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Agriculture, souveraineté et sagesse: Pourquoi la mesure vaut mieux que la démesure
par Laala Bechetoula L'Algérie
n'a jamais manqué d'ambition. Elle a parfois manqué de temps, parfois de
méthode, parfois de patience. Aujourd'hui, alors que la question de la sécurité
alimentaire revient au cœur du débat national, cette ambition réapparaît sous
des formes spectaculaires, portées par des chiffres impressionnants, des
surfaces immenses et des promesses de rupture radicale avec la dépendance aux
importations.
Cette ambition est légitime. Elle est même nécessaire dans un monde instable, marqué par les crises géopolitiques, climatiques et logistiques. Mais toute ambition, pour être durable, doit s'appuyer sur une lecture lucide du réel, sur l'expérience accumulée, et sur une compréhension intime du territoire. Car l'agriculture n'est pas une industrie comme les autres. Elle travaille avec le vivant, avec l'eau, avec le sol, avec le climat. Elle obéit à des lois qui ne se plient ni aux slogans ni aux tableaux Excel. Quand l'échelle devient une question centrale Dans l'élevage laitier, l'expérience internationale est sans équivoque. Les modèles les plus performants et les plus résilients ne sont pas ceux de la concentration extrême, mais ceux de la maîtrise opérationnelle. En Europe, en Amérique du Nord, dans les pays où la productivité est élevée et les normes strictes, une exploitation rentable et contrôlable dépasse rarement 300 à 400 vaches par unité. Même les fermes dites « géantes » restent, en réalité, modestes au regard des chiffres parfois avancés dans le débat public. La plus grande ferme laitière d'Europe ne dépasse pas quelques milliers de têtes, et fonctionne déjà à la limite de l'équilibre sanitaire, humain et environnemental. Ce plafond n'est pas idéologique. Il est le résultat de décennies d'essais, d'erreurs, de faillites parfois, et d'ajustements progressifs. Au-delà d'un certain seuil, les gains d'échelle sont absorbés par la complexité : maladies, stress animal, dépendance énergétique, logistique lourde, vulnérabilité accrue aux chocs externes. Le climat algérien : une réalité non négociable L'Algérie n'est pas un pays tempéré. Elle est vaste, contrastée, et une grande partie de son territoire est soumise à des conditions climatiques extrêmes. Dans les régions sahariennes, les températures dépassent régulièrement les 45 degrés. Cette réalité n'est pas un détail technique ; elle est structurante. Certaines races bovines, sélectionnées pour des rendements élevés dans des environnements tempérés, montrent rapidement leurs limites sous ces latitudes : stress thermique chronique, baisse de production, troubles reproductifs, vulnérabilité sanitaire accrue. Ces constats sont largement documentés par la pratique vétérinaire et les retours d'expérience dans plusieurs pays arides. La tentation technologique climatiser, refroidir, mécaniser toujours davantage pose alors une autre question : à quel coût énergétique, économique et environnemental ? Climatiser massivement des bâtiments d'élevage dans un désert revient à déplacer le problème plutôt qu'à le résoudre. L'énergie nécessaire devient structurelle, permanente, et transforme un projet agricole en consommateur énergétique majeur. L'eau : une ligne rouge silencieuse Mais le point le plus sensible, le plus irréversible, reste l'eau. L'élevage laitier intensif est l'un des secteurs agricoles les plus gourmands en ressources hydriques : abreuvement, nettoyage, refroidissement, culture des fourrages. Dans le Sud algérien, cette eau provient essentiellement de nappes fossiles non renouvelables. Ces nappes sont un capital hérité de milliers d'années. Une fois pompées, elles ne se reconstituent pas à l'échelle humaine. Chaque décision qui engage ces ressources dépasse donc le cadre d'un projet économique. Elle engage une responsabilité historique vis-à-vis des générations futures. L'expérience internationale est claire : lorsque l'agriculture industrielle repose sur des eaux fossiles, la question n'est jamais de savoir si le modèle s'épuise, mais quand. Compétences nationales : un capital trop souvent sous-estimé L'Algérie ne part pas de zéro. Elle dispose d'agronomes, de vétérinaires, d'ingénieurs, d'éleveurs, de coopératives et d'entreprises nationales qui ont bâti, parfois dans des conditions difficiles, des filières entières adaptées aux réalités locales. Ce capital humain existe. Il a fait ses preuves. Il mérite d'être au cœur de toute stratégie. Le véritable enjeu n'est pas l'importation de modèles clés en main, mais la construction patiente d'un modèle algérien, fondé sur l'adaptation, la duplication maîtrisée, la sobriété hydrique et la gouvernance locale. Pour une autre ambition agricole L'Algérie n'a pas besoin de « la plus grande ferme du monde ». Elle a besoin de mille fermes bien conçues, adaptées à leur environnement, pilotées par des compétences nationales, connectées aux territoires, et capables d'évoluer dans le temps. Des exploitations de taille intermédiaire, reproductibles, sobres en eau, utilisant des races adaptées, intégrées dans des filières locales solides, offrent une souveraineté alimentaire plus réelle qu'un projet spectaculaire mais fragile. L'agriculture est une œuvre de patience. Elle récompense la mesure, la constance et l'humilité face au vivant. Elle sanctionne presque toujours la précipitation et la démesure. Au final, poser ces questions n'est ni refuser le progrès, ni s'opposer à l'investissement. C'est au contraire vouloir inscrire l'ambition agricole algérienne dans le temps long, celui de la nation, celui du territoire, celui des générations à venir. La souveraineté alimentaire ne se décrète pas par des chiffres impressionnants. Elle se construit par la maîtrise, la lucidité et le respect des limites naturelles du pays. C'est à ce prix, et à ce prix seulement, que l'Algérie pourra bâtir une agriculture véritablement durable, souveraine et profondément algérienne. |
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