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De la fin de l'ONU à la fin du Pacte Atlantique : retour aux réalités - Du multilatéralisme de façade aux rapports de forces unilatérales
par Abdelhak Benelhadj En
janvier 2025, à peine entré en fonction, D. Trump
sort ses stylos et sa machine à signer des décrets (il en avait signé 228).
Personne ne l'avait pris au sérieux. Voilà qu'il tire à bout portant sur tout
le monde. Et personne n'y échappe.
Le jour anniversaire de cet avènement est marqué par de nouvelles annonces que le président américain réserve en toute amitié et en totale exclusivité à ses « alliés ». « Les Etats-Unis d'Amérique sont de loin le pays le plus puissant au monde (...). Nous sommes la seule PUISSANCE capable d'assurer la PAIX dans le monde et cela se fait, tout simplement, par la FORCE ! » (D. Trump, réseau Truth Social, mardi 20 janvier 2026). Beaucoup d'observateurs avaient pressenti cette fragmentation du monde. Certains la redoutaient, notamment en Europe d'où elle était encore illisible. Mais à ce point... Observons la portée de cet événement qui dépasse le calcul à court terme des agioteurs boursiers et des stratèges en chambre qui prolifèrent sur les plateaux de télévision. La fin de l'ONU annonce la fin de la domination occidentale du monde. W. Wilson avait inventé la Société des Nations en 1919 tout en refusant curieusement d'en faire partie. En 1945, l'Amérique triomphante de H. Truman dissout l'artefact wilsonien pour réunir chez elle, tous les pays du monde de l'époque, 51 Etats, c'est-à-dire le quart environ des membres actuels.1 L'ONU est plus qu'une organisation. Elle est l'incarnation d'un projet christique, humaniste, de nature anthropologique qui conçoit tous les êtres humains qui vivent sur Terre, à travers leur représentation politique, comme appartenant à une humanité unique, partagée par tous. L'épître aux Galates 3 :28 de l'apôtre Paul en souligne les principes de base. La faisant franchir son centre de gravité d'une rive à l'autre de l'Atlantique, en fait dès la fin de la Première Guerre mondiale, de la vieille Europe à la « Nouvelle Jérusalem », c'est toujours l'Occident qui écrit et définit la nature de ce que devrait être le genre humain. La fin d'un cycle long, la fin d'une histoire. Un signe l'annonce et le signifie. Du 12 au 13 août 1961, un « Mur » séparant l'Est de l'Ouest de Berlin a été érigé. Il a été créé par l'URSS qui a décidé de se barricader et d'interdire à tout membre des pays de l'Est de « passer à l'Ouest ». Il y a de cela soixante ans, les frontières du « monde libre » s'annonçaient ouvertes, accueillantes à tout réprouvé d'y entrer pour jouir des droits, de la liberté et de la prospérité offerte par un Occident prospère, démocratique... en un mot conforme au message christique. L'Amérique se présentait alors, conformément à la foi qu'elle prétendait incarner, comme la patrie de tous les réprouvés, de tous les hommes privés de liberté.2 Sans doute, le passage de 51 membres en 1945 pour l'essentiel des pays occidentaux, euro-américains, après la fin des empires coloniaux à 193 aujourd'hui a-t-il contribué à la crise actuelle. La décolonisation ne s'est pas toujours faite dans la paix et dans la joie : le Viêt-Nam (1946-1975), l'Iran (1953, 1979) l'Algérie (1954), Cuba (1962), la Corée (1950), la crise de Suez (1956)... Ce qui montre au passage que 1917 a créé un espace-temps dont le collapsus de 1990 a fait croire à F. Fukuyama qu'il en était l'achèvement. Aujourd'hui, le démantèlement de cette organisation que l'Occident a créée et dirigée est le signe d'une rupture profonde dans l'histoire de l'humanité qui dépasse le cadre conjoncturel des pitreries trumpiennes préoccupé de revenir aux lois de l'ancien Testament. Cette rupture a une portée plus vaste. Le multilatéralisme, au moment même où D. Trump le déclare caduc, est désormais revendiqué et pris en charge par le « sud global », les pays du Tiers-monde, les BRICS, l'OPEP, les ex-Non Alignés, la Chine, le Viêt-Nam... qui annoncent (quelques fois dans la confusion, sans projets précis) un ordre international qui ne sera pas, qui ne sera plus occidental. Pour ceux qui aiment la science-fiction et prisent les blockbusters hollywoodiens, tout ce qui se déroule sous nos yeux aujourd'hui était écrit et annoncé dans la compétition entre les épisodes de « La guerre des étoiles » de G. Lucas dès 1977 et « Star Trek » (qui a connu plusieurs incarnations depuis 1966). C'est Dark Vador et c'est « Star Trek » qui a perdu. 2025. D. Trump casse définitivement le jouet onusien et change les règles du jeu. Il n'en a plus besoin. Et en plus, ça lui coûte cher : près de 28% de son budget. Tout le monde savait que l'ONU ne réglait plus aucun problème. Le droit de veto rendait impossible leur solution à chaque fois que les intérêts des membres permanents étaient impliqués. Le « machin » a surtout fait office d'espace de concertation servant à la promotion personnelle d'une multitude de bavards. Mais sa fonction principale a failli. Les Etats-Unis annoncent la naissance d'une nouvelle organisation (un « Conseil de la paix ») en se retirant de nombreuses organisations onusiennes3, en attendant de signifier leur retrait complet et définitif. Suite probable : D. Trump va quitter l'ONU et demander à ceux qui squattent les buildings de Manhattan au bord de l'East River de vider les lieux. Aujourd'hui, c'est l'inversion des images, des flux et des faits : ce ne sont pas les dictatures qui se barricadent, qui érigent des murs, mais les pays occidentaux, la libre et accueillante Amérique qui a peur et fait la chasse à l'Autre, aux OQTF pour les expulser de peur du fantasmatique « Grand Remplacement ». C'est le retour au Pentateuque, de la terre au sang. Ceux qui ont peu de mémoire se souviendront de la phrase culte de Jean-Marie Le Pen : « Je préfère mes filles à mes nièces, mes nièces à mes cousines, mes cousines à mes voisines, mes voisines à des inconnus et des inconnus à mes ennemis. » D. Trump est au fond une mauvaise copie du créateur du Front National dont la « pensée » habite la politique des Etats en Europe et en Amérique depuis longtemps. Tous les mouvements qui ont le vent en poupe en Europe se réclament d'une vague avec MAGA pour emblème. Cette référence n'est pas fortuite. Très minoritaire dans les années 1970-80, cette idée dépasse le cadre de l'évolution internationale bouleversée par D. Trump. Elle mine à l'échelle nationale le fondement même de ce qui fait société en Europe depuis les luttes protestantes qui se sont prolongées par la Révolution française. Ce sont la République, la citoyenneté et la répartition équitable des richesses qui sont ici attaquées. L'impôt progressif et la collectivisation du financement des besoins sociaux sont dégradés brique par brique par ce que pudiquement Bruxelles, juché sur le Traité de Lisbonne (2007), appelle les « réformes structurelles ». Pour aboutir à ce qui est la règle en Amérique : des sécurités sociales séparées, un impôt proportionnel, une société de charité sous la coupe de fondations, le contrat contre la loi... Pendant que les Etats-Unis signifient la fin de l'ONU, Israël en fait de même en détruisant mardi 20 janvier 2026 le siège d'un organisme des Nations-Unies pour les réfugiés à Jérusalem (UNRWA). Ainsi, l'objectif n'est pas de refaire une autre ONU qui n'est plus d'actualité. L'objectif est de créer une Assemblée réunie autour des Etats-Unis dont Trump serait une sorte de monarque mafieux de droit divin qui déciderait d'y admettre ou d'en chasser qui il veut. Il conditionne l'appartenance à ce nouveau « Conseil de la paix » en reprenant un vieux système censitaire prescrivant une cotisation annuelle de 1 Md$ pour les pays qui veulent y rester plus de trois ans.4 D. Trump s'improvise « premier président du Conseil de paix », dont les pouvoirs prévus sont très étendus : il serait, le seul, habilité à « inviter » d'autres chefs d'Etat et de gouvernement à l'intégrer et peut révoquer leur participation sauf en cas de « veto par une majorité des deux tiers des États membres ». Le conseil exécutif, dirigé par M. Trump, comportera sept membres parmi lesquels le secrétaire d'Etat Marco Rubio, l'émissaire spécial Steve Witkoff, le gendre de M. Trump Jared Kushner, et l'ex-Premier ministre britannique Tony Blair, le vieux « caniche » de service. La France s'oppose au projet de D. Trump non pas au nom de la défense du multilatéralisme, mais tout simplement parce qu'ayant profité de circonstances historiques et politiques qui lui ont permis d'occuper un siège de membre permanent au conseil de sécurité (merci mon général !), elle craint de ne plus occuper qu'un siège anonyme parmi d'autres, compte tenu de son poids réel actuel dans le monde. Les cinq membres permanents n'y sont pas grâce ou à cause de leurs « bombes ». Le Pakistan, l'Inde, Israël, la Corée du nord et peut-être l'Iran demain, en sont aussi « dotés ». Ce ne seront ni les Allemands, ni les Italiens, ni la Turquie ou le Brésil qui pensent en aparté que le siège de la France est usurpé et que l'ONU devra être réformée, qui s'en désoleraient. C'est dans ce contexte que naît la crise qui secoue aujourd'hui les relations transatlantiques, avec l'OTAN pour enjeu et pour théâtre. De la fin de l'ONU à la fin du Pacte Atlantique L'hypocrisie, c'est fini. On en revient à un monde darwinien peuplé de viandosaures où tous les coups sont permis. Nouvelle règle : il n'y a plus de place pour la rhétorique stérile des bavards. Les conflits se règlent dans le bac à sable et l'emporte celui qui pisse plus loin que les autres. Résister à Washington, c'est possible. Mais seulement si on sait pourquoi, si on sait pour quoi faire et si on s'en donne les moyens. Trump lève le voile sur une comédie qui dure depuis 1945. L'Europe, de la faillite du rêve kantien au retour de Hobbes. Les Européens sont désormais dans leur plus simple appareil. Comme on dit par chez nous, « une main devant, une autre, derrière. » L'Europe craignait de ne plus être à la table mais au menu. Elle commence à prendre conscience que sa situation est infiniment plus grave : L'Europe n'est ni à la table ni au menu... Et cela pour une raison très simple. L'Europe n'existe pas. Pire, l'Europe qu'on a vendu aux citoyens européens n'a jamais vraiment existé. Elle n'a jamais véritablement été actrice de son destin. Au mieux une collection de prête-nom servant à créditer l'Amérique d'une immense audience, des spectateurs qui regardent passer l'histoire sans eux. En a-t-il été autrement depuis 80 ans ? Reprenons au passage la réponse à un journaliste qui interrogeait D. Trump à propos du refus d'E. Macron d'entrer dans son nouveau « Conseil ». « Il a dit ça ? Eh bien, personne ne veut de lui. Il va bientôt quitter ses fonctions... »5 (Le Figaro, mardi 19 janvier 2026) Cette réponse illustre, vu de chez Trump, la non-existence de la France et de l'Europe. La nouveauté, la vitesse et la brutalité hors le droit. D. Trump n'a plus besoin du droit international qu'il a contribué largement à construire pour donner à ses actions une façade « civilisatrice ». Ainsi, décomplexé, il n'a plus besoin de maquiller ses interventions et ses objectifs tactiques, comme ses prédécesseurs, qui tentaient de les justifier, de leur chercher des causes objectives et des arguments juridiques. Bush Jr. s'est évertué à le faire pour expliquer son attaque contre l'Irak en mars 2003. D. Trump ne veut plus de cette comédie. Il n'a plus besoin d'exhiber en plein Conseil de sécurité par son Secrétaire d'Etat, une preuve (un flacon factice, brandi haut) de la culpabilité du régime irakien accusé (à tort) de préparer secrètement des Armes de Destructions Massives. La fin de l'OTAN et des jeux de marionnettes Il n'a pas non plus besoin de se cacher derrière un rideau de fumée et manipuler des pantins. A la coopération dans une « alliance », Trump substitue l'action directe. L'OTAN est un masque derrière lequel se cachait l'Amérique pour agir. Cela devient de moins en moins nécessaire. De plus, les tractations avec des subordonnés, il y répugne culturellement (si l'on peut dire). Les acrobaties, les jeux rhétoriques avec des circonvolutions, des allusions... tout cela relève des escarmouches stériles entre Mars et Vénus que G. Kagan avait dénoncées.6 Le « Leading from behind » de B. Obama (avril 2011) qui utilisa les supplétifs Britanniques et Français pour faire le « sale boulot » en Libye (mars-octobre 2011, est un procédé hypocrite dont se passe le nouveau « patron du monde libre » Il simplifie les règles et se sim plifie la tâche : il n'a plus besoin de soutiens et d'« alliés » auxquels il faut donner des gages. D. Trump ne se concerte plus avec personne. L'Europe n'est pas un acteur mais un instrument de travail. Les Européens s'avèrent être une théorie de bavards stériles qui encombrent son antichambre. Le cow-boy Trump, conforme aux stéréotypes hollywoodien, assuré de son bon droit, trace son chemin et n'a pas de temps à perdre en vaines palabres avec des polichinelles. L'Europe doit s'acquitter des missions qui lui sont dévolues par Washington : - Payer des impôts (tarifs douaniers) au « patron du monde libre » - Augmenter leurs budgets et leurs dépenses militaires pour acheter des armes aux armuriers américains. - Acheter de l'énergie (pétrole et gaz de schiste) aux Etats-Unis, plus chère que le gaz acheté à la Russie. - Placer leur épargne à Wall Street pour financer les entreprises technologiques US. L'Amérique a des arguments convaincants Pour atteindre ses objectifs, D. Trump s'appuie sur quatre instruments majeurs : - Le Pentagone et le complexe militaro-industriel : l'Amérique produit la moitié de l'armement mondial. - Les GAFAM. L'information numérique et l'IA. - Wall Street dans lequel des capitaux européens gigantesques sont placés. - Le dollar, malgré une érosion progressive, demeure la principale monnaie de réserve et le principal instrument pour le commerce mondial. Une monnaie nationale mondialisée. Et la culture américaine vendue à toute la planète comme nec plus ultra de la modernité. Le « couple » franco-allemand et la fragilité européenne. L'économie allemande repose sur l'automobile, ses exportations et ses investissements en Chine et aux Etats-Unis. Des problèmes : - Elle a sous-estimé le rattrapage chinois qui lui taille des croupières. Son premier client industriel, en moins de 20 ans, est devenu son premier concurrent. - Washington après avoir poussé l'industrie allemande à se passer de l'énergie pas chère achetée à la Russie7, augmente ses droits de douane et pèse sur le commerce extérieur allemand dont les Etats-Unis représentent le premier marché et le premier excédent (70 Md). Plus de 50% du PIB allemand est lié aux exportations (30% pour la France). Ainsi, l'économie allemande est très dépendante de ses échanges extérieurs. Washington et Pékin le savent parfaitement. Ils savent aussi que la dynamique économique européenne est largement dépendante de celle de l'Allemagne. De plus, la défense allemande est assurée par Washington qui dispose des moyens pour « modérer » la position allemande à l'égard des décisions de D. Trump. La France qui dépend de son voisin outre-Rhin qui lui permet encore de bénéficier de taux d'intérêt (bien qu'en hausse) et de coûts financiers relativement modérés, s'agite à raison mais ne dispose pas (parce qu'elle s'en est unilatéralement privée, merci N. Sarkozy !) des moyens de sa défense de sa souveraineté. Certains « experts » mettent sur le compte des « dividendes de la paix » le désarmement français alors qu'il est le produit d'une soumission unilatérale de la France à l'OTAN, c'est-à-dire à Washington. On peut plaindre un faible attaqué par plus fort. Mais qui peut plaindre une nation qui s'applique à se désarmer et de surcroît à aimer son « protecteur » et à se construire un « récit » pour le justifier ? Certains mettent du temps pour se découvrir cocus. Une réaction, parmi d'autres, face aux rétorsions commerciales contre le Canada, le Mexique et l'Europe. « Je suis scandalisé et écoeuré par le fait que Trump fait la guerre à ses amis. C'est fou çà. Il caresse les dictateurs. Il leur envoie des lettres d'amour. Il se réjouit à l'idée de les rencontrer. Ces papouilles et compagnie pour tous les dictateurs et pour ses amis, dont les plus proches amis le Canada, le Mexique et nous les Européens, ils nous traite comme çà. C'est indigne. « Ce qui est clair, c'est que Trump joue sur la division de tous. A partir du moment où tout le monde se précipite chez lui en disant pas moi, pas moi', Trump joue sur du velours. ». (Général Michel Yakovleff sur LCI, L. 03 février 2025, 21h27) Notes 1- Dérivée de la Charte de l'Atlantique à la suite de la Conférence de l'Atlantique que F. Roosevelt a proposée à W. Churchill en août 1941 au large de Terre Neuve et mise en œuvre par H. Truman dans la Conférence de San Francisco en octobre 1945. Le tout dérivé des Traités de Westphalie signés en octobre 1648. 2- Ça, oubliant tout le reste, c'était le message offert à l'histoire et aux potaches : le massacre des natifs de ces territoires, le pillage de leurs richesses, l'esclavage, l'Immigration Act (1924), l'assassinat des rêveurs (M. L. King, 1968)... 3- Mercredi 7 janvier, le président américain, a signé, un décret ordonnant le retrait des Etats-Unis de 66 organisations internationales qui « ne servent plus les intérêts américains », annoncé dans un message sur le réseau social X. Parmi elles, 31 sont liées à l'ONU, dont la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques (CCNUCC). 4- Le Maroc est l'un des tous premiers pays qui se sont précipités pour en faire partie. 5- « Je vais mettre 200% de droits de douane sur ses vins et champagnes. Et il y adhérera », a ajouté D. Trump. 6- « La puissance et la faiblesse », Hachette Littératures, 2006, 162 p. 7- Russie que les décisions américaines ont fait passer de partenaire fiable de l'Allemagne à ennemi de Berlin. |
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