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Oueds dégradés, nappes épuisées: Comment l'Algérie a rompu son cycle de l'eau

par Ben Amara Elhabib

Pendant longtemps, l'Algérie a pensé sa relation à l'eau sous l'angle de la maîtrise technique. Canaliser les oueds en béton, accélérer l'écoulement des crues, pomper les nappes phréatiques toujours plus profondément : ces choix ont été présentés comme des marqueurs de modernité, de sécurité et d'efficacité. Aujourd'hui, cette vision montre clairement ses limites. Inondations soudaines, pénuries récurrentes, pollution chronique des cours d'eau et dégradation des sols témoignent d'une rupture profonde du cycle naturel de l'eau, aux conséquences non seulement environnementales, mais aussi sociales et sanitaires.

L'oued El Harrach, symbole d'un échec urbain

À Alger, l'oued El Harrach est devenu l'exemple le plus frappant de cette dérive. Dans des secteurs comme Gué de Constantine, Oued Smar et plusieurs zones industrielles de l'est de la capitale, le cours d'eau reçoit depuis des décennies des rejets domestiques et industriels insuffisamment traités. Sans être un égout au sens technique du terme, il s'apparente, pour de nombreux riverains, à un égout à ciel ouvert, tant la pollution, les odeurs persistantes et l'absence de vie aquatique sont manifestes. Enfermé dans le béton, privé de berges végétalisées et de zones naturelles d'expansion, l'oued a perdu toute capacité d'auto-épuration. Lors des fortes pluies, cette canalisation rigide devient en outre un facteur aggravant du risque d'inondation, concentrant les eaux au lieu de les disperser et de les infiltrer, tout en transportant des polluants vers l'aval.

À Béchar, l'oued transformé en canal d'eaux usées

Ce phénomène n'est pas propre à la capitale. À Béchar, dans le Sud-Ouest algérien, l'oued qui traverse la ville reçoit, par endroits, des rejets d'eaux usées domestiques. En l'absence de traitement suffisant et de zones naturelles capables de filtrer ces effluents, le cours d'eau a progressivement perdu ses fonctions écologiques, devenant une source de pollution, de nuisances sanitaires et de dégradation du paysage urbain. Cette situation pose des problèmes environnementaux évidents, mais aussi des enjeux sociaux majeurs : pollution des sols, risques sanitaires, dégradation du paysage urbain et perte d'un espace qui pourrait jouer un rôle écologique et climatique essentiel dans une région aride.

Un oued vivant ralentit, infiltre et purifie

Un oued naturel ne se limite pas à transporter de l'eau. Il joue un rôle fondamental dans le cycle hydrologique : ralentissement des crues, recharge des nappes phréatiques, filtration des polluants, régulation thermique et soutien à la biodiversité.

Dans les régions arides et semi-arides, ces fonctions sont cruciales. Les sociétés oasiennes l'avaient compris depuis longtemps, notamment dans la vallée du M'zab, où diguettes, seuils, palmeraies et sols vivants permettaient de transformer des crues destructrices en ressources utiles à l'agriculture.

Les recherches contemporaines confirment ces savoirs anciens : les solutions fondées sur la nature réduisent significativement les risques d'inondation, améliorent la qualité de l'eau et des sols, et s'avèrent souvent moins coûteuses que les infrastructures lourdes.

Des roseaux contre la pollution : une solution connue, mais marginalisée

Dans le cas des oueds pollués, comme à El Harrach ou à Béchar, des solutions simples et éprouvées existent. Les phragmites, ou roseaux communs, sont utilisés depuis des décennies à travers le monde pour le traitement naturel des eaux usées. Leur efficacité repose sur un mécanisme bien documenté : leurs racines abritent des micro-organismes capables de dégrader la pollution organique, de réduire la charge bactériologique et de piéger certains métaux lourds. Ces plantes sont au cœur des systèmes de lagunage et de zones humides artificielles, y compris dans des climats arides comparables à celui du sud algérien.

Pourtant, ces solutions restent marginales, alors même qu'elles pourraient transformer des oueds dégradés en corridors de dépollution et de régénération écologique, tout en améliorant le microclimat urbain.

Pomper plus profond ne répare pas le cycle

Parallèlement à la dégradation des cours d'eau, la surexploitation des nappes phréatiques s'est généralisée. Dans les Hauts Plateaux, le Sud et certaines zones côtières, le pompage excessif entraîne la baisse des niveaux d'eau, la salinisation des sols, des affaissements localisés et une fragilisation croissante de l'agriculture.

Cette stratégie repose sur une illusion : celle d'une ressource souterraine dissociée des paysages de surface. Or, sans oueds fonctionnels, sans sols vivants et sans végétation capable de retenir et d'infiltrer l'eau, les nappes ne se rechargent plus. Le problème n'est donc pas seulement la quantité d'eau disponible, mais la rupture de son cycle naturel.

Quand l'écologie rejoint la question sociale

La dégradation des oueds n'est pas uniquement un enjeu environnemental. Elle affecte directement la qualité de vie, la santé publique, la sécurité hydrique et l'équilibre social, en particulier dans les quartiers populaires souvent situés en aval des pollutions.

Redonner une fonction écologique aux oueds permettrait de répondre simultanément à plusieurs défis : réduction des risques d'inondation, amélioration de la qualité de l'eau, rafraîchissement des villes et restauration d'espaces collectifs aujourd'hui délaissés.

Vers une autre lecture de la modernité hydraulique

L'expérience algérienne montre que la modernité fondée exclusivement sur le béton et l'extraction atteint désormais ses limites. À l'inverse, la restauration des systèmes vivants — oueds, sols, végétation et zones humides - offre une lecture plus résiliente, plus économique et plus cohérente de la gestion de l'eau.

Il ne s'agit pas d'un retour au passé, mais d'un changement de regard : reconnaître que l'eau ne se commande pas uniquement par des ouvrages, mais qu'elle se régule par des paysages vivants.

Dans un pays aride comme l'Algérie, restaurer les oueds et réhabiliter les sols n'est pas un luxe écologique. C'est une condition de stabilité hydrique, environnementale et sociale.