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À l'heure où
l'ordre international glisse d'un multilatéralisme de principes vers un système
de rapports utiles, contractuels et sélectifs, l'Algérie se retrouve face à un
choix sileancieux mais décisif.
Non pas celui de la grandeur proclamée, mais celui de la fonction réelle. Dans le monde qui vient, on ne domine plus par le discours ; on compte par la capacité à organiser, stabiliser et relier. L'Algérie est-elle appelée à devenir une force d'équilibre régionale, ou à demeurer un simple espace de transit dans les rivalités des autres ? Changement de grammaire Le Forum économique mondial de Davos 2025 n'a pas produit de moment fondateur. Il a fait mieux ou pire : il a confirmé une tendance lourde. Le système international ne fonctionne plus selon la logique du multilatéralisme normatif hérité de l'après-guerre froide. Les règles demeurent, mais elles ne structurent plus seules l'ordre mondial. Elles coexistent désormais avec des arrangements plus restreints, plus rapides, plus fonctionnels. La transformation est profonde. Les relations internationales obéissent à une nouvelle syntaxe : celle des interdépendances négociées, bilatérales ou en cercles choisis. La valeur d'un État ne se mesure plus à son alignement idéologique, mais à son utilité concrète : sécuriser des approvisionnements, stabiliser des flux migratoires, garantir la continuité énergétique, offrir de la prévisibilité. Dans cette logique, la légitimité se déplace de la norme vers la fonction. Les acteurs qui montent ne sont pas ceux qui proclament des principes universels, mais ceux qui résolvent des problèmes précis pour des partenaires multiples. C'est dans ce déplacement silencieux que l'Algérie réapparaît sur les radars stratégiques non comme puissance globale, mais comme acteur central d'un sous-système régional clé, entre Europe, Méditerranée et Sahel. Une trajectoire singulière La position algérienne actuelle n'est ni fortuite ni improvisée. Elle est le produit d'une trajectoire diplomatique construite sur le temps long. Le non-alignement, souvent réduit à un slogan, a fonctionné comme un véritable capital relationnel. L'Algérie a conservé une capacité de dialogue avec des pôles souvent antagonistes, sans basculer dans une dépendance exclusive. Dans un monde fragmenté, cette polyvalence n'est plus un luxe ; elle devient un actif rare. À cela s'ajoute une expérience interne de la résilience. Les crises successives politiques, sécuritaires, sociales ont contraint l'État à développer des mécanismes d'ajustement sans rupture systémique. Cette capacité d'absorption des chocs, souvent sous-estimée, devient aujourd'hui un signal de prévisibilité dans un environnement régional instable. Enfin, la profondeur territoriale algérienne n'est pas qu'un fait cartographique. Elle structure des frontières multiples, contrôle des routes transsahariennes et abrite des réserves énergétiques majeures. Dans le contexte post-2022, cette géographie redevient un levier stratégique tangible. Un vide à organiser Depuis le début des années 2020, l'espace maghrébo-sahélien connaît un retrait relatif de ses anciens tuteurs. Le désengagement sécuritaire français, le recentrage européen sur ses priorités internes, et l'approche plus fonctionnelle des États-Unis et de la Chine ont créé un vide. Non pas un vide d'influence, mais un vide d'architecture. Les acteurs présents russes, turcs, émiratis interviennent de manière fragmentée, sans vision systémique. Aucun ne propose une stabilisation durable. Dans ce contexte, l'Algérie n'est pas appelée à remplacer une puissance tutélaire, mais à jouer un rôle plus discret et plus décisif : organiser la connectivité, sécuriser les flux, servir d'interface crédible entre des intérêts concurrents. Des atouts activables L'énergie constitue le premier levier. Le gaz algérien, redevenu stratégique pour l'Europe après 2022, ne vaut pas seulement comme exportation brute. Il peut devenir la base d'une intégration industrielle plus large : pétrochimie, hydrogène, interconnexions électriques. L'enjeu est clair : passer du statut de fournisseur à celui de plateforme. Les infrastructures transsahariennes renforcent cette perspective. Routes, fibres optiques, projets ferroviaires esquissent un rôle de nœud logistique entre l'Afrique subsaharienne et l'Europe. À l'ère du retour des corridors physiques, cette position est loin d'être marginale. L'ancrage dans les BRICS+, via l'adhésion à la New Development Bank, offre à l'Algérie des options financières alternatives et renforce sa capacité à naviguer entre clubs sans exclusivité. Enfin, la crédibilité sécuritaire de l'ANP, fondée sur la défense et la non-intervention, répond à une demande croissante de stabilité plutôt que de projection militaire. Le nœud du problème Ces atouts restent cependant insuffisants s'ils ne sont pas transformés. La dépendance aux hydrocarbures demeure forte, limitant la résilience économique. La bureaucratie et l'imprévisibilité réglementaire freinent l'investissement à long terme. Et un souverainisme défensif, s'il se mue en fermeture excessive, risque de transformer la protection en paralysie. La souveraineté contemporaine ne se mesure plus à la capacité de dire non, mais à celle d'orchestrer des interdépendances choisies. Trois horizons Un premier horizon verrait l'Algérie devenir un hub énergétique, logistique et sécuritaire du corridor euro-africain, combinant stabilité, attractivité et médiation régionale. Un second prolongerait le modèle actuel, avec une centralité relative mais contournable, exposée à l'érosion progressive de son poids. Un troisième, plus sombre, ferait de l'Algérie un espace de transit subi, traversé par les rivalités extérieures sans capacité d'arbitrage. L'enjeu réel L'Algérie n'est ni à l'aube d'un triomphe ni au bord du déclin. Elle se trouve à un point de bascule. Dans le monde post-Davos, la centralité ne se proclame pas. Elle se construit, patiemment, par la lisibilité économique, la diplomatie d'infrastructure et une gouvernance capable de s'ajuster. Le choix est simple dans sa formulation, exigeant dans son exécution : devenir une force d'équilibre, ou demeurer un espace de transit. L'Histoire n'attend pas. Elle passe, et retient ceux qui savent transformer une position géographique en stratégie durable. |
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