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Le Conseil de Paix de Trump ou la privatisation de l'ordre mondial

par Salah Lakoues

On ne reconnaît pas un projet de paix à ses intentions proclamées, mais à la nature du pouvoir qu'il institue. Derrière l'appellation séduisante de « Conseil de Paix », l'initiative lancée par Donald Trump ne cherche pas tant à mettre fin aux conflits qu'à redéfinir qui décide de la paix, comment, et au nom de quels principes. Sous couvert d'innovation diplomatique, c'est une remise en cause silencieuse mais radicale du multilatéralisme, du droit international et de la souveraineté des peuples qui se met en place. Là où la paix devrait être l'aboutissement de la justice, elle devient un instrument de gouvernance, administré par un cercle restreint de puissants, au risque de transformer l'ordre mondial en un système de stabilisation de l'injustice plutôt qu'en un horizon de libération.

Le «Conseil de Paix» de Donald Trump : quand la paix devient un instrument de pouvoir

Sous des mots consensuels et une rhétorique séduisante, le « Conseil de Paix » initié par Donald Trump marque une rupture profonde dans l'histoire de la gouvernance internationale. Présenté comme une « nouvelle approche » pour résoudre les conflits et contribuer à la paix au Moyen-Orient, ce projet révèle en réalité une transformation inquiétante : le passage d'une paix fondée sur le droit à une paix administrée par la puissance.

L'adhésion du Maroc à ce Conseil en tant que membre fondateur n'est pas un simple choix diplomatique parmi d'autres. Elle s'inscrit dans un contexte global de recomposition de l'ordre mondial, où le multilatéralisme issu de 1945 est fragilisé, contourné, voire remplacé par des structures parallèles, fermées et personnalisées.

Une organisation internationale sans universalité

Le « Conseil de Paix » se présente comme une organisation internationale. Mais une organisation à participation restreinte, sur invitation exclusive du président des États-Unis, sans égalité souveraine entre les États, ne répond à aucune définition juridique classique du multilatéralisme.

Nous ne sommes pas face à une réforme de l'ONU, mais à son contournement assumé. Là où l'ONU repose — malgré ses limites — sur l'universalité et le droit, ce Conseil repose sur la cooptation, la hiérarchie et la loyauté politique. La légitimité ne découle plus des peuples ni des règles communes, mais de la reconnaissance accordée par une puissance centrale.

C'est une oligarchisation de la gouvernance mondiale.

La paix sortie du champ politique

La promesse de « résoudre les conflits » repose ici sur une erreur fondamentale : considérer les conflits contemporains comme des dysfonctionnements techniques plutôt que comme des injustices politiques.

Les grands foyers de tension - Palestine, Sahara occidental, Sahel, Congo - ne sont pas des problèmes de gouvernance, mais les héritages directs de la colonisation, de l'occupation, du pillage ou de l'ingérence. En évacuant ces causes, le « Conseil de Paix » ne résout rien : il gère l'injustice, il la stabilise. La paix n'est plus pensée comme un processus politique fondé sur la justice, mais comme un état administratif à maintenir.

Gaza : de la décolonisation à la tutelle

Le cas de Gaza est emblématique. Présenté initialement comme un projet de reconstruction, le dispositif mis en place transforme l'enclave palestinienne en territoire administré sous tutelle internationale.

Conseil exécutif de Gaza, Comité national d'administration, force internationale de stabilisation : tout est prévu, sauf l'essentiel :

La fin de l'occupation,

La levée du blocus,

La souveraineté palestinienne.

Gaza est traitée comme un espace à gérer, non comme une partie d'un peuple en lutte pour ses droits. La question palestinienne est ainsi dépolitisée, réduite à un dossier humanitaire et sécuritaire.

Une paix qui évite soigneusement de nommer l'occupation n'est pas une paix : c'est un effacement politique.

La personnalisation extrême du pouvoir mondial

Le fait que Donald Trump préside lui-même le Conseil exécutif fondateur n'est pas anecdotique. Il révèle la nature réelle du projet : une gouvernance mondiale personnalisée, où la paix devient une extension du leadership individuel. La présence de figures non élues à l'échelle internationale, sans mandat collectif, confirme cette logique. Nous ne sommes plus dans la médiation, mais dans la confiscation du pouvoir décisionnel mondial par un cercle restreint. C'est une rupture dangereuse avec toute idée de neutralité et de responsabilité collective.

Le Sud global intégré... pour être neutralisé

La participation d'acteurs régionaux - Turquie, Égypte, Émirats, Qatar - peut donner l'illusion d'une approche inclusive. En réalité, ces acteurs sont intégrés comme gestionnaires subalternes, non comme décideurs. Les choix stratégiques sont faits ailleurs. Les acteurs régionaux exécutent, coordonnent, stabilisent. Cette inclusion sert avant tout à neutraliser politiquement le Sud global, en l'associant à des mécanismes qu'il ne contrôle pas.

C'est l'inverse du non-alignement : une intégration sans autonomie.

Une paix sans justice est une paix instable

En conditionnant l'accès à l'influence internationale à des critères de prestige, de solvabilité ou de proximité politique, le « Conseil de Paix » introduit une rupture morale majeure : la paix devient implicitement payante, hiérarchisée, conditionnelle

Or, l'histoire est claire :

Toute paix imposée sans justice, toute stabilité obtenue sans souveraineté, finit toujours par se fissurer.

La sécurité sans droit n'est jamais durable. Elle ne fait que repousser le conflit.

Une autre voie reste possible

Face à cette logique, une contre-doctrine s'impose :

La centralité du droit international,

La reconnaissance des conflits comme héritages coloniaux non résolus,

Le refus de la marchandisation de la paix,

Le non-alignement comme doctrine active,

L'africanisation réelle de la gouvernance mondiale,

La souveraineté des peuples comme condition première de la paix.

La paix ne se décrète pas dans des conseils fermés.

Elle se construit par la justice, la mémoire, la réparation et l'émancipation.

Le « Conseil de Paix » de Donald Trump n'est pas un projet de paix universelle. C'est une reconfiguration du pouvoir mondial, où la paix devient un instrument de domination stabilisée.

Face à cela, le choix est clair :

Soit accepter une paix administrée, hiérarchique et dépolitisée,

Soit défendre une paix juste, fondée sur le droit et la souveraineté des peuples.

Car il n'existe pas de paix durable sans justice,

Et toute paix imposée sans les peuples finit toujours par se retourner contre ceux qui l'ont imposée.