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Accord Corée du Nord–Etats-Unis : le fabuleux destin de Kim

par Chitour Chems Eddine *

« On ne s'impose qu'en s'opposant »

Cette maxime bien connu illustre parfaitement la singularité de ce qui s'est passé ce 12 juin. Le mardi 12 juin les Etats-Unis et la Corée du Nord signaient au bas d'un accord d'une demi-page en quatre points où ils font assaut de bonnes volontés pour apaiser les tensions et tenter de régler un état de ni guerre ni paix qui date de 1953 Après les menaces de guerre atomique à l'été 2017, les deux leaders imprévisibles ont opéré un rapprochement aussi improbable que fragile. Pour savoir comment ce résultat a été acquis il est important de se replonger brièvement dans les arcanes du contentieux de l'histoire immédiate et de la génèse du conflit

Historique - Arnaud Vaulerin explique comment l'improbable de cette réaction est arrivé : « Une escalade infernale avec des tirs tous azimuts et des menaces qui fusent. L'été 2017 restera comme l'un des pires moments des relations entre la Corée du Nord et les Etats-Unis. Avant l'incroyable tête-à-queue diplomatique du début de l'année qui a rebattu les cartes du poker nucléaire entre deux leaders imprévisibles et mené à la rencontre de Singapour. Qui l'aurait cru le 4 juillet ? Ce jour-là, Kim Jong-un s'offre le luxe de provoquer Donald Trump en dégainant un missile balistique intercontinental le jour anniversaire de l'indépendance américaine. Le 8 août, Trump promet le «feu et la fureur» à la Corée du Nord si elle poursuit ses menaces. Qu'importe, Pyongyang continue à avancer ses pions.

La montée des périls atteint son climax le 3 septembre. Ce jour-là, depuis le site de Punggye-ri, le régime nord-coréen procède à son sixième et plus puissant essai nucléaire depuis 2006. Une explosion quinze fois plus forte que la bombe lâchée sur Hiroshima en août 1945. Pyongyang claironne que «le test de la bombe à hydrogène était une réussite parfaite». Le 11 septembre, à l'unanimité, le Conseil de sécurité des Nations unies vote la résolution 2 375 qui élargit le champ des sanctions à des pans entiers de l'économie nord-coréenne» (1)

«Trump entre en scène en shérif à l'assemblée générale des Nations unies le 19 septembre. Il s'en prend à «Little Rocket Man», «le petit homme fusée» de la Corée du Nord (…) Jamais la menace n'a été aussi claire dans la bouche d'un président américain imprévisible. La Maison Blanche a-t-elle ressorti la «théorie du fou» des manuels de stratégie américains ? Pendant près deux mois et demi, Pyongyang s'est gardé de lancer des engins. Kim Jong-un ne voulait pas perturber le congrès du Parti communiste chinois organisé Il n'empêche, Pyongyang tente un dernier tir le 28 novembre. Un ICBM Hwasong-15 lancé huit jours après que Washington a remis la Corée du Nord sur la liste noire des «Etats soutenant le terrorisme». Pyongyang assure que la «totalité du territoire américain» est à sa portée. Depuis, plus de tir». (1)

« Le 1er janvier2018, Kim Jong-un livre souvent un discours programmatique pour la nouvelle année. En 2017, il avait annoncé des tirs en rafale et l'amélioration des ICBM. Il a tenu promesse. Cette année, il surprend il tend la main à Séoul et au président Moon Jae-in qui depuis son investiture en mai 2017 a mouillé sa chemise pour amener le Nord à la table des discussions. Mais Kim menace encore. «L'ensemble des Etats-Unis est à portée de nos armes nucléaires et il y a toujours un bouton nucléaire sur mon bureau. C'est la réalité, pas une menace.» Trump tweete, tonne et répond sur la grosseur de son bouton atomique. Mais la dynamique est lancée. Le 8 mars, Trump annonce qu'il accepte de rencontrer Kim Jong-un. A partir de ce moment, Kim multiplie les rencontres avec les dirigeants de la région et des hauts responsables américains. Le 21 avril, Kim annonce la suspension des tirs de missiles et des essais nucléaires et le démantèlement du site de Punggye-ri» (1).

Les deux Corées vont encore plus loin le 27 avril en ouvrant une «nouvelle ère» qui surprend le monde entier Lors d'un inédit point de presse, Kim parle des «frères» coréens qui ont le «même sang» et «une histoire» en commun. Et évoque une «nouvelle route» pour le «futur des deux pays». «Nous devons être responsables de notre propre histoire.» Le 24 mai, dans une lettre plutôt diplomatique, Trump annule le sommet de Singapour. Le Président regrette les attaques verbales du Nord contre son administration Le régime nord-coréen n'a guère apprécié l'évocation de la Libye comme modèle pour la dénucléarisation «complète, Pour la deuxième fois en un mois, Kim et Moon se retrouvent à Panmunjom le 26 mai. A la demande du Nord, qui confirme son engagement à dénucléariser. Le 1er juin, Kim Yong-chol, l'ancien espion nord-coréen est dans le Bureau ovale de la Maison Blanche. Il est porteur d'une lettre personnelle de Kim à Trump. Le sommet de Singapour est de nouveau sur les rails». (1)

70 ans d'hostilité entre les deux Corées résumés en cartes

Pour comprendre comment la Corée a subi une partition qui dure depuis 65 ans il faut revenir à l'histoire Comme lue sur le journal Le Monde : «La Corée en tant qu'Etat se forme très tôt, des regroupements de tribus sont attestés deux millénaires avant notre ère, mais c'est à partir du XIVe siècle qu'un Etat fort et administratif naît dans la péninsule à la fin du XIXe siècle, la Corée devient un enjeu entre les puissances japonaise et chinoise.

Après un traité de protectorat en 1905, qui lie Corée et Japon, le voisin nippon commence sa colonisation «légalisée» par un traité d'annexion en 1910. Le colonisateur cherche à faire de la Corée son réservoir de ressources ou de main-d'œuvre, mais aussi de cobayes médicaux humains, d'esclaves et de prostituées (les «femmes de réconfort» coréennes «fournies» aux troupes japonaises, en particulier durant la seconde guerre mondiale). Fédérée autour du communiste Kim Il-sung (grand-père de Kim Jong-un), la résistance enregistre des succès face à l'occupant japonais. A la fin de la guerre, et avec la capitulation des Japonais, les Soviétiques prennent pied dans le nord de la Corée dès le début du mois d'août 1945. Les Américains arrivent un mois plus tard par le sud et installent un gouvernement militaire à Séoul. L'Union soviétique occupe le Nord, les Etats-Unis le Sud, de part et d'autre du 38e parallèle. Le 19 juillet 1948, la République populaire démocratique de Corée est proclamée, avec Pyongyang pour capitale». (2)

«Après de nombreux incidents le long de la frontière précaire, située sur le 38e parallèle, le Nord prétexte une incursion du Sud pour faire traverser la ligne à des milliers de soldats le 25 juin 1950. Le 28 juin, après trois jours de combats, Séoul tombe. l'organisation des Nations Unis condamne l'attaque et envoie une force de seize pays, dont le commandement est assuré par les Américains la Chine intervient, envoie des troupes de «volontaires» et fait reculer celles envoyées par l'ONU. Les positions se figent autour du 38e parallèle à partir de juillet 1951. En juillet 1953, les deux années de négociations, et de guerre de position sur le terrain, entre Nord et Sud se soldent par un simple armistice Dès les années 1950, la péninsule coréenne est largement nucléarisée, côté Sud, par les Américains qui pointent des missiles vers le Nord. Ils seront retirés à partir des années 1970. Pyongyang, elle, n'en dispose pas avant le lancement de son programme nucléaire clandestin en 1998. C'est une filière pakistanaise, liée à l'ingénieur Abdul Qadeer Khan, qui est soupçonnée d'avoir fourni à la Corée du Nord les plans, et de l'aide, pour mettre au point la bombe A. Depuis le 15 juin 2000, Séoul et Pyongyang ont admis qu'il faudrait «œuvrer ensemble pour la réunification», et l'ont réaffirmé en 2007» (2).

Les réactions au Sommet Kim-Trump

L'accord de Singapour «mettra fin au dernier conflit de la Guerre froide», s'est félicité le président sud-coréen Moon Jae-in, qui a ajouté que les deux Corées et les États-Unis «allaient écrire une nouvelle histoire de paix et de coopération». Moon Jae-in – qui surfe sur une vague de popularité sans précédent avec près de 80 % d'opinions favorables – a joué un rôle crucial de médiateur pour faciliter la rencontre Kim-Trump. Le premier ministre japonais Shinzo Abe a salué aujourd'hui l'accord sur une dénucléarisation de la péninsule coréenne signé lors d'un sommet historique «A travers ce sommet USA-Corée du Nord, l'intention du président Kim Jong Un de voir une dénucléarisation complète de la péninsule coréenne a été confirmée par écrit. Je soutiens ce premier pas vers une résolution d'ensemble des questions concernant la Corée du Nord», a déclaré M. Abe à Tokyo devant la presse.

L'Europe est paradoxalement muette, il est vrai qu'elle est sortie groggy du sommet du G7 et elle n'a pas digéré la punition. Tout au plus et avec retard des annonces laconiques de satisfaction des résultats du sommet

La Chine, principal partenaire de Pyongyang, a aussitôt salué le début d'une «nouvelle histoire», tout en appelant son voisin à une «dénucléarisation totale». L'arsenal nucléaire nord-coréen a valu à Pyongyang une impressionnante série de sanctions de l'ONU au fil des ans. Mais il ne faut pas oublier que par deux fois Kim est aller consulter à Pékin qui a une grande partie de ce jeu de cartes serré qui définira la nouvelle cartographie de la région

S'agissant de la Russie : «On croyait écrit Fabien Herbert la Russie hors-jeu. Un retrait qui étonnait, tant Vladimir Poutine s'était attaché ces dernières années à devenir incontournable sur la scène internationale. Mais les doutes se sont dissipés la semaine passée avec la visite à Pyongyang du ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov. la Russie avait été omniprésente aux côtés de la Chine pour tenter de détendre la situation entre Donald Trump et Kim Jong-un. Le Kremlin proposait une solution claire pour les deux parties : l'arrêt des essais nucléaires d'une part et la réduction de la présence militaire américaine en Corée du Sud, la présentation d'un plan de «double gel» proposé à la fois par Moscou et par Pékin. L'objectif était alors pour Moscou, comme pour Pékin, d'éviter une augmentation significative de la présence américaine dans la région. (…) Si les deux pays possèdent une position assez similaire, Pékin paraît bien mieux armé pour influencer Pyongyang et Washington dans les futures négociations. Mais, il y aura un après Singapour et c'est dans cette optique que le Kremlin a envoyé une invitation à Kim Jong-un (…) Mais les Russes espèrent être assez présents sur la scène diplomatique pour se donner une image crédible en Asie. La Russie pourrait ainsi renforcer ses liens économiques avec la Corée du Sud et le Japon. De sa présence dans le dossier nord-coréen la Russie souhaite tirer une forme de soft power régional et ainsi prétendre à de nouveaux partenariats»(3)

Qui a gagné ? Qui a perdu ?

Arrivé au pouvoir sans la moindre expérience diplomatique, Donald Trump a pris de grands risques en faisant le pari, il y a trois mois, d'un sommet avec Kim Jong Un peu plus de 500 jours après son arrivée à la Maison Blanche, il jouait l'un des moments les plus importants de sa présidence sur la scène internationale, Le sommet entre les deux dirigeants pourrait aussi mettre fin à la guerre entre les deux Corées. Malgré un armistice en 1953, jamais signé par la Corée du Sud, aucun traité de paix n'a été conclu. Malgré la fin des affrontements, les États-Unis ont toujours maintenu une forte présence militaire dans la région. Ils possèdent 112 bases dans la péninsule coréenne et 90 000 soldats, dont 24 000 hommes en Corée du Sud et 60 000 au Japon. Sans oublier le bouclier antimissile américain, THAAD, déployé en Corée du Sud pour parer les éventuelles attaques nord-coréennes. Une présence qui ne rassure pas le régime de Kim Jong-un. Selon le président sud-coréen Moon Jae-in, son homologue»a des inquiétudes sur le fait de savoir s'il peut faire confiance aux États-Unis pour mettre un terme à leur politique hostile et garantir la sécurité du régime quand le Nord se sera dénucléarisé

L'accord signé entre les deux dirigeants, qualifié d'«historique» par Donald Trump, semble profiter au leader communiste qui gagne un temps précieux. Les experts sont unanimes C'est Kim le vainqueur de ce match , certes les élections à mi-mandat approchent et Trump est bien placé pour avoir réussi cet accord au point que certains parlent de le rendre nobélisable Selon Vipin Narang, professeur au Massachusetts Institute of Technology, «la Corée du Nord n'a rien promis de plus qu'au cours des 25 dernières années». «A ce stade, il n'y a aucune raison de penser que ce sommet débouche sur quelque chose de plus concret que cela sur le front du désarmement»,

Comme lu sur le journal Le point «La Corée du Nord sort renforcée, et les États-Unis n'ont rien obtenu», tweete, Andrei Lankov, l'un des meilleurs spécialistes à l'université Kookmin, à Séoul. En effet, Washington et Pyongyang se contentent de formules déclaratoires, s'engageant à «travailler à une dénucléarisation complète de la péninsule coréenne», sans aucun calendrier. Une formule choisie par le régime des Kim qui pourrait inclure le retrait des troupes américaines en Corée du Sud, voire des bombardiers stratégiques basés au Japon ou à Guam. Autant de chausse-trappes qui restent à négocier, durant les prochains mois, et qui offrent à Pyongyang l'occasion de se défausser. Mais, déjà, l'allié chinois plaide pour un allègement. «C'est une énorme victoire pour Kim Jong-un, qui a fait un véritable coup avec son face-à-face avec le président», relève Michael Kovrig, de l'International Crisis Group (ICG) à Washington, soulignant que son père comme son grand-père «en avaient rêvé». «Pour les États-Unis comme la communauté internationale, c'est un point de départ positif pour des négociations qui devraient être longues et difficiles»» (4)

Réunification inévitable? La plupart n'en veulent pas. Les USA: cela leur fournit un alibi pour une présence en Asie «au contact» de la Chine; le Japon :il ne souhaite pas une Corée forte; la Chine:elle ne veut pas des USA à ses portes (ou d'une Corée faisant figure de quasi-colonie américaine), les Russes: une énigme; les deux Corées: Pyongyang a tout à y perdre et le Sud aussi car il ne pourrait plus utiliser le comme épouvantail au quotidien. Sans compter les déséquilibres que cela entraînerait.

Il est possible que l'Europe humiliée au Canada lors du dernier G7 ne serait pas mécontente que l'accord n'aboutisse à rien de concret La Chine qui fixe le tempo est satisfaite car si cela se réalisait les 28000 GIS n'ont plus vocation à rester en Corée du Su pas plus que l'armada des sous marins et des portes avions de missiles Thaad -que les Coréens du Sud n'ont pas voulu payer dans les parages En clair La Chine et même la Russie auraient moins de pression américaine en Asie du Nord -Est . Peut être que le Japon qui a un contentieux historique important en tant que pays colonisateur n'y verrait pas d'inconvénient à voir une Corée unifiée ou encore deux régimes l'un capitaliste l'autre communiste mais avec une ouverture comme c'est le cas entre la Chine et Taiwan Deux régimes mais une seule Chine

On ne peut qu'être dubitatif devant l'anomie du monde. L'accord que les Occidentaux ont mis trois ans à verrouiller pour l'imposer à l'Iran a voler en éclat rejeté par le président Trump alors que dans le même temps un accord qui tient en vingt lignes est encensé par les médias occidentaux d'autant que d'après les spécialistes, il mettra une vingtaine d'années à se concrétiser et au final, il peut capoter plusieurs fois ! Après s'être copieusement injuriés les deux présidents aussi imprévisibles l'un que l'autre ont compris qu'ils fallait faire quelque chose qui arrange dans l'immédiat. On peut comprendre Kim Jung Un qui veut desserrer l'étau des sanctions et que Trump veut réussir les élections de mi mandat en novembre ; mais dans l'ensemble rien de nouveau sous le soleil. Une seule certitude l'ère de la diplomatie soft est derrière nous , plus que jamais c'est la force qui fait le droit et non l'inverse.

*Professeur - Ecole Polytechnique Alger

1.Arnaud Vaulerin http://www.liberation.fr/planete/2018/06/11/ etats-unis-coree-du-nord-un-an-de-loopings-diplomatiques_1658360

2.Pierre Breteau et Jules Grandin https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/ 2016/01/08/ soixante-dix-ans-d-hostilite-entre-les-corees-resumees-en-cartes-pour-ceux-qui-n-ont-rien-suivi_4844064_4355770.html

3.Fabien Herbert https://asialyst.com/fr/2018/06/04/sommet-trump-kim-russie-cherche-place/

4.http://www.lepoint.fr/monde/sommet-kim-trump-avantage-coree-12-06-2018-2226391_24.php