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L'abbé Bérenguer (1915-1996): Un curé aux accents humanistes et révolutionnaires (1ère partie)

par El Hassar Bénali*

Paroissien souvent rebelle, l'Abbé Bérenguer (1915-1996), cet homme de foi et de religion, a laissé le souvenir d'un homme de conviction, juste et courageux qui, dès 1955, en s'exprimant à travers un long article publié dans la revue Simoun paraissant à Oran, prit fait et cause pour l'indépendance de l'Algérie.

Son combat pour la liberté et l'indépendance inspira aux Algériens une image autre que celle que leurs parents avaient vécue au XIXe avec les pères missionnaires et prêtres-soldats, selon la tradition des saints militaires si populaires chez les chrétiens d'Egypte animés d'un zèle apostolique symbolisant au nom de la foi chrétienne leurs croisades en Algérie et en Afrique. Des hussards, parmi eux des hommes de foi les plus zélés, à l'image du cardinal Lavigerie (1825-1892) fondateur des Pères blancs et de la société des missionnaires d'Afrique, archevêque d'Alger et de Carthage; Charles de Foucauld (1858-1916), officier de l'armée, explorateur, géographe, pacificateur et missionnaire, enfin ermite.

Alfred Bérenguer est né à Amria ex-Lourmel, dans la wilaya de Aïn-Témouchent. Fils d'immigrants espagnols originaires de Grenade (Espagne). Son père, ouvrier-mécanicien, était venu s'installer en Algérie à la recherche de meilleures conditions de vie. Ce qui étreint le curé c'est l'arrogance et le mépris des colons à l'égard des Algériens mis au bord de la route. En s'installant un moment à Frenda, ville qui a vu naître le sociologue et spécialiste du Maghreb, Jacques Berque (1910-1995), il vivait à la limite avec sa famille comptant plusieurs enfants. «Sa condition à peu près égale, sinon légèrement mieux par rapport à une famille rurale algérienne», me confiait-il dans une interview en 1972. C'est son père qui orienta son choix l'encourageant à y faire des études paroissiales. « A douze ans, après communion solennelle et confirmation, j'entre au petit séminaire d'Oran», expliquait-il. Aller à l'école laïque et républicaine a été pour lui une chance extraordinaire. Les valeurs morales qui fondent l'engagement de cet homme de prêche, d'une voix inaudible chez les colons, étaient influencées par la Révolution française et surtout par les idées humanistes prônant la liberté et la libération des peuples, d'où son engagement politique. Il était aussi connu pour son combat contre les privilèges au sein même de l'Eglise.

Objecteur de conscience à la vie simple, vivant dans une grande austérité et simplicité, l'abbé était favorable à une laïcité «ouverte» et «généreuse», «qui n'est pas hostile par principe à quelque chose, qui n'est pas exclusive, qui est très large, tolérante». «Chrétiens, musulmans, juifs, enfants de francs-maçons ou d'athées, nous étions tous sur un pied d'égalité, unis dans la création», disait-il dans un entretien avec l'historienne Geneviève Dermendjian. Cette figure chrétienne éprise de justice, très proche du peuple au milieu duquel elle a vécu et grandi entendait la religion comme un aspect pacifique et positif de l'existence, clé de voûte de son itinéraire religieux. Ce curé laïc et républicain-indépendant était très proche du milieu des fellahs, les travailleurs de la terre dont il partageait avec eux le trait direct du caractère, d'un sens naturel de l'amitié et de la franchise. La laïcité était au cœur de sa pensée religieuse. Une idéologie laïque expurgée de son versant nationaliste exclusiviste. Elle traduisait les sentiments profonds de cet homme de foi en faveur de l'union et de la solidarité entre les hommes loin de toutes barrières sociale, culturelle, religieuse imposée par la foi de l'autre. Nommé curé de la paroisse à Montagnac-Remchi, il accomplissait sa tâche avec beaucoup d'humilité et surtout d'amour, affichant modestement une image entièrement vouée à l'homme et à sa fidélité à travers une vie simple, indépendante, magnanime et pleine de confiance. Dans son catéchisme, il était contre «le conservatisme des Eglises». Prêtre engagé, il était révolté par la misère ouvrière qui sévissait dans les fermes agricoles détenues par les colons. Dans sa foi chrétienne il réagissait sévèrement contre les pratiques archaïques entrées dans les mœurs et qui consistaient à mélanger foi et argent et cela lors de baptêmes et autres cérémonies œcuméniques. Proche du combat des hommes pour la liberté et la justice, les ingrédients révolutionnaires étaient déjà réunis dans sa pensée.

Un révérend humaniste, engagé et révolutionnaire opposé au commerce de la parole de Dieu

Derrière ce révérend et humaniste passionné se cachait, en effet, un idéal immense de liberté, de générosité et d'ouverture. Par son attitude distanciée et sans complaisance à l'égard des colons il incarnait l'amour, une humanité au-delà de toute clôture religieuse. D'esprit libre, très critique, il était fortement attaché à l'idée d'une religion qui vit son temps, loin des contraintes de conscience imposées par les dignitaires religieux «dans une société coloniale de castes». Dictée par un choix clair, celui du courage de dire ou la lâcheté, son attitude était de ce fait, avant tout, un acte de foi voulant empêcher une guerre meurtrière, dont il n'arrivait pas à convaincre les colons de ses conséquences pour tout le monde. Il sera parmi les rares hommes de religion à se déterminer en prenant parti en faveur des Algériens pour leur indépendance. Il était, disait-il, «contre le religieux colonisateur à visage masqué». Ses positions suscitaient des polémiques vives. Ses positions vont brouiller ses relations avec les autorités et compliquer ses démêlés avec les pasteurs. Enfin, en prenant fait et cause du côté du peuple algérien en tant que défenseur des droits de l'homme, mettant ses propres convictions à l'épreuve, il s'est senti en marge du milieu égocentrique et méprisant des colons vis-à-vis de la question de la condition humaine en Algérie.

En théologie, il fut influencé par le courant «Jeunesse de l'Eglise» et par les jésuites comme Teilhard de Chardin qui était, lui aussi, disait-il, «persécuté par la hiérarchie catholique». Passionné de lecture, un homme curieux de tout, il était admiratif envers l'enfant de Tagaste (Souk-Ahras), Saint Augustin, né en 354, l'évêque d'Hippone. Il était pour une Eglise libérée de ses hérésies. Sa position favorable à l'indépendance de l'Algérie, l'algérianisation de l'église que la guerre ne fit point bouger et d'autres raisons du point de vue des valeurs fondamentales ont fait qu'il confrontait tant de problèmes, d'où sa marginalisation puis son départ définitif, en 1958. C'est là le début de longues pérégrinations au Vatican, à Santiago, à La Havane où il a séjourné avec un passeport cubain...C'est à Rome qu'il fit connaissance de l'évêque de Santiago qui lui fit la proposition de s'installer au Chili où il exerça, un moment, en qualité de professeur de français.

Son combat finit par rencontrer celui également d'autres curés objecteurs de conscience natifs d'Algérie pour la plupart et qui manifestaient eux aussi des positions franches épousant la cause algérienne, dont le père Jean Scotto (1913-1993) né à Alger, un pacifiste, curé de Bab el-Oued puis évêque de Constantine, le curé Katan de Souk-Ahras, Monseigneur Duval…dont l'engagement en faveur de l'indépendance avait gêné, au moment où les Algériens étaient meurtris, durant la tragédie de la guerre de libération. Avec les curés Alfred Bérenguer et P. J. Lethielleux j'étais longtemps en affinités partageant ensemble la passion du passé de l'Algérie et du Maghreb. Nos échanges se manifestaient régulièrement lors de nos rencontres sur les chantiers de fouilles archéologiques, à Agadir, Béthioua (Saint-Leu), Honaïne, Siga… chargé de leur organisation, en ma qualité de responsable des services des antiquités et des monuments historiques, quelques années après l'indépendance. Les idéaux humanitaires de ce petit bonhomme de curé au béret noir espagnol, enfant du pays et épris d'histoire dont les qualificatifs ne manquaient pas, à droite comme à gauche, souvent divisée sur la question algérienne, pour le considérer comme un «déserteur», rappelant la chanson de Boris Vian, son engagement paraissait paradoxal aux yeux des Français, feront qu'il réagit, les derniers moments de la colonisation, avant le soulèvement armé, contre «une église souterraine obéissant aux colons», disait-il, les propriétaires des latifundia, obnubilés par leurs intérêts. «J'ai tout fait pour éviter les déchirements», me confiait-il. Du côté algérien, cet homme à conviction, de constitution frêle mais dont le corps contient beaucoup de force, partageait entièrement la vie de ces hommes répondant au nom «d'Indigènes», c'est-à-dire d'hommes au statut politique de «néant humain», ressentant la souffrance du monde qui les entoure, surtout en dehors des villes, dans les campagnes, «ses frères dans le ciel», sur lesquels il posait un regard plein d'humanité.

L'image d'un homme du peuple

Cette image d'homme du peuple très proche des Algériens le rendit aux yeux des colons peu crédible non seulement dans sa foi, mais aussi dans sa citoyenneté en tant que Français, soupçonné d'être tranquillement, dans ses convictions politiques, du côté des Algériens. Son opinion à rebours amena le schisme au sein de l'Eglise d'où la critique radicale qu'il subit en revendiquant une existence humaine dans l'unité des deux communautés en place, la dignité et la reconnaissance au peuple algérien.

A Tlemcen où pendant des années il occupa le poste de professeur d'espagnol au lycée de garçons, il était plutôt dans son monde, au milieu d'une société solidement ancrée et de son élite cultivée, héritière socialement et culturellement des vieilles traditions de citadinité où il a retrouvé l'âme d'ouverture et de tolérance de ses racines andalouses. Professeur au lycée Docteur Benzerdjeb, il était en lien d'amitié avec son confrère Cheikh Mohamed Zerdoumi connu pour son érudition et son attitude symbolique représentant le parfait «intellectuel arabe». Dans la ville natale du père du nationalisme algérien Messali Hadj (1898-1972), le curé était socialement bien introduit. Il connaissait tout le monde. Il figurait parmi les personnalités les plus en vue dans le milieu de sa société moyenne de l'élite. En dehors du lycée, ses meilleures relations se comptaient parmi les intellectuels français et algériens engagés, de sensibilités de gauche, marxisants, nombreux à Tlemcen, communistes ou nationalistes, «fréquentables», jugeait-il, car «leur engagement était porteur d'un idéal en faveur du progrès humain». Sur le plan politique, la cité connaissait un foisonnement des discours en germe dans le milieu des «Jeunes». Les instituteurs classés de gauche étaient de plus en plus nombreux à Tlemcen, à partir des années 30, ce qui révèle des changements des idées opérés au sein de la société au nom du principe de liberté et de la lutte anti-coloniale.

Le milieu progressiste à Tlemcen comptait une brillante élite d'un fort courant, notamment parmi les instituteurs. Ce courant était marqué par l'influence de personnalités françaises et algériennes affranchies, parfaitement imbues des idées progressistes parmi lesquelles nous citerons Mohamed Badsi, nom qui apparaît dans la trilogie de Mohamed Dib « La grande maison», Mohamed al-Yebri, le professeur de philosophie au collège de Slane Pierre Minne dont l'épouse, Jacqueline Netter, se remarie avec le militant Djilali Gerroudj, membre du parti communiste, recherché par la police et sauvé par l'abbé Bérenguer en 1956. Jaqueline, héroïne de la bataille d'Alger, et son mari Abdelkader Guerroudj étaient tous les deux condamnés à mort, puis graciés. Ils appartenaient au réseau Ferdinand Iveton. L'abbé Bérenguer et Abdelkader Guerroudj se retrouveront plus tard, à l'indépendance, en 1962, tous les deux membres de l'assemblée constituante algérienne. Notre abbé était en lien très proche aussi avec le professeur de musique, Roger Béllissant, de bord progressiste à Tlemcen, dont la fille, Colette, épousa l'écrivain algérien, Mohamed Dib (1920-2003).

L'abbé Alfred Bérenguer était en partage d'idées avec d'autres éminentes personnalités algériennes et françaises, activistes communistes ou progressistes de gauche, parmi lesquels nous citerons, le peintre Abdelhalim Hemch ayant terminé sa carrière de professeur à l'école des Beaux-Arts de Paris, le docteur Benzerdjeb lâchement assassiné en 1956, les militants Moughlam Mustapha, le pharmacien Mered Abdelghani, enfin le professeur d'histoire-géographie Sid Ahmed Inal de son nom de maquis «Djaafar». Ce dernier, fils d'un cheminot, professeur au collège de Slane, était un bel exemple de patriotisme et dont la mémoire de martyr fut honorée par l'auteure et poétesse, militante du parti communiste, s'étant connu tous les deux sur les bancs de la Sorbonne où ils ont tous les deux fait leurs études universitaires. Anna Gréki a grandi dans les Aurès où son père était instituteur, a publié son livre intitulé «Algérie, capitale Alger» (S.N.E.D, Alger, 1966) préfacé par Mostefa Lacheraf.

A Tlemcen, cette ville riche, intellectuellement vivante qui doit sa renommée à son passé culturel partagé avec l'Andalousie et dont elle restait attachée étant donné ses racines, l'abbé fréquentait le milieu des intellectuels, catholiques et musulmans, politiquement acquis à la cause anticoloniale, voire le professeur Minne, l'écrivain algérien Mohamed Dib, les médecins-martyrs Bénaouda Benzerdjeb et Tidjani Damerdji, le juriste nationaliste, enfin grand mécène l'avocat Omar Boukli-Hacène, fondateur en exil du Croissant-Rouge algérien à Tanger en 1956, le professeur de philosophie du collège de Slane et ancien avocat du FLN Djilali El hassar, Mohamed Méziane, militant de l'UDMA…Il prisait les moments de longues discussions avec les érudits gardant des lignes très proches avec l'homme politique, linguiste et hispanisant spécialiste de l'histoire de l'Andalousie, Abdelkader Mahdad connu pour ses travaux dont «Zad al-Mousafir» (Le viatique du voyageur) un commentaire de l'œuvre de l'andalou Aboubekr Soufiane ibn Idriss de Murcie (XIIe s). Cet agrégé de langue arabe était membre fondateur de l'UDMA aux côtés de Ferhat Abbas et du docteur Saadane. Nous citerons aussi Mohamed Guenanèche, un nationaliste de la première génération de l'Etoile nord-africaine (E.N.A) et du Parti du peuple algérien (P.P.A), devenu responsable du journal «Ech-Chaab» après l'arrestation de Moufdi Zakariya (1908-1977), militant de l'Etoile nord-africaine et du Parti du peuple algérien (P.P.A); l'ancien professeur de philosophie au collège de Slane devenu avocat du F.L.N, Djilali El Hassar, l'écrivain Mohamed Dib, Mohamed Méziane, militant de l'U.D.M.A, le médecin Mohamed Tebbal, les instituteurs Mohamed Berber et Sid-Ahmed Triqui, Djelloul Benkalfat, les professeurs Moulay Sliman, Mokhtar Haddam, l'homme de lettres et journaliste Sid Ahmed Bouali…

En dehors du milieu de l'élite de la cité considérée comme un grand foyer de mobilisation, ce prêtre algérien très respecté était aussi très proche du petit peuple, celui des artisans ; connu pour sa faconde, un des traits particuliers de son caractère, pour exprimer ses idées émancipatrices, entraînant parfois de longs moments de discussion. Sa conversation était toujours stimulante et instructive. Les lieux de convivialité étaient les échoppes. Comme chez son ami, le vieux cordonnier, près du presbytère, à la rue Bab Ilan (Babylone)… Avec le milieu des intellectuels, ses rencontres se tenaient dans les lieux ouverts des cafés ou dans les cercles (les Nadis) ces espaces symboliques du mouvement des ‘'Jeunes'' qui a imprimé ses marques à la société et dont l'idée s'est imposée au début du XXe siècle. Ces écrins ont accompagné la forte politisation de l'opinion à Tlemcen avant la naissance même du premier parti nationaliste, l'E.N.A. C'est dans ces lieux de convivialité et de débats de la génération des Jeunes de l'élite nouvelle que le sentiment national s'est avisé et, c'est à travers eux que les nationalistes et les hommes de conviction politique de gauche, point effrayés par la question laïque, ont pu pénétrer la société civile tlemcenienne avec Mohamed Badsi, Mohamed al Yebdri, Mohamed Dib, l'architecte Abderrahmane Bouchama, le professeur Sid-Ahmed Inal, Abdelkader Guerroudj… C'est, enfin, dans ces lieux du jeune patriotisme algérien que va se renforcer, au fur et à mesure, la conscience nationale militante.

Les sujets à l'ordre du jour surfaient sur les grands moments de l'histoire de l'Algérie, les expériences personnelles des instituteurs qui représentaient l'élite, enfin l'avenir dans les domaines de l'éducation et de la formation, préoccupés surtout par l'émergence d'une élite algérienne d'avant-garde. Soucieux d'édification d'un pays de progrès, il déclarait : « Je me tranquillisais à l'idée de voir s'intéresser au pays la nouvelle génération des Algériens acquis aux idées de progrès, de civilisation et de libération des peuples dans le monde», me disait-il, (interview accordée en 1978, au siège monastère de Saint Benoît où il avait élu domicile jusqu'à sa mort). En dénonçant la myopie des politiques français sur la question du soulèvement, notre paroissien était d'un autre regard sur le combat mené par le peuple algérien. Cet homme d'église dans sa grande sincérité, écrivait : «Les rebelles, ce sont des combattants de la patrie». On se trompe sur eux, ces rebelles dont il considère le combat comme juste alors qu'on les condamne, les mettant à mort. C'est ce mépris qui leur vaut la gloire aujourd'hui, jugeait-t-il, en grand défenseur.

*Journaliste et auteur, ancien membre du Conseil national de la ligue des droits de l'homme (LADH)

A suivre...