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Prédictions électorales

par Boudaoud Mohamed



Il y a quelques jours, je suis allé voir une voyante que j'ai pris l'habitude de consulter chaque fois que des ennuis viennent perturber le cours de ma vie. Comme les autres fois, j'avais à peine posé le pied dans le salon où elle reçoit, qu'elle m'a reconnu.

Un frisson de plaisir m'a couru dans le dos quand elle m'a souhaité la bienvenue en m'appelant par mon nom. Cela m'est particulièrement agréable qu'elle se souvienne de moi.    D'autant plus qu'elle habite loin de chez moi et que sa maison est toujours remplie d'hommes et de femmes qui affluent de toutes les régions de notre immense pays. Ému jusqu'aux larmes, j'ai bafouillé des mots de remerciement. De sa voix pleine de tendresse, après m'avoir invité à m'asseoir, elle m'a demandé: «Qu'est ce qui t'a poussé cette fois-ci vers la porte de ma demeure, mon frère ? Est-ce encore ce voisin qui a failli te transformer en pâte molle avec ses yeux maléfiques ? »

J'ai répondu: «Non, ma sœur, ce n'est pas ce serpent qui m'a fait venir chez toi. Depuis que j'ai déménagé, excepté ce pourquoi je suis venu te voir, je me sens mieux. Loin des regards diaboliques de cet homme, petit à petit, mon corps retrouve les forces tumultueuses qui grouillaient dans ses muscles avant que cette ignoble créature n'est venue habiter en face de moi. Bien sûr, je ne suis pas encore parfaitement rétabli, de temps à autre une faiblesse s'empare de moi et me ramollit, mais qui ne dure pas longtemps, ma sœur ; quelques minutes seulement puis elle quitte mon corps. Pour te dire la vérité, mon épouse commence à manifester des signes qui m'indiquent qu'elle est en train de changer d'attitude à mon égard. Elle n'a plus ces regards lourds de sens et chargés de reproches qui m'accablaient et me souillaient. Elle n'a plus ces mots qui me vrillaient le cœur. Il lui arrive maintenant souvent de gazouiller et de danser, de me taquiner, de me lancer des allusions qui me piquent délicieusement ; elle qui n'arrêtait pas d'appeler la mort, des mains suppliantes tendues vers le ciel, Dieu nous protège ! J'entends encore les horribles menaces qui ruisselaient de ses dents : « Je me pendrai avec du fil de fer ! Je m'inonderai le corps d'essence et le brûlerai ! Pourquoi le laisser en vie ? Il vaut mieux en finir avec ce corps avant qu'il ne se mette à pourrir ! Déjà, je sens la mort. Combien de fois, leurrée par mon propre odeur, j'ai remué de fond en comble ma maison, cherchant partout le cadavre d'un rat. » En vérité, je te le dis ma sœur, mon épouse avait raison de tempêter ainsi. La malheureuse…

Que serait-elle devenue si je n'étais pas venu te voir, ma         sœur? C'est toi qui la sauvée de la folie qui la guettait. Ses nerfs auraient été sûrement bousillés par un mari que le mauvais œil aurait amolli, chiffonné, ahanant et gémissant aux moments graves. Mais Dieu soit loué ! Dieu soit loué ! C'est fini maintenant ! Grâce à toi, j'ai retrouvé ma dignité ! Que le Seigneur prolonge ta vie, ma sœur!» La voyante m'a regardé avec un sourire complice sur ses lèvres charnues, qui m'a fait monter le sang au visage, puis elle m'a dit d'une voix de plus en plus douce et maternelle: « Dis-moi alors ! Qu'est ce qui t'amène aujourd'hui, mon frère ? » J'ai répondu: «C'est une inquiétude épouvantable qui a dirigé mes pieds vers tes cartes miraculeuses. Des questions féroces lacèrent mon sommeil.

J'ai peur. Il faut que tu extirpes de ma chair ces épines vénéneuses qui risquent, je le crains, d'avoir sur mon corps les mêmes conséquences désastreuses que l'œil infernal de ce maudit voisin, que Dieu l'aveugle et aveugle toute sa progéniture ! En effet, la nuit dernière, une lassitude a brusquement saisi mes reins. J'ai failli perdre la vie et la face. J'en tremble encore. Mon cœur battait comme un tambour. Mais, Dieu soit loué ! mon épouse ne s'est rendu compte de rien. Je ne sais pas comment te raconter ce qui m'arrive. Cependant, je suis sûr d'une chose, ma sœur, ne te mets pas dans la tête que je suis devenu fou, ce que je vais te dire est la vérité. Voici : ce sont les élections du 10 mai prochain qui sont la cause de mes tourments ! En effet, dès qu'on en parle devant moi, une somnolence accompagnée de frissons m'engourdit, qui fait naître en moi le désir de m'allonger. Alors, quand les circonstances me le permettent, je me hâte vers mon foyer, je m'enroule dans une couverture et je me couche dans une obscurité totale, ordonnant à ma femme de veiller à ce que personne ne me dérange. Mais ce n'est pas tout, ma sœur. Il y a aussi cette voix lugubre qui me chuchote dans les oreilles des présages qui me glacent les os ! Menaçante, elle me répète : Ces élections ne t'apporteront que du malheur ! Elles seront pires que les yeux de ton ancien voisin ! Elles te suceront toute la moelle des os, elles te videront de toute énergie, tu ne seras plus qu'une viande flasque, froide et malsaine.

La faim déréglera le cerveau de ton épouse. Elle te sifflera des insinuations qui feront éclore sur ta chair des plaies purulentes. Elle videra son cœur dans toutes les oreilles qui passeront à portée de sa bouche, la langue débridée et impudique. L'humiliation fera de toi une loque puante. Tu te traîneras sur le sol pour imiter les cafards, pour te faire pardonner de ressembler aux humains.

Pour ne pas moisir dans l'isolement, comme une éponge insatiable, tu absorberas toutes les moqueries et les insultes, le dos courbé, un sourire de mendiant sur les lèvres… O ma sœur ! Encore une fois me voici entre tes mains bénies, aide-moi, consulte tes cartes et interroge-les sur ce qui m'arrive ! Je n'en peux plus ! »

La voyante est restée silencieuse pendant un bon moment, les yeux fermés, comme si elle ruminait les paroles que je venais de prononcer, puis elle m'a regardé et m'a dit, émue : « Mon frère, tu n'as peut-être pas échappé complètement au mauvais œil qui t'a frappé. C'est une frayeur qui doit encore habiter ton cœur après les épreuves dégradantes que tu as vécues. Car, en vérité, il m'est très difficile de croire que les élections du 10 mai prochain pourraient avoir des effets aussi mauvais sur ta viande. Mais laissons mes cartes parler au lieu de nous fatiguer inutilement la tête. Elles nous dévoileront ce qui se cache derrière les terribles prédictions de cette voix bizarre. » De ses mains dodues, dans le joli cliquetis des bracelets qui ornaient ses poignets, la voyante a étalé ses cartes sur la table basse qui nous séparait et s'est absorbée dans leur contemplation. Pendant que ses yeux magiques déchiffraient ces images, j'ai prié Dieu pour que ses prédictions concordent avec ce rêve mystérieux que mon épouse avait fait deux jours auparavant. Voici ce songe comme l'a retenu ma mémoire.

Nous sommes des centaines d'hommes et de femmes qui attendons quelque chose depuis des heures, mais personne parmi nous n'aurait été capable de nommer ce qu'il attend, m'a dit ma femme. Nous sommes ainsi massés, les yeux braqués dans la même direction, lorsqu'un camion surgit de nulle part. Un homme en descend, un sac en toile dans la main droite. Ensuite, il s'avance vers un enfant et lui demande de plonger sa main dans le sac et d'en retirer un seul bout de papier.

Le garçon fait ce qu'on lui demande de faire. L'homme récupère alors le bout de papier qu'il parcourt du regard un instant, puis il crie un nom, c'est ton nom, m'a dit ma femme. Alors des cris de mécontentement fusent de la foule, qui se met à insulter et à jeter des pierres vers le camion. Parmi eux, hurle comme une bête sauvage, le voisin aux yeux qui glacent. Mais des hommes armés de fusils jaillissent du camion et tirent en l'air. La foule s'écrase contre le sol, et brusquement, nous nous retrouvons chez nous, debout devant notre lit sur lequel est posé délicatement un burnous blanc brodé de fils d'or qui illuminent merveilleusement notre chambre. Tu l'endosses, m'a dit ma femme. Elle a ajouté alors un miracle a eu lieu, et jamais je n'oublierai cette sauvagerie douce avec laquelle tu as fais hurler la bête vorace, jusqu'au moment où, domptée, elle t'a demandé grâce. Des fleurs blanches ont alors jailli abondamment du sol et ont recouvert mon corps couvert de morsures, exhalant un parfum qui m'a enivrée, m'a dit ma femme, leurs pétales fermes et charnus ont été bientôt gorgés du sang qui suintait de mes blessures, et j'ai désiré mourir ma chair ainsi purifiée, et enterrée dans ce linceul de fleurs…

En attendant donc que la voyante ait fini de sonder ses cartes, j'ai ardemment prié pour que ses prophéties confirment le rêve troublant de mon épouse. Enfin, après une attente qui a failli m'épuiser les nerfs, la voix de la voyante s'est fait entendre, profondément changée par le séjour que cette dame venait de passer dans le monde merveilleux de ses cartes. Elle m'a dit ton avenir sera ruisselant de bonheur, et la voix qui te persécute appartient à ceux qui te haïssent et qui désirent que tu sombres dans la folie avant que ton corps n'atteigne les délices qui lui sont destinés. En effet, après les élections du 10 mai prochain, un mal étrange te frappera qui ruinera les diagnostics de tous les médecins que tu visiteras.

Ni les médicaments, ni les poudres, ni les potions, ni les plantes, ni les amulettes n'arriveront à déloger de ton corps cette bête mystérieuse qui engourdira ta viande. Ton épouse inondera ton foyer de pleurs et de lamentations qui délieront les langues.

Des paroles boueuses éclabousseront ton corps. Jusqu'au jour où quelqu'un qui écrit, un nommé Boudaoud Mohamed, entendant parler de toi, viendra frapper à la porte de ta maison, et le lendemain, tous ceux qui savent lire liront ton histoire dans le journal. En particulier, les nouveaux hommes que le peuple choisira le 10 mai prochain. Alors, touchés profondément, ils se lèveront comme un seul homme, et exigeront du Gouvernement qu'il te prenne en charge. Et le Gouvernement, après avoir vainement essayé de les faire taire avec des cadeaux, obéira et t'enverra dans un pays étranger où de grands médecins te soigneront.

Tu reviendras au pays, rempli de force et de sève, la chair affamée. Au début, ton épouse sera la femme la plus heureuse du monde, mais bien vite, elle découvrira qu'elle ne pourra jamais apaiser ta fougue, et le cœur en lambeaux, le visage ruisselant de larmes, suppliante, elle te proposera de prendre une deuxième épouse. Tu hurleras de colère. Tu refuseras. Tu auras des mots durs. Elle insistera. Brisé par ses appels incessants, craignant pour sa santé, tu finiras par capituler en imposant une condition : aucune femme étrangère ne posera ses pieds dans ta maison.    La deuxième épouse doit appartenir à sa famille. Compréhensive, elle acceptera et te mariera à sa sœur, une jeune fille âgée de vingt ans, qui découvrira petit à petit comment t'apprivoiser. Tous ceux qui t'auront méprisé, se repentiront, grillés par la jalousie. Tu sèmeras le désordre dans leurs foyers. Tu troubleras le sommeil de leurs femmes et de leurs filles.

Voici mon frère ce que disent mes cartes. Mais n'oublie pas que notre avenir appartient à Dieu. Lui seul sait ce qui adviendra après le 10 mai prochain. En rentrant chez moi, la maudite voix s'est mise à me murmurer ses épouvantables présages. J'ai ricané, en songeant à la sœur de mon épouse, que j'ai vue une fois danser merveilleusement, les cheveux défaits, le corps moulé dans une robe rouge, les hanches enserrées par un foulard noir.