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Formation professionnelle et développement

par Hamiani Mohammed Toufik *

Suite et fin

L'analyse comparative des pratiques de formation mises en œuvre dans les différents pays à destination des jeunes et des adultes œuvrant dans l'économie informelle, permet de faire quatre grands constats :

• Le secteur informel est d'abord son propre prestataire de formation puisque la très grande majorité de celles et ceux qui y travaillent y acquièrent leurs compétences par l'auto-formation, en famille, par l'apprentissage sur le tas ou par l'apprentissage de type traditionnel.

• Le secteur développe ensuite, de son propre chef, de nombreuses initiatives pour faire évoluer l'apprentissage traditionnel vers des formations de type dual qui augmentent fortement les chances d'insertion dans l'emploi de ceux qui en sont les bénéficiaires.

• Les initiatives de restructuration de l'apprentissage traditionnel ainsi que le développement de parcours de formation en alternance, adaptées à la réalité de la micro-activité et de l'entreprise, sont en train de devenir les moteurs des réformes des systèmes de formation en cours dans plusieurs pays.

• Chaque pays enfin, met en œuvre des dispositifs spécifiques adaptés aux besoins des différents publics qu'il considère comme prioritaires : les jeunes déscolarisés, les publics fragiles, les artisans en peine d'accès à des marchés de plus en plus normalisés et les micro-entrepreneurs confrontés aux contraintes de la concurrence locale ou nationale.

Tous ces constats mettent en évidence l'évolution de la formation professionnelle en secteur informel vers des modes d'insertion et de professionnalisation à la fois plus structurés et plus efficaces.

 La formation doit s'appuyer dans sa démarche sur les principes suivants:

• une prise en compte des acquis de l'apprentissage traditionnel et notamment des compétences pratiques dont il est porteur.

• une évolution en douceur de cet apprentissage par une politique de valorisation de l'existant (formation de l'apprenti chez le maître artisan, reconnue et évaluée dans le cadre d'un diplôme national) et une sortie de la pratique répétitive par l'adjonction d'une formation pratique et/ou théorique adaptée aux nouvelles exigences technologiques, de gestion et de vente.

• une inscription explicite de cette formation dans les missions des établissements en place, suscitant ainsi un appel à rénovation de l'ensemble du système (ingénierie pédagogique, de formation et d'évaluation, formation des formateurs, équipements, positionnement des diplômes de l'enseignement technologique).

• une réalisation de cette formation par la mise en œuvre de l'approche par compétences qui semble admise et intégrée par l'ensemble des acteurs impliqués dans le processus.

• une cogestion de l'ensemble du dispositif dans un cadre de concertation et de coordination réunissant les différents partenaires socio-économiques et les différents acteurs de la formation professionnelle et établissant une relation privilégiée avec les organisations professionnelles d'artisans.

L'intégration de l'apprentissage, et plus particulièrement celui pratiqué en milieu informel, dans le dispositif global de formation, est l'une des composantes de la réforme et du partenariat. Cette initiative, assortie de la mise en place d'une action pilote dans le secteur de l'éducation non formelle, permettra la structuration de l'apprentissage traditionnel et la mise en œuvre d'expérimentations dans d'autres secteurs d'activité ayant une culture traditionnelle de formation des apprentis.

Les actions de formation en direction des adultes restent de manière générale ponctuelle et traduisent un manque évident de moyens pour requalifier les artisans, entrepreneurs et auto-employés aux métiers et technologies actuels. Cet état de fait devrait susciter une réflexion sur la reconnaissance des compétences des adultes et des possibilités optimisées de se former permettant non seulement de renforcer les capacités de production et d'innovation des patrons, mais aussi de formation des plus jeunes. L'absence d'efforts en ce sens pourrait porter préjudice aux actifs installés, qui de ce fait formeraient et inséreraient des jeunes plus compétitifs qu'eux dans le monde du travail.

Mettre en place des dispositifs de préprofessionnalisation pour éviter le gâchis social et scolaire

Beaucoup d'enfants quittent l'école à 10 ou 12 ans et n'ont pas la possibilité d'accéder à l'apprentissage avant 14 ans. Nombre d'entre eux perdent, dans la rue ou par le travail précoce, les quelques acquis scolaires gagnés au cours de leurs scolarité. Beaucoup continuent simplement une activité professionnelle familiale ou de voisinage sans aucune possibilité d'ouverture sur d'autres domaines professionnels.

Pouvoir entrer en préprofessionnalisation pour garder ou renforcer les acquis scolaires et choisir un métier leur permet à la fois d'éviter le gâchis social de la rue et de progresser vers une possible qualification professionnelle.

Reconnaître le secteur informel comme un lieu à part entière de professionnalisation

Il existe à côté des modes institués de formation et de qualification, tout un ensemble de voies et moyens de professionnalisation qui sont soit ignorés des responsables et appareils formels en place, soit sous-valorisés en termes de production de savoirs et savoir faire et, par conséquent, non reconnus et validés : acquisition de compétences en famille, par la formation sur le tas, l'observation et l'imitation, et par l'apprentissage traditionnel dans les zones où il est fortement développé. Ces chemins constituent souvent, du point de vue des résultats atteints, le véritable système de formation d'un pays.

 Le temps est venu pour les pays en développement d'apprécier la part réelle que prend le secteur informel dans la formation des jeunes et des adultes, dans leur insertion sur le marché du travail, de reconnaître les niveaux de connaissances et de compétences ainsi acquis et d'intégrer le meilleur des expériences et pratiques de professionnalisation dans une définition globale des systèmes en place.

L'analyse des évolutions et mutations de l'économie informelle vers une amélioration des dispositifs de formation des apprentis comme des auto-employés ou des micro- entrepreneurs a, partout, mis en évidence le rôle moteur joué par les organisations professionnelles présentes dans le secteur. Face à des politiques publiques qui ont tendance à mettre en œuvre une offre de formation exclusivement ciblée sur les entreprises formelles, ces organisations professionnelles constituent dans l'immense majorité des cas le seul et unique moyen de faire connaître les besoins de professionnalisation du secteur informel et de les inscrire effectivement dans les réformes en cours.

 Les organisations professionnelles doivent être soutenues pour que ces réformes prennent en compte la demande de formation et de qualification de l'ensemble des agents économiques du pays.

Structurer en douceur les pratiques de l'apprentissage traditionnel

L'apprentissage traditionnel représente dans la majorité des pays concernés le mode de formation le plus suivi par les jeunes. Les études ont montré que la formation traditionnelle des jeunes dans les ateliers constituait en fait le point de départ d'une mutation lente, mais profonde, de l'apprentissage artisanal vers des dispositifs alternés de type dual. Cette mutation varie selon les pays, mais prend partout le chemin d'une structuration des pratiques établies vers l'introduction progressive d'une interactivité entre pratique et théorie. L'enquête a montré que les expériences de structuration et d'amélioration progressive des pratiques d'apprentissage, intégrant l'ensemble des partenaires concernés, étaient le meilleur moyen d'aider les jeunes à dynamiser leur parcours professionnel.

Donner les moyens pour passer de la formation à l'insertion et à la création d'activités

Les intervenants dans le secteur informel s'accordent pour dire que la formation n'est pas une finalité en soi mais doit pouvoir aboutir à une insertion effective des jeunes et des adultes formés dans un emploi ou une activité appropriés. Ils ont donc mis en place des moyens pédagogiques, matériels et financiers susceptibles de créer une passerelle menant de la formation à l'insertion effective dans le monde du travail : soutiens à la mise en œuvre des compétences acquises (tutorat, suivi des formés, etc.), aides à l'installation dans l'activité (par des dotations matérielles du type boîte à outils), dotations en moyens financiers (telles que l'accès au microcrédit).

Soutenir l'efficacité de la formation par la mise en place d'outils de financement appropriés et stables

L'analyse des politiques de formation professionnelle mises en œuvre dans les différents pays laisse clairement apparaître l'inégalité des moyens budgétaires affectés aux personnes fréquentant les dispositifs institués de formation et à celles qui passent par l'apprentissage traditionnel et les diverses voies informelles d'insertion et de professionnalisation. Cette disproportion est contraire à l'exigence d'équité qui impose aux pouvoirs publics des différents pays de répartir justement les moyens d'éducation et de formation. Elle est également contraire au principe d'efficacité économique et sociale puisque l'affectation prioritaire des ressources à des qualifications et des métiers en régression n'est pas investie là où pourraient se créer tout à la fois de la richesse et de l'emploi.

 La formation en secteur informel ne peut devenir efficace et structurée que si les pouvoirs publics reconsidèrent, au regard du rôle primordial de la micro et petite activité en matière de création de richesses et d'emplois, les répartitions de leurs affectations budgétaires et si les actions de formation font l'objet de mécanismes de collecte et d'allocation de ressources appropriés aux finalités et besoins du secteur informel.

Elever dans tous les cas le niveau éducatif des actifs du secteur

Les spécialistes mettent en évidence deux faits majeurs : d'une part, le secteur informel est de loin le premier employeur des jeunes et des adultes peu ou pas éduqués. D'autre part, plus le nombre d'années de scolarité des auto-employés et entrepreneurs est élevés, plus les résultats de leurs activités sont positifs et leur permettent de gagner correctement leur vie. Le lien étroit entre déscolarisation et insertion en secteur informel et celui de cause à effet entre niveau d'éducation et niveau de profitabilité plaident donc pour un renforcement de l'éducation pour tous dans les pays en développement. Elle est le socle de base sur lequel tout l'édifice ultérieur d'insertion dans le marché du travail se construit. Quand ce socle est fragile, tout le reste de l'édifice a de la peine à monter.

La formation professionnelle en secteur informel doit donc avoir un objectif à court terme : permettre à ceux et celles qui la suivent de gagner leur vie et celle de leurs proches et, ainsi, de sortir de la trappe de la pauvreté. Elle doit également avoir un objectif à moyen et long terme : susciter une véritable dynamique d'entreprise qui crée de l'emploi et de la croissance et participer ainsi activement au développement du pays. Mais elle n'atteindra, en fin de compte, cet objectif que si l'ensemble des partenaires concernés, publics, privés, représentants des organisations professionnelles et des travailleurs, partenaires techniques et financiers, prennent à bras le corps les problèmes évoqués, vont jusqu'au bout des pistes de travail ouvertes et des questions soulevées et, surtout, réorientent les moyens humains et financiers vers un secteur d'activité trop souvent oublié, malgré son rôle primordial dans la lutte contre la pauvreté et son action pour le développement.

Faire de la formation professionnelle en secteur informel un levier de développement économique et social

Les expériences ont montré que la formation professionnelle constitue un levier essentiel de développement économique et social pour les pays en développement. Les économies des pays concernés par le secteur informel étant en grande partie informelles (le secteur informel peut y représenter 90 voire 95 % de l'emploi et contribuer jusqu'à 60 % à la création de richesse nationale), il est apparu incontestablement que le dispositif de formation professionnelle contribue au renforcement des compétences des acteurs de ce secteur, augmentant ainsi leur capacité d'intervention économique. Un tel dispositif doit être élaboré en concertation avec l'ensemble des acteurs, à savoir l'Etat, le patronat, les syndicats, les organisations professionnelles, la société civile et notamment les jeunes…

Faire évoluer l'apprentissage traditionnel vers une formation de type alternée ou duale

Dans les pays où l'apprentissage traditionnel est répandu, les procédés ont montré l'importance de reconnaître le secteur informel comme un lieu à part entière de professionnalisation puis de mener une réflexion associant l'ensemble des parties concernées afin de structurer l'apprentissage traditionnel en une formation par alternance ou duale. Les spécialistes insistent sur l'importance de mener en parallèle une réflexion sur la validation des acquis de l'expérience des adultes, pour ne pas mettre les jeunes en concurrence avec leur maître et favoriser ainsi l'acceptation par ces derniers du dispositif de formation professionnelle. Les organisations professionnelles jouent un rôle déterminant dans la promotion du dispositif de formation renouvelé auprès des acteurs du secteur informel.

La certification par une validation des acquis de l'expérience, des artisans et du jeune formé est une composante essentielle de ce dispositif et pourrait être suivie d'une mise en place de passerelles donnant la possibilité aux jeunes diplômés du secteur informel de passer des diplômes d'Etat.

Les différentes expériences ont également montré tout l'importance d'un appui financier ou matériel (micro crédit, petit matériel) permettant aux jeunes de passer de la formation à l'insertion et à la création d'activités ou, pour les artisans déjà installés, d'acheter le matériel nécessaire pour moderniser leur activité et la rendre plus compétitive. Cet appui peut être apporté en développant un partenariat avec des institutions de microcrédit et des banques.

Il est à souligner les difficultés que rencontrent les jeunes en dehors du système scolaire et n'ayant pas l'âge d'entrer en apprentissage. Pouvoir entrer en pré apprentissage pour garder ou renforcer les acquis scolaires et choisir positivement un métier permettrait à la fois d'éviter le gâchis social de la rue et de progresser vers une possible qualification professionnelle. Ces pistes de réflexion concernent essentiellement les pays dans lesquels existe l'apprentissage traditionnel. Des pays qui ont ainsi misé sur une ouverture de leurs dispositifs en place pour y intégrer les besoins de formation et de professionnalisation de l'économie informelle.

Conclusion

La question fondamentale dans toute économie est celle de la compétitivité et de la lutte contre la pauvreté. La formation professionnelle revêt une dimension tout à fait stratégique dans ces deux domaines.

Elle constitue un levier important de renforcement des capacités des entrepreneurs et des jeunes, et ainsi de développement de la compétitivité des entreprises (passage d'une économie de subsistance à une économie de croissance). Par l'accroissement des revenus et la création d'emplois qu'un tel processus génère, la formation professionnelle constitue également un élément clé de la lutte contre la pauvreté. Pour certains, la formation professionnelle devrait également avoir pour objectif de pallier les effets négatifs de la croissance, à savoir favoriser la réduction des inégalités et renforcer les capacités des groupes défavorisés. Un système renouvelé de formation professionnelle ne peut se concevoir en dehors d'une stratégie globale de promotion de l'emploi. Un grand nombre d'interventions (expériences) ont montré l'importance de lier étroitement l'offre de formation professionnelle au marché du travail.

L'identification des emplois et activités susceptibles d'être promus sur le marché du travail est une démarche préalable à l'élaboration de référentiels de métiers et de compétences, en partenariat avec les acteurs du monde de l'entreprise et des organisations professionnelles. Les programmes de formation qui s'appuieront sur ces référentiels pourront alors être élaborés. Le partenariat entre les organisations professionnelles, l'Etat et la société civile, notamment les représentants de jeunes, constitue le socle sur lequel doivent se construire les dispositifs renouvelés de formation professionnelle.

*Cadre du secteur de l'emploi – Mascara