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De la dualité désordre-ordre humain à la guerre Ukraine-Russie

par Medjdoub Hamed*

Une croyance humaine, nos pensées sont-elles qui définissent notre conscience ; quant au champ de notre conscience, il est notre existence. Et, par existence, il faut entendre tout de ce que nous sommes depuis que « l'on a été réalisé ».

L'être humain ne sait pas ce qu'il est en réalité, ou plus simplement croit qu'il sait ce qu'il est, et heureusement que la pensée fait tout pour qu'il sait, ou à défaut s'efforce-t-elle pour qu'il sait.

Qu'un être qui pense que ce sont ses pensées qui occupent sa conscience ; en fait ce n'est pas lui qui l'affirme mais sa pensée qui indépendamment de lui l'affirme, et lui fait croire que c'est lui dans son inconscient.

Et qu'en est-il de son conscient et inconscient ? Encore deux instances ou deux « stratagèmes » de la pensée pour lui parler de et dans son intériorité, de l'éclairer qu'il est lui, qu'il est dans le vrai ; et c'est nécessaire, sans ces instances, l'être humain se perd entre son conscient et son inconscient ; une frontière qui limite bien le champ de sa conscience, qui dépendante aussi de son inconscient. Comme aurait dit Freud, le « moi et le ça ».

Cette situation pensante de l'être humain n'est ni positive ni négative ; tous les êtres humains sont ainsi constitués ; comme aussi dans nos croyances qui dépendent de notre conscience, en fait du champ de nos pensées depuis que nous avons appris à penser, à devenir progressivement adulte, à comprendre soi ; et ces pensées qui se sont retenues en nous sans même que nous eussions fait vraiment un effort ; ces pensées se sont gravées dans ce que nous appelons notre mémoire, encore une instance créée pour nous par notre pensée, dans l'absolu humain.

L'Absolu par où vient la pensée humaine n'est pas à la portée de l'homme ; si l'homme pense sa pensée, c'est parce qu'elle lui permet d'être et de témoigner de l'étant qui est le monde, le vivant et non-vivant, l'univers qui est sans frontières et dont l'idée de lui est dans notre pensée.

Est-ce suffisant d'être ? Tout être humain se dit qu'il a un soi et un moi ; et ces deux instances sont nous ; mais dans la réalité de notre être, dans nos pensées, qu'est-ce qui différencie notre moi de notre soi ? En réalité très peu ; le moi est celui qui vient en premier et nous affirme ; le soi est derrière le moi et en plus complexe ; mais au fond le soi et le moi se ressemblent, le soi fait le moi et inversement. Cependant, dans les difficultés auxquelles fait face l'être humain, le moi se différencie du soi ; le moi peut être coupable d'une action qui peut ne pas être morale, voire même condamnable par soi, par la prise de conscience qu'elle n'était pas juste, qu'elle n'était pas intègre.

Tout humain a vécu dans son être cette situation non pas une fois mais un grand nombre de fois. Et c'est là où entre sa conscience de son être, en lui se joue un tribunal intérieur où le moi se trouve jugé par sa pensée ; en fait la pensée juge son action qui était aussi sa pensée antérieure ; en clair la pensée juge la pensée.

Précisément là entre cette instance que l'on a appelé le soi et l'on a confondu avec le moi ; non elles ne se confondent pas ; elles s'auto-conditionnent dans leur complémentarité. A tout acte provoqué par un désordre du moi, intervient le soi ; l'être humain cherche à s'extraire de son moi pour aller vers son soi ; par le jugement intérieur qui sera rendu par le soi et peu importe ce qui en ressortira (remord, volonté de réparation, autopunition, auto-suicide même, etc.), l'être verra en fait que son moi n'est pas son soi, son soi n'a fait que prendre les habits de son moi.

Et il n'y a rien de complexe dans cette vision si ce n'est la « raison » même qui l'affirme ; car la raison est ce par quoi nous sommes, dotés de pensées raisonnables et par lesquelles tout en agissant, nous comprenons le sens de nos existences...

Par exemple si c'est blanc c'est blanc si c'est noir c'est noir ; mais ce blanc et noir comme toute dialectique des contraires qui régissent l'humain ne sont que les attributs de la Raison Universelle qu'elle accorde à l'humain et par lesquelles elle le façonne l'humain, comme d'ailleurs ce qu'elle a mis de plus élevé en lui, la « pensée » qu'elle sécrète en l'humain. Sans ces attributs, l'être humain n'est pas, il ne peut exister.

Dans une vidéo sur l'entretien qu'ont eu des experts américains en psychologie sociale avec le célèbre philosophe indien J. Krishnamurti, qu'un commentateur m'a adressé (1), et qui débattent sur la « liberté de l'esprit », tout ce qui est dit sur l'esprit, la sécurité, la peur, l'attention, l'inattention, le plaisir, le besoin d'être aimé, et les intervenants ont raison de le dire, en particulier du philosophe qui énonce qu'il y a confusion dans le moi et le soi, comme dans l'ordre et désordre, est pertinent, parfaitement juste.

L'être humain n'arrive à exister que par le désordre ; c'est le désordre qui lui régit l'ordre ; comme J. Krishnamurti le précise « c'est la peur qui donne à l'humain la sécurité ». Il donne un exemple que le philosophe rencontre au cours de sa promenade un « crotale » qui se met en position d'attaque à sa vue, il y a certes la peur, mais elle est vite vaincue par un sentiment de conservation, l'homme aussi attaque, il se défend, il cherchera à tuer ce serpent, au moyen d'une pierre, de sa canne s'il a une canne, de tout objet à sa disposition, sinon au moins à le faire fuir.

Donc le désordre appelle l'ordre ; c'est inné en l'être humain et même en tout animal puisque si le crotale fuit c'est qu'il est lui aussi est doté d'une raison, qui est un instinct naturel qi existe en lui et en tout animal.

Aussi l'angoisse de soi, la peur de l'autre, le désamour, l'isolement de l'être, et autres affects négatifs, tout pousse l'être à aimer son prochain (affects positifs) ; la femme en tant qu'opposé à l'homme par sa nature féminine pousse l'homme de nature masculine à fusionner avec elle ; ce sont des sentiments naturels qui ne se commandent et font parties de l'existence. Mais l'être est doté de pensée et de la raison qui fait partie de la pensée. Il raisonne par la pensée, et c'est par elle qu'il arrive à s'extirper du désordre, encore faut-il que la pensée le lui permette. Ce qui explique pourquoi chaque humain a son propre désordre et les moyens intérieurs pour y remettre de l'ordre ; sans compter aussi la trajectoire de son existence que l'on appelle la « destinée » dont relève son devenir. L'être humain est un « sujet complexe ».

Et ce qui s'applique à l'être humain s'applique aux peuples. Prenons l'exemple de la guerre en Ukraine. Les belligérants côté russe ou côté ukrainien et leurs alliés, sont-ils eux par leurs désaccords qui ont provoqué la guerre ? La Russie a-t-elle, par sa décision, préparé en massant des milliers de troupes l'invasion de l'Ukraine ?

Evidemment, par les faits, c'est bien la Russie qui envahi l'Ukraine. Mais, il reste que les décideurs russes jusqu'à Poutine n'ont fait qu'exécuter le « soi du monde » qui était devenu ainsi. Le « soi du monde » c'est toute la situation du monde, de l'Occident lui-même, de l'Ukraine à la Russie, à la Chine et autres puissances et régions du monde. En clair, l'angoisse, la peur de part et d'autre, le désordre nécessaire pour avancer le monde avait « besoin d'ordre » et cela passait par la guerre.

Un peu comme un être humain en contact non pas d'un danger qu'il pouvait rapidement dépasser mais d'une angoisse terrible provoquée par un désordre social ou familial et cela pouvait passer par une rupture radicale ; quelle qu'il soit, ce désordre qui lui arrive, vécu très durement, est non moins nécessaire parce que cet être devait passer par cette étape, « inscrite dans sa destinée », pour recouvrer de nouveau l'ordre, qui pourrait être meilleur, ou à défaut d'être libéré de ce poids qui risquait de le détruire. Et peu importe les conséquences qui en découleraient.

De la même manière, la guerre en Ukraine, les forces russes à l'Est et au Sud de l'Ukraine, les alliés occidentaux qui ne cessent de soutenir l'Ukraine, et l'Ukraine qui ne cesse de revendiquer les territoires des populations pro-russes, entrent dans un processus de « désordre et ordre » tout à fait naturel. Le désordre de la guerre en Ukraine est avant tout un désordre humain. Les belligérants engagés et donc la Russie et l'Ukraine et ceux qui se considèrent non belligérants mais engagés dans la guerre ne savent pas qu'en fait qu'ils sont tous mus par leurs « moi et le soi » dans la guerre.

La « raison » non pas qu'elle est absente dans leurs moi et leurs soi qui les poussent à la guerre ; chaque partie trouve sa raison dans les intérêts qu'elle pense retirer de la guerre ; et cela relève de leurs moi et leurs soi qui obéissent chacun à ce qu'ils sont dans leur « réalité d'être » ; en termes de puissance, de pouvoir qu'ils ont et les divisent, les uns visent à garder ce qu'ils ont de plus que les autres, les autres revendiquent que ce moins qu'ils ont doit être réexaminé sinon, à défaut par les armes, pour mettre fin à ce déséquilibre, du moins à moins de déséquilibre.

Et c'est ce désordre qui a provoqué la guerre. Sauf que la guerre montre par elle-même compte tenu des forces en présence qu'il est illusoire pour ceux qui visent à garder l'ascendant sur les autres et poussent l'Ukraine à faire la guerre à leur place, qu'ils croient qu'elle pourrait gagner et remporter une victoire sur la Russie. Peut-on raisonnablement penser qu'un pays comme l'Ukraine certes un grand pays d'Europe divisé ethniquement et ancienne partie de l'ex-URSS puisse remporter la guerre contre une grande puissance nucléaire.

Si la Russie n'était pas une grande puissance nucléaire, la Russie n'aurait pu provoquer l'invasion de l'Ukraine ; elle serait dissuadée par les forces en présence ; en cas de guerre, toutes les armées européennes viendraient en renfort à l'armée ukrainienne ; une défaite alors assurée pour la Russie.

Or, ce n'est pas le cas dans cette guerre Ukraine-Russie. Donc ce qu'on peut dire est que l'illusion dans la pensée des alliés comme dans le pouvoir ukrainien qui les pousse à prolonger le désordre alors que la situation est catastrophique en Ukraine vu les destructions, les pertes humaines et des millions d'Ukrainiens qui ont fui leurs domiciles ou quitté leur pays, pratiquement un cataclysme s'est abattu sur eux.

La guerre continue en Ukraine, on ne sait pas quand elle se terminera ; mais une chose est certaine, elle se terminera qu'elle durera un an ou deux ans comme beaucoup en Occident le laissent penser ; ceux qui s'énervent pourquoi l'Ukraine ne fait pas assez, et l'Ukraine qui répond qu'elle n'a pas assez d'armements.

Il est évident qu'il y a une « Raison » au-dessus de la raison des hommes ; cette illusion qui fait vivre vient de la nécessité du désordre qui fait avancer le monde ; sans désordre il n'y a pas de réelle existence pour les hommes ; l'humanité est ce que sont tous les hommes avec les milliards de consciences ; comme il existe des consciences qui veulent régenter le monde. Toutes les souffrances d'hier, d'aujourd'hui et à venir participent à l'ordre à venir ; un ordre qui va certainement rompre avec l'ordre-désordre d'aujourd'hui ; les humains ne savent pas qu'ils sont seulement humains et ne commandent pas leur devenir.

Il est certain qu'à la fin de la guerre, tous les belligérants qui ont souffert dans leurs corps auront, d'une manière ou d'une autre, la part de leur victoire. Ukrainiens qui assainiront leur pays comme la Russie qui assainira ce pour quoi elle a fait la guerre. Il est certain aussi que les alliés auront ce pourquoi ils ont contribué mais uniquement ce pourquoi ils ont contribué du fait qu'à travers eux aussi la « Raison » du monde s'est réalisé.

Reste à savoir comment sera mis fin à ce désordre ; le désordre s'étendra-t-il aux non-belligérants qui n'ont fait qu'aider à la guerre. Que resurgira-t-il de ce désordre qui risque d'être plus qu'un désordre ? Que sera le nouvel ordre du monde puisque, inéluctablement, après le désordre et donc la guerre, l'ordre et donc la paix ? Ce sera comme cet être humain, au contact d'une angoisse terrible provoquée par un désordre extrême qui va changer complètement le cours de sa vie ; il vivra ce désordre qui couvait et qu'il n'a pas pensé qu'il arrivera, et loin de se douter, il éclatera ce désordre comme un séisme de force 8 ou 9 ; un désordre qui allait l'emporter, mais il a survécu,

Cette rupture quelle qu'elle soit qu'il a vécue très durement a été un passage obligé, nécessaire parce que cet être devait passer par cette étape ; elle était inscrite dans sa destinée. Pareillement pour le désordre russo-ukrainien qui en fait est mondial. L'ordre à venir est déjà inscrit dans le désordre même du monde aujourd'hui sauf que les puissances ne savent pas que toutes activent aujourd'hui au nouvel ordre du monde.

Et ce qui découlera est certainement bénéfique à l'ensemble des pays du monde ; ce sera le tribut de la guerre ; les sacrifices n'auront pas été vains. Tel est le sens du désordre et de l'ordre dans l'humain, dans les peuples que nous sommes ; sans cette dualité désordre-ordre, selon le degré du mal, et le bien qui survient, il n'y a pas d'existence pour l'homme.



*Auteur et chercheur spécialisé en Economie mondiale, relations internationales et Prospective

Note :

1. De l'essence existentielle de l'humain sur Terre – L'esprit du monde dans le devenir de l'homme

https://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/de-l-essence-existentielle-de-l-242220