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Kamel Daoud : l'arbre aux fruits mûrs

par Lakoues Salah

«On ne lance de pierres que sur l'arbre qui porte des fruits mûrs.» nous dit un proverbe africain. Et Monsieur Daoud en reçoit des salves ces derniers temps. Que lui reproche-t-on au juste ? - Qu'il soit un self-made man dont le nom résonne au-delà de nos frontières, en qualité d'écrivain talentueux reconnu ?

- Qu'il soit un homme à idées dont la réflexion rejoint bon nombre de penseurs universels contemporains ?

- Qu'il soit un partisan opiniâtre d'une algérianité qui assume ses ancrages linguistiques et culturels ?

Il est possible que les trois griefs soient mêlés à cette pathologie insidieuse qui s'est emparée des plus faibles d'entre nous: le syndrome de « crève-moi un œil ». Référence faite à cette histoire populaire où un ange s'apprête à exhausser un vœu, à la condition d'offrir le double à la communauté à laquelle appartient l'heureux élu. Et notre candidat de demander qu'un œil lui soit crevé ; ce qui ôterait la vue à toute sa communauté ! On ne supporte pas le succès des nôtres ... surtout s'ils sont mal nés - un de ses détracteurs déplore qu'il soit homme « de l'ouest».

Kamel Daoud est un Algérien qui porte son identité comme le corps porte la tête sur les épaules. En tant qu'écrivain de l'espace francophone, il a commencé à surprendre lorsque son travail d'écriture gagna la sympathie de jurys littéraires en qualité de lauréat (entre autres) du Prix Goncourt du Premier Roman, du Prix François Mauriac pour Meursault contre-enquête et du Prix Méditerranée pour Zabor ou les Psaumes. Son talent, une fois reconnu, il a été le premier écrivain invité en résidence à « Sciences Po », on lui confie la tâche d'animer les ateliers « L'écriture à rebours » et « L'écriture, la lecture, et la construction du sens ». Depuis, il se voit inviter pour animer également des master-classes, participer à différents événements en lien avec la création littéraire. Son travail est ainsi apprécié - et ce sont les lecteurs qui font d'un auteur un « grand auteur » - et traduit dans de nombreuses langues. Il ose aborder bien des sujets tabou que ce soit les religions, l'islamisme, le féminisme et bien d'autres préoccupations contemporaines et modernes. Ceux qui n'aiment pas son écriture n'achètent pas son livre ; c'est clair. Mais on ne peut lui reprocher de réussir là où les pressions claniques n'ont aucun effet sur le mérite.

On sait, également que le journaliste qu'il est (toujours) a longtemps porté la voix de tous ceux que le régime Bouteflika faisait souffrir : les créateurs, les producteurs de savoirs, les patriotes aux visions démocratiques, les laissés pour compte, etc. Il a souvent été seul sur ce terrain - ce qui n'a pas manqué de susciter quelques soucis à son journal. Et voilà que des agitateurs de dernière heure s'approprie un Hirak « clé en mains» pour lui reprocher d'avoir renoncé à on ne sait quels « principes » d'opposition systématique au régime politique. Les démocrates « bien de chez nous » n'acceptent ni critique, ni pensée libre. Leur syndrome de « crève-moi un œil » ne les quitte jamais. Kamel Daoud écrit pour ‘Le Point' (hebdomadaire français très demandé) et des billets pour le ‘New York Times' (l'un des quotidiens les plus Influents au monde). Et dire qu'il y parvient sans « piston », sans un parent « haut placé », sans un membre du village « influent », bref à la force de ses bras. Pendant ce temps, il vit en Algérie et continue à nourrir le débat en place. Certes, on peut ne pas être d'accord avec lui. On peut même critiquer telle ou telle idée ou vision. Mais pourquoi attaquer la personne ? Croit-on pouvoir éteindre les idées et leur circulation par ce biais ? Non, la pensée ne s'enferme pas. Kamel Daoud a derrière lui tout un patrimoine de billets et d'articles sur l'Algérie. Tout y est critique. Il surprend certainement par son argumentation et son libre arbitre. Il est créateur mais surtout citoyen. Ses positions sur les questions linguistiques et culturelles de ce pays sont claires. Il a soutenu tamazight autant qu'il défend la langue algérienne. Il a un amour incommensurable de la patrie et là encore son travail d'écriture en témoigne. Il personnifie l'algérianité, une algérianité qui dérange, apparemment.

Merci, Kamel Daoud d'exister et d'être ce que vous êtes. Merci de porter l'Algérie haut et fort. Merci de résister et de poursuivre votre chemin. C'est sur vos traces – et celles de bien d'autres penseurs libres et fiers de leur algérianité – que se développera cette nation. Elle est encore sous le coup d'une longue guerre de libération et de nombreux soubresauts idéologiques qui freinent cet élan historique inéluctable. L'Algérie est ce que ses enfants les plus dignes en feront.

Au fait : il faudrait prévenir le comité de sélection des nobélisables que s'ils pensent à consacrer Kamel Daoud, ils feraient mieux de prévenir les services de cardiologie parisiens afin qu'ils ne soient pas pris au dépourvu. Le Covid-19 nous aura au moins appris à être prévenants.