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La culture en réponse à la déprime : Les leçons du festival de la « hadra » andalouse

par Abdelkader Khelil*

Les clameurs se sont tues ! Les lampions se sont éteints ! La grande salle de conférences du palais de la culture baptisée au nom du maître, Abdelkrim Dali, cette belle réalisation de l'année «Tlemcen capitale de la culture arabe» était archicomble chaque soir, y compris au niveau de ce «poulailler» qui la ceinture. Les jeunes qui l'occupaient étaient plus attentifs et joyeux, qu'ennuyés, énervés et agressifs, durant cette semaine. Rien à voir avec cette ambiance électrique de nos stades, devenus de véritables arènes de haine et de violence au lieu d'être des espaces conviviaux de partage ! C'est dire qu'il est, ô combien vrai, que la belle musique adoucit les mœurs ! Et quoi que l'on puisse dire, ce fut là certainement un somptueux cadeau de fin d'année qui fera oublier quelque peu les effets négatifs de la loi de finances 2017, et fera date dans la mémoire de la population tlemcénienne…

Assidument fréquenté du 22 au 29 décembre par un public de tout âge, le palais de la culture a brillé de mille feux dans une ambiance festive des grands jours, au son de la «nouba» pour le grand plaisir des mélomanes, mais aussi des non initiés, charmés par cette musique de notre patrimoine, eux les gens en quête de leur identité confisquée, mais toujours présente dans leur cœur, parce que révélée par cet subconscient qui les habite.

« Toutes les fleurs de l'avenir sont dans les semences d'aujourd'hui » !

L'acoustique a fait vibrer les murs de la grande salle de conférences et a porté haut et fort les complaintes de la nostalgie de «Bilad El-Andalus» et de la belle poésie mélodieuse interprétées par les associations Cheikh Mustapha Belkhodja, En-Nahda d'Oran, Awtar Tilimcen, Gharnata, Kortobya, Ryad El-Andalous, Mohammed Bouali, S.L.A.M. de Tlemcen, El-Andaloussia, Redouane Bensari de Sidi Bel-Abbès, Ibnou Bahdja de Mostaganem, El-Mouahidia de Nedroma, Mohammed Rais de Béjaïa et l'association culturelle de Constantine…

Ce festival sur «la hadra andalouse» a été clôturé par le «classico» tant attendu entre «Nassim El-Andalous» d'Oran et «Ahbab Cheikh Larbi Bensari» de Tlemcen. Le «match» amical de la «nouba» s'annonçait serré, mais le spectacle comme d'habitude garanti, pour le grand plaisir des convives…

Les jeunes supporteurs du «Barça» et du «Real» se sont projetés l'instant d'une soirée de clôture qui a tenu toutes ses promesses, dans la même ambiance festive par des applaudissements nourris comme ils le font d'habitude en camps adverses, pour l'équipe de Messi ou celle de Ronaldo. Oui, bien sûr, en fans de deux équipes bien distinctes, mais toujours dans la civilité citadine et sans casse de mobilier urbain, qu'ils soient gagnants ou perdants… C'est là, chose merveilleuse, dont les enseignements se doivent d'être tirés par nos gouvernants pour mieux cadrer leurs actions, et mieux orienter leur soutien. L'heure étant cette fois-ci et plus que jamais à l'efficience et à l'efficacité dans la promotion de la chose publique en cette année difficile de 2017, ils gagneraient à être attentifs à cette question, qui a trait à l'émancipation de notre société qui ne doit plus être tirée par le bas… En effet, plus que de subventions sans retour de civilité, notre société a besoin d'être éduquée, afin qu'elle puisse porter dignement et au plus haut de leurs expressions, nos valeurs.

Oui ! C'est en période de crise que la culture pourrait jouer le rôle de ciment et de rempart à la déprime de nos concitoyennes et concitoyens. Pour ce qui concerne tout particulièrement Tlemcen, il faut souligner que cette pépinière féconde de jeunes talents mélomanes est le fruit d'un long et laborieux travail, patient et soutenu de ces grands musiciens pivots, ces chouyoukh qui ont su essaimer tels Hadj Boukli Hacène Salah, Baghdadli Hadj Ahmed, Benkalfat Fawzi, Hadj Hamdi Mohamed, Ghoul Yahya, Smaïl Amine et bien d'autres, en veillant inlassablement sur leurs protégés, filles et garçons de tout âge, cette relève qui rassure quant à un avenir musical, espérons-le radieux. Nous devons respect, considération et gratitude à ces dignes héritiers des grands maîtres qui nous ont quittés, et du plus grand parmi eux, le virtuose incontesté Cheikh Larbi Bensari, natif de Ouled Sid el Hadj (1867-1964) dans les environs de Tlemcen. C'est à sa mémoire que la pléiade de musiciens de ce festival a décerné un vibrant et chaleureux hommage, laissant pourtant traîner un «bémol regret» chez toutes celles et tous ceux qui auraient souhaité que cette manifestation culturelle soit à la hauteur du grand maître, c'est-à-dire, d'un niveau international. Ce n'est là, espérons-le, que partie remise !

Mais qui a dit que la musique andalouse est ringarde ? Qui a dit qu'elle n'attire que les vieux ? Ont-ils vu ce «poulailler» plein comme un œuf, sans incident signalé ? Dans cet aréopage fait de mixité du genre, la courtoisie et la civilité étaient au rendez-vous et la jovialité de mise. L'écoute dans le silence et le respect de l'art a pris le dessus sur le parler fort de la salive inutilement épanchée, accompagnée habituellement par la bousculade dans les stades, les injures et les grossièretés ! Rien de cela durant toute cette semaine festive ! N'est-ce pas là le miracle de la mixité du genre ? Que d'enseignements à tirer, pour qui sait lire et interpréter les faits de société, cet esprit pertinent d'observation et d'analyse qui nous fait défaut ! Oui ! Faut-il le souligner, une société équilibrée ne peut avancer que sur ses deux pieds, elle est parité entre hommes et femmes, garçons et filles, ou elle n'est rien, ou tout au moins on dira d'elle qu'elle est estropiée !

Cela veut dire aussi, que rien n'est perdu pour peu qu'on veuille donner, pour de vrai et pour toujours, sa chance à une société civile qui a prouvé qu'elle est capable de se prendre en charge, de s'organiser et de se surpasser chaque fois qu'elle se sent concernée et que l'enjeu en vaut vraiment la chandelle. Il faut pour cela qu'elle soit mise en confiance et que son élan ne soit pas cassé par des ondes négatives érigées en censeurs déclarés, comme sous l'ère de l'inquisition de l'église du Moyen Age, ou à défaut, en pleureuses de larmes de crocodile «du rien n'est possible» tourné en boucle, dans cette Algérie qui pourtant leur a tout donné ! Quelle ingratitude ! Dans tout ce qui nous arrive, c'est le travail de l'endurance qui manque le plus et c'est cela qu'il faut comprendre définitivement, si nous voulons avancer. Et puis, cerise sur le gâteau, ce festival a été adossé à des conférences fortement instructives et particulièrement celle de l'ethnomusicologue, la professeure émérite Rachida Rostane qui a intitulé sa conférence «Augustin et la pensée musicale antique du Maghreb central», ouvrant ainsi un vaste chantier de recherches que l'université de Tlemcen se doit de prendre en charge, en prévision des manifestations à venir. Elle aura le moment venu de quoi débattre avec des érudits qui viendront d'ailleurs. L'enjeu est d'être à la hauteur de ces ambitions qui doivent transcender le volet musical, afin de représenter dignement Tlemcen le moment venu. C'est dire que rien n'est définitivement gagné dans pareille entreprise ! Alors… oui, il faut se préparer dès à présent !

Ce que nous enseigne l'histoire !

Pour le grand bonheur des esprits nostalgiques et des puristes sachant décrypter les palpitations et pulsations de la foule, cela devrait rappeler, toutes proportions gardées, et avec la parenthèse de la sinistre décennie noire qui a terni l'image de notre pays, les années de gloire de la culture algérienne qui fut à son apogée durant les années 70 avec son cortège de festivals, de pièces théâtrales, de films débattus à la cinémathèque en présence de leurs réalisateurs, et de bien d'autres belles choses magnifiques... en quelque sorte, un authentique et réel bouillon de culture qui a forgé l'image d'un pays avant-gardiste en ce temps-là. Quelle belle initiative que cette semaine de musique andalouse envoûtante par sa poésie et sa mélodie enivrante ! Oui ! La «société» bigarrée de cette salle a «voté» ! Elle a livré son verdict par applaudissements nourris, accompagnés de «youyous» stridents de femmes et jeunes filles joyeuses et belles, dans leurs tenues traditionnelles. Ils étaient tous là que pour la musique, et rien d'autre ! A chacune et à chacun de faire sa propre lecture ! Et ce n'est là que du bonheur en cette fin d'année qui s'achève au son de la nouba ! Ces soirs-là, les convives femmes, hommes et enfants en vacances scolaires étaient bercés par la mélodie de la «nouba» des grands maîtres, oubliant les tracas et la misère d'un quotidien «multi-maux» fait de routine et de marasme, pour se tremper dans leurs racines profondes. Exactement comme le fait l'arbre qui, de la sorte, puise sa force de la sève qu'il élabore à partir de son terreau nourricier, croît, se développe et étale au ciel son feuillage pour donner des fruits et de l'ombre rafraîchissante et réparatrice à ceux fatigués qui font une halte, pour un instant de repos sous son houppier. Aux esprits incultes qui dénigrent cet art musical vrai, issu de la connaissance scientifique, il faut répondre: que c'est l'Islam de la raison et des lumières de «Bilad El-Andalus» qui lui a permis de rayonner sur l'ensemble du monde arabo-musulman. A Grenade, jusqu'à la fin du XVe siècle, les minorités juive et chrétienne ont vécu à l'ombre d'un islam majoritaire et dominant, mais néanmoins protecteur.

Cette convivialité, qui a permis aux musulmans, aux juifs et aux chrétiens de vivre ensemble et a attiré à Grenade de nombreux réfugiés, cessa brutalement en 1492 avec le décret d'expulsion des juifs prononcé par les Rois catholiques, qui sera suivi, dix ans plus tard, par le décret d'expulsion des musulmans.

Déposé sur les rivages méridionaux de la Méditerranée après la chute de Grenade en 1492, ce dernier bastion arabe sur la péninsule ibérique, la musique andalouse va trouver refuge dans les grandes cités du Maghreb: Tétouan, Fès, Tlemcen, Alger, Béjaïa, Constantine, Tunis…, autant d'écrins qui vont couver jalousement cet art d'une civilisation prestigieuse.

Comment ne pas être fier lorsqu'on sait que cette musique est le fruit d'un métissage entre la musique arabe venue de l'Orient, la musique afro-berbère du Maghreb et la musique pratiquée dans la péninsule ibérique avant 711, date à laquelle Târiq Ibn Ziyâd traversa le détroit pour conquérir l'Andalousie. Oui ! Nous avons à notre manière marqué de notre sceau, nous aussi, l'histoire de «Bilad El-Andalus» en y apportant notre contribution ! C'est cela qui donne tout son sens à ce festival bien que limité qu'à l'école de Tlemcen - parce que préparé à la va-vite -, qui nous rappelle cependant que nous fûmes grands de par le passé et cela n'est pas négligeable de nos jours ! Le brassage entre plusieurs civilisations donna lieu à une éclosion sans précédent de cet art musical qui a connu un développement fulgurant pendant plus de huit siècles, aussi bien en Andalousie qu'au Maghreb. Voici ce qu'il importait de dire sur le volet histoire pour ancrer la musique andalouse dans sa généalogie et mettre en valeur son pédigree ! Ajoutant aussi, qu'à la suite de la parution du décret d'expulsion des Morisques en 1609 et leur exode massif au Maghreb, cet art musical perdure grâce à l'intérêt que lui portent les autochtones, donnant naissance notamment au flamenco. Il laisse par ailleurs des empreintes indélébiles dans différents folklores et dans l'imaginaire populaire espagnol. Le Maghreb, quant à lui, devient l'unique défenseur et continuateur de cette tradition musicale jusqu'à présent, et Tlemcen n'est certainement pas en reste.

Des mutations et de l'erosion des valeurs !

Le choc culturel, ce sentiment de profonde désorientation qu'éprouvent les personnes et les groupes mis soudainement en contact avec un milieu culturel dont les traits se révèlent inconnus, incompréhensibles, menaçants, a provoqué dans nos sociétés modernes des grandes mutations, laissant place à l'érosion des valeurs morales, bien souvent à la perte d'identité culturelle et au déséquilibre interne. Au rythme du brassage culturel, on est porté à croire, qu'à la longue, la culture de notre peuple, à l'instar de ceux d'Afrique notamment, risquerait de disparaître du fait de sa marginalisation et de son abandon au profit d'une culture pseudo occidentale. En effet, le choc cultuel a apporté un déplacement de sens et nous ne sommes plus tout à fait nous-mêmes, parce que victimes d'une aliénation culturelle causée par un regard tourné vers l'extérieur qui a fini par endormir les consciences, mais pas que chez-nous si ça peut rassurer certains. Nous sommes même arrivés à cultiver une sorte de honte secrète de nous-mêmes quand il s'agit de fêter par exemple «Achoura» ou toute autre fête à l'exception de celles des deux aïds. Nombreux sont ceux parmi nous qui ne savent plus rien de leur culture et de leur langue maternelle et cela m'attriste. La société algérienne d'aujourd'hui nous fabrique des déracinés, des aliénés et acculturés plus proches de leur nouveau père spirituel «Google» que de leurs origines si profondément ancrées dans des valeurs humanistes. Quel malheur, pour une société en dérive comme la nôtre!

Il faut dire que l'entrée de notre pays dans le nouveau village planétaire a fait de nous un simple marché potentiel de consommateurs portant sur son dos une culture amoindrie, par la faute de toutes celles et de tous ceux qui n'ont pas su, ou pas voulu la préserver pour l'avoir négligée ! Alors oui ! Nous sommes réellement en danger ! Devant cette crise d'identité culturelle qui jonche nos rapports sociaux, une question s'impose d'elle-même.

Que deviendra la culture algérienne face à l'influence imposante de celle occidentale ? Faudrait-il rester bouche close devant cette désorientation totale qu'a engendrée le choc culturel dans nos familles ? N'est-il pas temps de réviser notre politique culturelle comme l'ont fait les nouveaux pays industrialisés d'Asie et d'orienter autrement la question de notre développement qui ne saurait se passer de sa culture ? N'est-il pas temps pour nous de repenser notre culture pour son insertion dans la modernité, de faire une analyse objective de notre passé et une critique rigoureuse de notre présent pour déterminer la voie de l'avenir ? De faire un retour à la source culturelle pour y puiser les valeurs humaines ultimes et passer au modernisme sans complexe ni aliénation ? Voici tant de questions qui restent posées et que la communauté scientifique se doit d'investir.

Comme hier, l'Algérie «pays-continent», fer de lance des valeurs tiermondistes, se doit de prendre l'initiative dans l'organisation d'un grand festival international sur les musiques traditionnelles, avec comme idée sous-jacente une réflexion profonde et commune avec des pays arabo-musulmans qui partagent avec nous les mêmes valeurs mais aussi les mêmes préoccupations, afin de dégager un dénominateur commun pour servir d'ancrage à nos actions futures, en tant que communauté arabo-musulmane soucieuse de la pérennité de sa culture revisitée et adaptée sans complexe à son siècle. Alors, oui ! Il faut le dire en toute lucidité ! La balle est dans le camp de l'université, qui doit servir de «locomotive» pour la société qu'elle doit tirer vers l'horizon du plus et du meilleur. Saura-t-elle le faire ? Le défi est lancé et les paris sont ouverts ! Quant à nos musiciens, telles des fourmis ouvrières, ils ont toujours su faire leur travail du mieux qu'ils pouvaient, en fonction des moyens mobilisés par leurs associations ! Que faut-il leur demander de plus ? C'est aux chercheurs du patrimoine qu'il faut aussi donner les moyens nécessaires, afin qu'ils puissent se défausser plus qu'ils ne le font actuellement, si l'on ne veut pas que l'on dise un jour: «il était une fois, la culture algérienne» ! Une authentique «Nahda» culturelle est à prévoir au plus vite ! C'est là, une priorité majeure dans le monde cruel d'aujourd'hui.

Oui ! Il y a cette obligation pressante pour les élites de prendre une part importante à l'éveil des consciences pour une révolution culturelle algérienne humanisante.

Alors ! Plus qu'une «hadra» d'inspiration locale, nous avons besoin aujourd'hui, dans notre quête d'un ressourcement élargie à ceux qui comme nous partagent les mêmes inquiétudes, d'aller dès 2017 vers l'organisation à Tlemcen, d'un Festival international de la musique andalouse qui a besoin d'être reconnu par décret exécutif, comme institution pérenne.

C'est là un vœu cher à la population tlemcénienne et notamment à ses femmes et ses hommes de culture, auxquels j'associe mon vœu de voir notre «pays-continent» reconquérir toutes ses lettres de noblesse et de vivre dans la paix et la prospérité qu'il mérite, pour avoir trop souffert. Alors, disons merci à toutes celles et tous ceux qui par leur engagement au niveau de cette manifestation culturelle nous ont plongés l'instant d'une semaine festive, dans un ressourcement salutaire et qui ont aiguisé chez nous cet appétit du toujours plus et du toujours mieux, attendu pour 2017…

*Professeur