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Révolution : cris et écrits

par Belkacem Ahcene-Djaballah

LES FEMMES ALGERIENNES DANS LA GUERRE. Etude historique de Danièle Djamila Amrane Minne (préface de André Mandouze). Editions Barzakh, 316 pages, 900 dinars, Alger 2014.

Au départ, ce n'était qu'une thèse soutenue le 22 juin 1988 à l'Université de Reims (France), sous la direction de Annie Rey-Golzeiguer, avec pour Président du jury… le Pr André Mandouze, himself, s'il vous plaît. L'impétrante s'était vue alors décerner la plus haute mention possible : Très honorable.

Au final, un ouvrage, aujourd'hui enfin édité en Algérie, que le préfacier, le Professeur André Mandouze, dit «appelé à devenir un classique dans le monde entier».

Bien sûr, le livre ne reprend que l'essentiel et le plus important et a résumé le reste, tout aussi important et essentiel. Plus de dix mille militantes avaient été répertoriées alors (en 1974) ce qui, pour l'époque (l'informatisation au ministère des Moudjahidine venait à peine de débuter) était déjà fabuleux, 88 entretiens, 75 tableaux… Tout l'itinéraire de la femme algérienne menant son combat : avant le déclenchement de la guerre de libération nationale (présente, mais mal acceptée ou acceptée à contrecœur par les hommes). Pendant la lutte à partir de 54 avec une certaine égalité des genres, les dangers étant les mêmes pour tous... avec, cependant, cette amer constat que «si les femmes ont certainement joué un rôle déterminant… aucune n'a réussi à occuper un poste de responsabilité»... avec une conclusion encore plus amère sur ce qui a suivi... après l'Indépendance, avec le retour aux modes de vie antérieurs pour la plupart d'entre -elles. Des témoignages d'une simplicité bouleversante… Du courage plein les phrases… de l'intelligence et de l'efficacité plein les actes… et de l'engagement sans fin. Et ce, malgré toutes les inacceptations masculines. On accepte (assez) bien la combattante, mais on perçoit autrement la femme.

Encore que ? L'auteure a découvert au cours de ses entretiens, que sur les plus de 40 militantes mariées pendant ou après la guerre, 38 le sont avec des militants. «Or, pour un combattant, se marier avec une combattante est la meilleure preuve d'acceptation de la lutte qu'elle a menée et d'estime pour ce qu'elle a été». Il est vrai que les «hommes» d'aujourd'hui ne sont plus les «hommes» d'hier.

Avis : Un ouvrage riche en infos sur les femmes en guerre et audacieux par ses vérités et sa franchise. Devrait être le livre de chevet de toutes les femmes (jeunes et moins jeunes) algériennes. Ouvrage fortement conseillé pour lecture (à condition que les lecteurs sachent comprendre ce qu'ils parcourent des yeux) à certains de nos (les anciens et surtout les «jeunots») hommes dits «politiques» afin qu'ils revoient leur copie en matière d'égalité des genres… en ce début... du 21è siècle.

Extraits : «La simplicité du cœur peut devenir un inégalable garant d'objectivité» (Préface du Pr Mandouze, p 17), «On parle beaucoup de politique entre hommes. C'est ça qui est formidable chez les femmes, elles ne parlent pas de politique, mais elles saisissent tout, et brutalement cette masse silencieuse peut devenir partie prenante devant un événement précis» (p 71), «Enfant, on ne comprend pas, on ne juge pas, mais on regarde» ( p. 81), «Un pays où les femmes n'ont pas de métier a des femmes mutilées» (p 130), «L'entrée des femmes dans la lutte ne découle certes pas d'une décision prise par les autorités Fln-Aln, mais bien plutôt de l'élan qui a poussé les femmes, comme les hommes, à lutter désespérément pour une vie plus juste et plus digne» (p 265), «La guerre de libération nationale a provoqué un élan spontané vers un but simple et clair qui était l'indépendance . Cet élan s'et traduit, dans un contexte exceptionnel de guerre, par des attitudes exceptionnelles, mais il n'était pas soutenu ni par une éducation politique élaborée ni par des ambitions personnelles qui auraient pu lui permettre de se perpétuer après la guerre» (p 290).

CITATIONS DU PRESIDENT BOUMEDIENE.

L'héritage : Que reste-il ? Ouvrage documentaire de Khalfa Mameri. El Dar El Othmania Edition et Distribution, 250 pages, 500 dinars, Alger 2014 (5ème édition revue et augmentée).

L'ouvrage, édité pour la première fois en 1979… a disparu subitement et sans explications des étals des librairies, juste après la mort du Président Boumediène. Pourquoi ? Pas besoin de vous faire un dessin. Avec l'arrivée de Boumediène au pouvoir, tout ce qui avait trait à Ben Bella avait été mis (jeté !) aux archives. Chacun de nos dirigeants, dès son arrivée au grand «koursi», rend (toujours) la monnaie de la pièce… à sa manière… et la plus efficace est celle de la «mise en cave» des documents . Pauvre mémoire historique algérienne ! Difficile , sinon impossible même chez les bouquinistes, de trouver, aujourd'hui, un recueil des discours et interventions de Ben Bella, de Boumediène, de Chadli, et encore moins de Boudiaf ou de Zeroual… «C'est toujours le dernier qui a parlé qui a raison». Au suivant !

Avis : D'accord ou pas d'accord avec le personnage central de l'ouvrage et sa politique...mais il faut quand même lire le livre et aussi le conserver, surtout...pour ne plus refaire les mêmes erreurs.

Extraits : «L'Algérie veut être l'Algérie tout court» (p 21, H.B, 31 juin 1966), «La culture n'est pas un phénomène indépendant de la vie des hommes. Son rapport avec eux est la condition de sa vitalité et de son rayonnement. Elle est, en fait, la permanence de l'éternité des peuples» (p 29, H.B, 22 juillet 1969), «Un pays ne peut rien entreprendre de durable sans un appareil étatique stable et efficace.

Le règne de l'illusionnisme politique avait instauré dans les rouages de l'Etat l'incohérence et la confusion» (p 59, H.B, 1er Novembre 1965), «Certains censeurs reprochent à l'Islam la tolérance de la polygamie, mais ils oublient que le Coran a interdit la pluralité des femmes à qui est incapable d'assumer une stricte équité à l'égard de ses épouses. Ainsi, l'Islam est incontestablement en faveur de l'épouse unique» (H.B, p 120, 8 mars 1966), «Il ne faut pas avoir la croyance naïve que parce qu'il existe des jeunes, il y a une jeunesse» (H.B, p 126, 7 juillet 1974).

Le déserteur. Récit-document de Maurienne (pseudonyme alors utilisé par Jean-Louis Hurst). Enap Editions, 267 pages, 500 dinars Alger 1992.

Un livre édité pour la première fois en avril 1960, deux ans avant la fin de la guerre de libération nationale, puis saisi. Sous l'appellation «roman» et sous pseudonyme (choisi par l'éditeur). Il fut immédiatement interdit par les autorités françaises. L'éditeur, Jérôme Lindon fit face à la Justice qui voulut connaître le nom de l'auteur ainsi que celui des personnages décrits : Deux soldats déserteurs rencontrés en Suisse, Meier et Orhant, Mandouze, Vauthier, Allel El Mouhib, l'Abbé Robert Davezies. Condamnation pour «provocation à la désobéissance» ! L'auteur entre en clandestinité (il avait déserté durant l'automne 1958 et, grâce à Henri Curiel, avait participé, avec trois autres déserteurs, alors réfugiés en Suisse et oubliés de tous, à la création du mouvement d'insoumission «Jeune Résistance, JR»). L'ouvrage avait été largement diffusé par le mouvement étudiant français et parut ainsi dans plusieurs pays. Il fut même traduit en japonais.

L'histoire est simple et humaine : des jeunes , appelés à effectuer leur service militaire en Algérie pour combattre les «fellagas», refusent l'appel, non par lâcheté ou par égoïsme, mais seulement par engagement politique (après analyse des situations, discussions et réflexions, s'opposant aux prises de position des partis politiques de gauche de l'époque totalement ankylosés) en faveur des «damnés de la terre», contre la torture, contre l'exploitation coloniale… Au départ, ils n'étaient que quatre ou cinq. A l'automne 60, le procès du réseau Jeanson accéléra le processus. Par la suite, il y en eut des centaines et des centaines, déserteurs ou/et insoumis.

Français, décédé en France le 13 mai 2014, l'auteur est aujourd'hui, comme il l'a souhaité avant sa mort (pour moi, un symbole extrêmement fort de fraternité! une réponse claire à tous ceux qui veulent faire perdurer les fractures culturelles et cultuelles), enterré, le 21 mai, en Algérie, au cimeterre chrétien de Dar Essâada /Alger. Son épouse (décédée le 30 novembre 2012) aussi, dont les cendres ont été transférées de France. Ayant totalement aimé l'Algérie au point de refuser d'y combattre dans l'armée colonialiste et, par la suite, ayant choisi d'y vivre assez longtemps , en tout cas le temps de faire un enfant (une fille ,Annick) et d'y enseigner, le plus bel hommage à lui rendre c'est de lire ou de relire son livre… si vous arrivez à le trouver.

Avis : Appel aux éditeurs : Le rééditer (et le traduire)... ainsi d'ailleurs que tous les autres ouvrages de tous les innombrables «justes».

Extraits : «Ce n'est pas une bonne façon de résoudre les problèmes que de faire semblant de les ignorer» (p 17, préface des éditeurs de la première édition), «Je considère un peu la révolte comme la grâce de l'incroyant» (p 30), «La caserne, c'est effroyablement banal. Je n'aime pas la vie militaire, mais elle a, au moins, un côté valable : tu acquiers , grâce à elle, une philosophie réaliste et pleine de bon sens qui te permet de te démerder dans n'importe quelle situation et de voir la vie sous son aspect agréable» (p 49), «On n'est pas toujours capable d'y voir clair quand on est tout seul» (p 54).