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L'âge de pierre comme promesse de liberté : le grand leurre trumpien «Ramener l'Iran à l'âge de pierre»
par Salah Lakoues L'expression,
lâchée par Donald Trump comme une menace anodine, résume à elle seule une
vision du monde : détruire pour libérer, raser pour permettre la renaissance.
Dans cette rhétorique, la table rase deviendrait le terreau d'une liberté nouvelle, débarrassée des compromis et des lenteurs du progrès civilisé. Mais que signifie réellement « retourner à l'âge de pierre » ? C'est oublier que l'âge de pierre n'était pas une ère de liberté, mais de survie précaire, de violence brutale et d'absence de droits. C'est ignorer que les sociétés humaines avancent par sédimentation - infrastructures, savoirs, institutions - et non par autodafé. C'est surtout mépriser une vérité que les chiffres et le terrain rappellent brutalement : la destruction massive ne crée pas un vide fertile ; elle déclenche des catastrophes économiques mondiales, verrouille les adversaires dans des logiques de guerre totale, et finit par retourner ses coûts contre ceux qui l'ont lancée. Cette analyse se propose de suivre le fil rouge de cette illusion - de la rhétorique de l'âge de pierre aux budgets militaires vertigineux, en passant par le chaos au Moyen-Orient, les manipulations autour de la menace chinoise, et le refus populaire américain. Pour au final poser une question simple : la liberté a-t-elle jamais germé sur des ruines fumantes ? Libérer par la destruction ? Le dangereux mirage de la « table rase » Peut-on vraiment prétendre libérer un peuple en détruisant ses hôpitaux,ses centrales électriques, ses universités, ses réseaux d'eau et ses infrastructures vitales ? Derrière cette idée, qui refait surface dans certains discours politiques contemporains, se cache une vision radicale du monde : celle selon laquelle la ruine totale serait le prélude nécessaire à la renaissance. Cette rhétorique de la « table rase » promet une liberté surgissant des décombres, comme si les sociétés pouvaient se reconstruire spontanément après avoir été ramenées à l'essentiel. Pourtant, l'histoire comme l'économie démontrent l'inverse : la destruction massive ne produit ni stabilité ni démocratie, mais chaos, dépendance et appauvrissement durable. À l'heure où les tensions internationales s'intensifient et où les budgets militaires explosent, cette illusion tragique mérite d'être interrogée : peut-on réellement bâtir la liberté sur les ruines du monde ? Une vision du monde : la « table rase » comme promesse de liberté L'idée de « ramener un pays à l'âge de pierre » pour le libérer ne relève pas seulement de la provocation. Elle traduit une conception du pouvoir où la destruction serait un acte fondateur, censé effacer les blocages du passé pour permettre une renaissance politique. Dans cette logique, la société existante est perçue comme irrémédiablement corrompue ; la solution ne consiste plus à réformer, mais à raser pour recommencer. Cette vision repose sur un fantasme de recommencement absolu. Elle suppose que les institutions, les infrastructures et les savoirs accumulés ne sont que des obstacles, et non des acquis civilisationnels. Or les sociétés humaines ne progressent pas par autodafé, mais par sédimentation. Chaque réseau d'eau, chaque hôpital, chaque université résulte d'un long processus historique. Les détruire ne libère pas les populations : cela les prive des conditions matérielles de leur autonomie. L'histoire récente confirme ce constat. Les effondrements brutaux ne produisent pas spontanément des démocraties florissantes. Ils engendrent plutôt pénuries, luttes pour les ressources, fragmentation sociale et montée d'autoritarismes de survie. La destruction massive ne crée pas la liberté ; elle crée un vide que comblent souvent les forces les plus dures. Le coût réel de la destruction : une économie mondiale en flammes La guerre contre l'Iran illustre concrètement cette illusion. Les frappes sur les infrastructures énergétiques et les tensions dans le détroit d'Ormuz ont immédiatement provoqué une flambée des prix du pétrole et du gaz. L'effet domino est rapide : inflation énergétique, perturbation des chaînes d'approvisionnement, ralentissement économique mondial. L'économie iranienne se contracte fortement, la monnaie se déprécie, l'inflation s'emballe. Pour compenser l'insécurité stratégique, le budget militaire augmente brutalement, au détriment des dépenses sociales. Le résultat est paradoxal : au nom de la sécurité, la population s'appauvrit davantage, ce qui alimente l'instabilité interne. Mais les conséquences dépassent largement le cadre iranien. Les économies dépendantes de l'énergie subissent une hausse des coûts. Les marchés financiers réagissent par des corrections. Les États doivent accroître leurs dépenses de défense, réduisant les investissements civils. La guerre agit comme une gigantesque pompe financière qui transfère les ressources des secteurs productifs vers l'économie militaire. Ainsi, la promesse de liberté se transforme en appauvrissement global. Les populations paient le prix de la destruction, même lorsqu'elles sont éloignées du théâtre des opérations. Le budget de l'absurde : militarisation et recul social Dans ce contexte, l'augmentation massive des budgets militaires s'inscrit dans une logique de militarisation permanente. Les sommes allouées à la défense atteignent des niveaux historiques, tandis que les dépenses sociales sont comprimées. Ce choix n'est pas seulement budgétaire : il traduit une redéfinition du rôle de l'État. Lorsque les priorités se déplacent vers la sécurité militaire, les politiques publiques de santé, d'éducation ou d'infrastructures deviennent secondaires. Pourtant, ces domaines constituent les fondements réels de la stabilité intérieure. Une société fragilisée socialement est plus vulnérable aux tensions internes, aux inégalités et à la polarisation. Le paradoxe est évident : au nom de la sécurité extérieure, on affaiblit la cohésion intérieure. Or une nation divisée et appauvrie est moins résiliente face aux crises. La sécurité ne se mesure pas seulement en missiles ou en systèmes antimissiles, mais aussi en confiance sociale et en stabilité économique. La fabrique d'un ennemi permanent Pour justifier cette militarisation, la rhétorique politique tend à multiplier les menaces. Des adversaires différents sont amalgamés dans un même récit stratégique. La guerre actuelle devient ainsi l'argument pour préparer la suivante. Cette logique entretient un climat d'urgence permanente. L'ennemi n'est plus une réalité circonstancielle, mais une nécessité structurelle. Il sert de justification continue à l'augmentation des budgets militaires et à la réduction des débats démocratiques. Dans ce cadre, la paix devient suspecte, car elle affaiblirait la logique de mobilisation permanente. Cette stratégie a un effet pervers : plus la menace est amplifiée, plus la désescalade devient politiquement difficile. La diplomatie apparaît comme un signe de faiblesse, alors qu'elle constitue historiquement le principal instrument de stabilité. Le décalage avec l'opinion publique Malgré cette rhétorique, une partie importante de l'opinion publique exprime une lassitude face aux guerres prolongées. Les populations constatent le coût économique, l'endettement croissant et l'absence de bénéfices tangibles. Elles privilégient souvent les investissements dans les infrastructures, l'éducation ou la santé. Cependant, ce rejet peine à se traduire politiquement. Le discours sécuritaire réduit les critiques à une opposition entre force et faiblesse. Le débat démocratique se retrouve ainsi comprimé par l'urgence stratégique. La liberté invoquée pour justifier la guerre se trouve paradoxalement limitée dans la sphère politique intérieure. Sortir de l'illusion de la table rase L'analyse de cette rhétorique révèle une contradiction fondamentale : la liberté ne se construit pas sur des ruines. Elle dépend d'institutions solides, d'infrastructures fonctionnelles et d'un tissu social cohérent. Détruire ces éléments ne libère pas les sociétés ; cela les fragilise durablement. Le fantasme de la « table rase » séduit par sa radicalité. Il promet une solution rapide à des problèmes complexes. Mais la réalité économique et historique démontre qu'il s'agit d'une illusion coûteuse. Les sociétés ne renaissent pas spontanément après leur destruction ; elles mettent des décennies à se reconstruire, souvent au prix de nouvelles dépendances. La véritable sécurité réside moins dans l'accumulation d'armes que dans la stabilité économique, la coopération internationale et le développement humain. Une société ne renaît pas de ses ruines : elle s'y perd. Le point essentiel pour la paix mondiale : la question palestinienne Aucune réflexion sur la stabilité internationale ne peut ignorer le rôle central du conflit entre Israel et la Palestine. Depuis des décennies, cette question agit comme un foyer permanent de tensions, alimentant les crises régionales, radicalisant les opinions publiques et fragilisant le droit international. Les images venues de la Gaza Strip ou de la Cisjordanie ne sont pas seulement des événements locaux : elles façonnent la perception mondiale d'un ordre international jugé sélectif et injuste. L'absence de solution politique durable nourrit un sentiment d'humiliation et d'injustice dans une grande partie du monde, en particulier dans le Sud global. Ce ressentiment alimente les logiques de confrontation, renforce les alliances de circonstance et complique toute initiative diplomatique. À l'inverse, une solution juste et équilibrée à la question palestinienne pourrait jouer un rôle d'apaisement majeur, en restaurant la crédibilité du droit international et en réduisant l'instrumentalisation politique des conflits régionaux. Ainsi, la paix mondiale ne dépend pas uniquement de l'équilibre des puissances ou des budgets militaires. Elle passe aussi par la résolution de ce conflit emblématique, qui symbolise pour beaucoup la fracture entre les principes proclamés et leur application. Tant que cette question restera ouverte, elle continuera d'alimenter les tensions globales et de fragiliser les efforts de désescalade. La stabilité internationale durable suppose donc de replacer la question palestinienne au cœur de toute architecture de paix. |
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