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Zéroual-Mujica: Quand le pouvoir rime avec humilité !

par Cherif Ali*

À une époque où le pouvoir est souvent associé au prestige, à la richesse et à la longévité politique, certaines figures se distinguent par leur sobriété et leur sens élevé de l'État.

L'Algérien Liamine Zéroual et l'Uruguayen José Mujica en sont deux exemples emblématiques !

À travers des parcours différents mais des valeurs communes, ces deux hommes ont marqué l'histoire de leurs pays en privilégiant l'intérêt national, la simplicité de vie et le respect des principes démocratiques

Liamine Zéroual (Algérie) et José Mujica (Uruguay) partagent une image forte de «Présidents modestes » ayant privilégié leurs principes et leur simplicité de vie au faste du pouvoir.

Comme Mujica (surnommé «Pépé»), connu pour vivre dans sa modeste ferme et conduire sa vieille Coccinelle, Liamine Zéroual est souvent qualifié de « Président le plus proche du peuple ».

Les deux hommes sont perçus comme des figures d'intégrité ayant refusé de s'enrichir ou de s'accrocher au pouvoir pour le prestige personnel.

Un départ volontaire et précoce est le dénominateur commun des deux hommes :

- Élu en 1995, Zéroual surprend le pays en annonçant sa démission en septembre 1998, écourtant son mandat pour organiser des élections anticipées en 1999.

- De la même manière, Mujica a quitté le pouvoir avec une popularité immense, refusant de modifier la constitution pour se représenter, privilégiant le renouveau démocratique.

Discret, réservé et profondément attaché à l'intérêt supérieur de la nation, Liamine Zeroual restera l'une des personnalités emblématiques de l'histoire contemporaine de l'Algérie.

Il grandit dans un pays sous domination coloniale. Très jeune, il rejoint les rangs de l'ALN et participe à la guerre de Libération nationale, forgeant ainsi un engagement indéfectible envers sa patrie.

Après l'indépendance, Liamine Zéroual s'engage dans une carrière militaire remarquable au sein de l'Armée nationale populaire. Formé dans des académies militaires, il gravit progressivement les échelons, occupant plusieurs postes stratégiques qui lui confèrent une solide expérience en matière de sécurité et de défense.

C'est vrai, au début, on connaissait à peine son nom, et on le gratifiait d'un prénom approximatif : Liamine ! Lamine !

Par la suite, il s'est avéré que le premier était le plus exact et le second, le plus usité...durant la guerre de libération nationale.

Liamine Zeroual est né le 3 juillet 1941 à Batna, dans une famille modeste. Son père était savetier. Adolescent, il met à profit le temps libre que lui laisse le collège mixte de la ville pour travailler comme commis dans un commerce tenu par une famille européenne.

Dans les années 1990, alors que l'Algérie traversait une crise sécuritaire majeure, il répond favorablement à l'appel de la patrie. Il assume les fonctions de ministre de la Défense nationale, puis est désigné, en juillet 1994, à la tête de l'État, à l'issue d'une conférence nationale.

En novembre 1995, il accède légitimement à la plus haute fonction dans la hiérarchie de l'Etat, en remportant la première élection présidentielle pluraliste.

Durant son mandat, Liamine Zéroual privilégie une approche fondée sur le dialogue et la recherche de solutions politiques à la crise sécuritaire. Il engage ainsi des initiatives de réconciliation nationale et œuvre à la restauration progressive de la stabilité institutionnelle.

Militaire, diplomate, retraité, puis ministre de la Défense nationale, enfin Chef d'Etat...En très peu de temps, Liamine Zeroual allait devenir, en moins de deux années, l'une des personnalités les plus illustres et les plus influentes en 1995.

C'est, en tout cas, ce qu'estimait l'hebdomadaire londonien « El Madjalla », dans un numéro spécial de décembre de la même année : «Il est parvenu à créer (...) une dynamique positive et une méthode propre dans le traitement de la crise algérienne...». Et ce, grâce «à la personnalité même de Liamine Zeroual, et de la particularité du rôle militaire et politique qu'il n'a cessé d'assumer en Algérie depuis l'indépendance».

Il est vrai que la presse internationale pouvait difficilement, à ce moment-ci, occulter le fait époustouflant du premier dirigeant arabe élu Président de la République, de manière libre, transparente, pluraliste,...avec «seulement» quelque 60% des voix exprimés, face à trois concurrents plus que sérieux.

Pépé Mujica, a été élu « petitement » président de la République le 29 novembre 2009 avec 52,9% des voix.

Il n'en reste pas moins un personnage différent, car il s'est singularisé, déjà, par une indépendance vis-à-vis de l'addiction à l'argent, contrairement à l'immense majorité de tous les autres potentats, d'Afrique et d'ailleurs.

Il a également refusé de changer de style de vie, préférant rester dans sa ferme située en banlieue de Montevideo plutôt que de s'installer dans le palais présidentiel. Il a fait le choix de vivre avec le salaire mensuel de son pays, l'équivalent de 680 euros par mois et fait, également, don de 90% du salaire qu'il reçoit pour sa fonction de président de la République et commandant en chef de l'armée, soit 9300 euros, à des organisations caritatives d'aides au logement et d'éducation. Peu porté sur les limousines et autres bolides, ce président populaire, comme il n'existe nulle part ailleurs, se déplace dans sa Coccinelle Volkswagen achetée en 1987, sauf pour les déplacements officiels. Sur la déclaration de patrimoine, ses seules possessions, outre sa vieille voiture, sont la ferme dans laquelle il vit et qui appartient à sa femme ainsi que deux tracteurs et du matériel agricole.

Pépé Mujica ne possédait ni dettes, ni comptes bancaires et il a quitté le pouvoir à l'issue de son mandat au grand regret de son peuple qui a scandé à son intention : « Gracias Pépé, merci monsieur le président ! ».

Liamine Zeroual ne s'est point recyclé dans les grandes affaires. Tout au plus possédait-il des actions offertes par un ami dans une modeste entreprise agro-industrielle. Sa déclaration publique de fortune, juste après son élection à la Présidence de la République, a laissé songeur plus d'un.

En 1999, dans un geste rare en politique, il choisit de quitter volontairement le pouvoir avant la fin de son mandat, ouvrant la voie à une transition politique apaisée.

Homme de principes, connu pour son intégrité et sa sobriété, Liamine Zéroual s'est retiré de la vie publique. Il a vécu, ces dernières 27 années à l'ombre des projecteurs.

Il a néanmoins préservé le respect et l'estime de ses compatriotes autant que des dirigeants du pays. Il est décédé le 28 mars 2026 à l'âge de 85 ans. Sa disparition a relancé les hommages à son « humilité» et sa « vision droite de la responsabilité », des traits de caractère qui le rapprochent historiquement de la figure de José Mujica.

Le défunt laisse de lui l'image d'un dirigeant mesuré, d'un patriote engagé et d'un homme d'État qui aura marqué son époque par sa réserve et son sens du devoir.

Lors des funérailles de Liamine Zéroual, la ville de Batna a fédéré toute l'Algérie !

On pouvait lire sur des banderoles des slogans qui traduisent tout le respect que lui vouaient sa ville et le peuple ; sur l'une d'elles, c'est tout un symbole de recueillement qui est énoncé : « Batna accueille l'Algérie pour l'ultime adieu à son fils bien aimé Liamine Zeroual », un cri du cœur venu des cœurs de millions de citoyens.

Au-delà des continents et des cultures, Liamine Zéroual et José Mujica laissent un héritage rare : celui d'un pouvoir exercé avec retenue, dignité et désintéressement !

Leur parcours rappelle que la grandeur d'un dirigeant ne se mesure ni à sa richesse ni à la durée de son règne, mais à sa capacité à servir son peuple avec intégrité.

Dans un monde en quête de repères, leurs destins croisés demeurent une source d'inspiration durable.

*Ancien Cadre Supérieur de L'Etat

Notes de lecture :

1. AVE, Zeroual ! par BelkacemAhcene-djaballah in le Quotidien d'Oran

2. Merci monsieur le Président ! par Cherif Ali in le Quotidien d'Oran du 13 mars 2015