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Colonel Lotfi, le destin fulgurant d’un héros de la guerre de Libération
par Amine Bouali Il y a 66 ans, le 27 mars 1960, Benali Dghine Boudghène, plus connu sous le nom de colonel Lotfi, tombait au combat au djebel Béchar, près de la ville du même nom, à l’âge de presque 26 ans. À l’occasion de cet anniversaire, il convient de rappeler l’itinéraire d’un homme qui consacra sa vie à la lutte pour l’indépendance de son pays. Le colonel Lotfi ne fut pas seulement un acteur de la guerre de Libération : il fut aussi un homme de réflexion, guidé par un idéal et par un profond sens du devoir envers l’Algérie et son peuple. Né à Tlemcen, Lotfi grandit dans l’Allée des Sources, à El-Kalaa, un quartier réputé pour avoir donné de nombreuses figures du militantisme national. Orphelin de mère très jeune, il est élevé par Hadja Zohra, la seconde épouse de son père, une dame européenne convertie à l’Islam qui l’a aimé comme son propre fils et qui lui a transmis des valeurs comme la discipline, le courage, le respect des autres et l’ouverture d’esprit, des valeurs qui ont façonné son caractère et son engagement futur. Dès l’adolescence, il se distingue par une maturité et un sens des responsabilités remarquables. Il s’investit pleinement dans ses études et encourage ses camarades à faire de même. «Il ne faut pas négliger ce que l’on apprend aujourd’hui, car c’est demain que tout se joue» répète-il souvent. Influencé par la poésie arabe classique et perse ainsi que par les grandes figures héroïques de l’histoire arabo-islamique, il nourrit très tôt un imaginaire fait d’épopées, de courage et de grandeur morale. Ses années d’études, d’abord à l’école primaire «indigène» Décieux, puis au lycée franco-musulman (Medersa) contribuent à forger son esprit critique et sa curiosité intellectuelle. Passionné par les questions politiques et sociales, il lit, débat et cherche à comprendre les défis auxquels son pays est confronté. Selon le témoignage du moudjahid Hadj Amine Damerdji, «le jeune Benali rédigeait ses lettres avec une encre verte, une couleur qui symbolisait pour lui l’indépendance de l’Algérie.» En octobre 1955, à l’âge de 21 ans, il rejoint les rangs de l’Armée de libération nationale (ALN) dans la Wilaya V. Rapidement remarqué pour son intelligence et ses qualités d’organisation, il participe à la mise en place des cellules clandestines du FLN dans la région de Tlemcen et de Sebdou, avant de contribuer à la structuration des réseaux de fedayin dans toute l’Oranie. Après le Congrès de la Soummam de 1956, il prend part à plusieurs opérations militaires dans le Sud sous le nom de guerre «Si Brahim». Sa progression au sein de l’ALN est rapide. Promu capitaine et chef de zone en janvier 1957, il est élevé au grade de colonel en mai 1958 sous le nom de guerre «Lotfi», devenant ainsi le plus jeune colonel de la guerre de Libération. À la tête de la Wilaya V, il doit alors faire face à l’intensification des opérations militaires françaises et à la mise en place des lignes Morice et Challe aux frontières, destinées à empêcher l’acheminement des armes vers les maquis. Au début de l’année 1960, après avoir participé aux travaux du Conseil national de la Révolution algérienne à Tripoli, il décide de regagner le maquis, mettant lui-même en pratique les principes qu’il avait toujours recommandés à ses camarades de lutte établis à l’étranger. Peu de temps après, il tombe dans une embuscade tendue par l’armée coloniale dans les montagnes de Béchar aux côtés de plusieurs de ses compagnons d’armes, dont son fidèle lieutenant, le commandant Ferradj. Le colonel Lotfi était pleinement conscient du prix de son engagement. Sa correspondance personnelle témoigne de son attachement profond à la cause nationale. À sa femme, avant de partir combattre, il écrit : «Je ne suis et ne serai jamais que par la Révolution et pour la Révolution.» À son père, il adresse ces mots : «Je te confie la famille pour rejoindre les frères au maquis pour la libération de l’Algérie.» Quelques temps avant sa mort, il aurait même déclaré à ses compagnons : «J’ai le sentiment que je vais mourir demain au combat.» Au-delà de son rôle strictement militaire, Lotfi s’intéressait déjà à l’avenir de l’Algérie. Il imaginait un pays moderne fondé sur la justice sociale, les principes démocratiques et le respect des droits de tous les citoyens. Conscient des défis qui attendraient la jeune nation indépendante, il accordait une importance particulière à la formation des cadres, à l’acquisition du savoir et au perfectionnement des compétences, ainsi qu’à la valorisation de l’intelligentsia nationale, qu’il considérait comme un acteur essentiel dans l’édification de l’Algérie de demain. Se souvenir aujourd’hui du colonel Lotfi, c’est honorer la mémoire d’un homme qui a vécu et combattu pour l’Algérie. Son parcours demeure celui d’un engagement total, lucide et profondément humain, et rappelle aux générations présentes et futures que servir son pays exige à la fois courage, clairvoyance et intégrité. Sources : Colonel Lotfi, actes des journées des 23-24 juin 2004. Ecolymet-Université de Tlemcen. Mohamed Chafik Mesbah : La problématique des rapports de l’intellectuel organique à la guerre de libération nationale en Algérie/ L’itinéraire du colonel Lotfi. Éditions Le Soir d’Algérie. 2009. |
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