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SAINT-AUGUSTIN : LE «RETOUR» DU FILS PRODIGE

par Belkacem Ahcene-Djaballah

Livres

Saint-Augustin, un Nord-Africain universel. Essai de Abdenasser Smail, Nouba Editions, Alger 2026, 169 pages, 1 000 dinars



«Berbère par naissance, nourri d'une matrice amazighe et punique, citoyen romain par statut, génie de langue latine, penseur de l'universel par vocation», Augustin, fils de Thagaste (aujourd'hui Souk Ahras), arbitre, médiateur et protecteur des faibles, décédé le 28 août 430, a très longtemps , trop longtemps même été non pas ignoré (ce qui était impossible) mais «esquivé» par nos chercheurs, philosophes et autres essayistes, ce qui a laissé la place plus que libre aux œuvres outre-méditerranéennes s'appesantissant bien plus sur ce que le Saint homme avait «apporté» à la «civilisation occidentale»... et coloniale, occultant ainsi tout ce qu'il avait pu apporter certes à la «civilisation-monde» et à la pensée religieuse universelle, mais aussi et surtout à la formation de la nation algérienne. L'histoire de la fabrique de nos saints hommes - tous nos saints ou sages et sachants - était devenue celle d'un long exil : «l'exil d'une idée qui, partie d'Afrique pour structurer la foi universelle, s'est tellement identifiée à l'appareil romain qu'elle en est devenue étrangère à sa propre terre natale». Par ailleurs, Augustin n'était abordé qu'indirectement à travers quelques romans.

Depuis quelque temps, les lignes bougent... aidées en cela par une curiosité intellectuelle et spirituelle jamais rencontrée jusqu'ici de la nouvelle jeunesse algérienne. Et, aussi, par une Église catholique plus ouverte que jamais, toujours plus à l'écoute du Sud global. Les catholiques progressistes (Le Cardinal Duval, l'Abbé Bérenguer, le Pr Mandouze, Massignon, la famille Chaulet, l'Abbé Scotto, Popie, F. Becht, Marrou, Barrat, Mauriac... et bien d'autres, hommes et femmes) avaient déjà ouvert les portes durant la guerre de libération nationale, que ce soit en Algérie ou en France et à travers le monde et durant les tragiques années de la décennie rouge, victimes du terrorisme .Tous avaient pour devise : «commencer par aimer»... une invitation de Saint Augustin. Paix à leurs âmes ! Demain, le Pape Léon XIV, venant en Algérie, «non en missionnaire mais seulement en fils retrouvant la maison de son père spirituel», va «se faire humble pèlerin sur la terre source de sa propre tradition».

Jusqu'ici, on a déjà surtout quelques ouvrages édités en Algérie depuis 62, consacrés à Saint Augustin, mais pour la plupart sous une forme romancée.

L'ouvrage de Smail, rigoureux et littéraire est donc un essai inédit nous plongeant au cœur des sources souvent méconnues de la sainteté augustinienne. Il démontre, avec moult détails et clarté que le Nord de l'Afrique en général et l'Algérie en particulier ne furent pas une simple périphérie, mais bien une matrice fondatrice du catholicisme latin, enracinée dans un monothéisme ancien et dans d'autres croyances et cultes qui ont façonné les rivages méditerranéens.

Il redonne donc voix à Augustin et à sa mère Monique, enfants de Thagaste (actuelle Souk Ahras), antiques Algériens méditerranéens, figures inséparables d'une histoire à la fois locale (englobant Madaure, Carthage, et Hippone, ville-porte et école d'humanité) et universelle (englobant Rome).

Note : A signaler le magnifique chapitre (14, pp 155-160) chantant l'Olivier se trouvant sur le monticule de Sidi Messaoud :»L'olivier millénaire de Souk Ahras n'est ni chrétien, ni musulman, ni païen. Il est simplement fidèle à sa nature d'olivier -et dans cette fidélité même il devient plus qu'un arbre : un enseignant silencieux, un pont entre les époques, un miroir offert à toute âme en quête. Les autorités pourront bien le classer patrimoine national - il le mérite» (p 160). Pourquoi pas ?

L'Auteur : Chercheur indépendant, essayiste et historiographe. Formation universitaire en sciences économiques. A publié plusieurs articles et tribunes dans la presse écrite. Premier ouvrage.

Table des matières : Remerciements/ Préface par Jean-Paul Vesco, Cardinal, Archevêque d'Alger/Introduction/ 14 chapitres/ Conclusion/ Bibliographie générale

Extraits :»Quand je lis Apulée, j'entends le rire de l'Afrique antique. Quand je lis Augustin, j'entends ses sanglots. Les deux sont vrais. Les deux sont nécessaires» (Amine Zaoui cité, tribune de presse publiée en 2018, p 19),»Bien avant le marabout, la figure existait déjà : celle de l'homme juste, du sage consulté (amussu), du conciliateur, du médiateur entre le visible et l'invisible... La sainteté était donc sociale, politique et tellurique avant d'être théologique» (p 26), «La rhétorique, telle qu'Augustin la découvre à Madaure, n‘est pas neutre. Elle est pouvoir social, instrument d'ascension, mais aussi risque de perdition. Elle permet de faire croire, de séduire, de dominer sans jamais toucher la vérité» (p 41), «Carthage n'était pas une cité, mais un tourbillon. Elle offrait tout : le savoir, la gloire, le plaisir, l'oubli» (p 44), «Les plus grandes traversées commencent souvent par un ancrage et les voix les plus universelles naissent d'un silence local. Pour Augustin et Alypius (de retour dans la ville natale, après une longue absence), Thagaste n'avait pas été une impasse, mais un carrefour «(p75), «La leçon est universelle : ce ne sont pas les textes sacrés qui, par eux-mêmes, contraignent ; ce sont les pouvoirs politiques en quête de légitimité absolue qui s'en emparent, les décontextualisent et les instrumentalisent» (p 100),»Une nation qui oublie son passé n'a pas d'avenir disait Winston Churchill. Oui, mais l'Algérie, elle, n'oublie pas car elle superpose. Elle écrit, efface, réécrit, conserve malgré elle les traces anciennes sous les couches plus récentes» (p 145).

Avis - A lire absolument afin de mieux comprendre qu'il était temps que l'on récupère, totalement et définitivement, un patrimoine «qui nous est à la fois propre et universel», un «pont si nécessaire pour aujourd'hui» (J-P Vesco, préface, p 8). A proposer à sa traduction en d'autres langues.

Citations : «Évoquer Augustin, fils d e Numidie, c'est soulever l'antériorité d'une Algérie plurielle : païenne, mosaïque, biblique, gnostique, chrétienne puis musulmane» (p 11),»Se disputer Augustin, c'est se disputer sur ce que signifie être algérien» (p 22), «Apprendre à décliner, à structurer, à ordonner, c'est déjà apprendre à gouverner le chaos intérieur» (p 40), «Augustin comprit alors (à Carthage, en fréquentant les cercles manichéens)que l'éloquence peut masquer le vide, et que les systèmes trop clairs sont souvent des fuites» (pp 45-46), «La parole divine n'a pas besoin de l'éclat de la rhétorique pour se communiquer. Elle peut opérer dans le secret le plus absolu de l'âme, dans cette «lecture intérieure» qui préfigure l'action directe de la grâce» (p 55), «On ne décrète pas l'unité d'en haut ; on la tisse, patiemment, dans l'épaisseur du quotidien, ou on la rate à jamais» (Conviction intime d'Augustin cité, p 79), «On peut forcer un corps à se déplacer, jamais une conscience à croire. Une foi née de la seule peur du gendarme est une foi mort-née, un simulacre spirituel, un péché d'hypocrisie ....Le but ultime reste, toujours et malgré tout, la liberté intérieure retrouvée» (p 98), «Augustin demeure ainsi le fils de notre culture antique : un passeur entre les mondes, entre l'Afrique du Nord et la Méditerranée, entre l'expérience intime et l'universel, entre la blessure humaine et la paix retrouvée dans l'abandon» (p 115), «L'augustinisme revient en Afrique du Nord , non pour y reprendre une place dominante, mais pour y retrouver une fécondité nouvelle dans l'échange» (p131), «Aucune puissance historique n'est porteuse du bien absolu. La justice commence par le refus de l'idolâtrie politique» (George Corn, économiste et historien libanais cité, p 140), «Contrairement aux hommes qui s'agitent dans l'urgence du temps court, l'olivier maîtrise le temps long avec une patience active qui n'est pas inertie, mais persévérance dans l'être. Il va naître et voit nourrir des générations, des civilisations entières, et pourtant il participe par sa croissance infime, sa production cyclique, sa présence obstinée. Il réconcilie les contraires...» (pp 156-157).



Nesmis, fille d'Hippone. Roman de Abderrazek Bensalah, Thala Editions, Alger 2013 (3ème édition), 240 pages, 342,40 dinars (Fiche de lecture déjà publiée en mai 2020. Extraits pour rappel. Fiche complète in www.almanach-dz.com/histoire/bibliotheque d'almanach)



De «la belle ouvrage» que ce livre, bâti à partir d'un matériau peu connu, sinon rare. L'histoire du pays, à travers celle d'un homme, St Augustin, et d'une ville, Hippone (aujourd'hui Annaba).

Pour faire passer son intention réelle, faire connaître un pan extraordinaire de notre passé et un homme hors du commun, l'auteur nous raconte l'histoire de Nesmis, une belle jeune fille de la petite bourgeoisie hipponienne ou, bien plutôt l'histoire assez mouvementée de sa famille... Une famille partagée entre les chrétiens catholiques bon teint, les chrétiens donatistes alliés aux rebelles circoncellions, le paganisme, le judaïsme... le tout dominé économiquement et militairement par la puissance occupante romaine, alliée d'une classe de riches colons jouissant pleinement de gros privilèges... et aux portes de l'Empire, une invasion vandale qui va tout balayer sur sa route... jusqu'à Hippone... qui sera en grande partie rayée de la carte et occupée durant plus d'un siècle. Augustin était mort juste avant l'entrée des nouveaux occupants dans la ville, et ses écrits (mille trente écrits, revus et revisités) , ainsi que sa dépouille, furent mis en sécurité (d'abord en Sardaigne puis à Pavie... une relique - le bras droit, «celui qui avait défendu fermement l'Église pendant les heures sombres de son histoire», ayant été remise , en octobre 1842, à l'Eglise d'Hippone... sur les hauteurs de l'actuelle Annaba, revenue définitivement, en 1962, à ses enfants). L'histoire : Nesmis, la cousine, amie de Kamelius est enlevée, enceinte de son amant, un rebelle sanguinaire, toujours en fuite (...). Et, Augustin, l'évêque d'Hippone, déjà à la santé fragile et délicate, rendra son dernier souffle, laissant derrière lui un pays occupé (pour plus d'un siècle, de 431 à 535) et ravagé... mais une famille recomposée et unie dans une même foi.

L'Auteur : Né en 1951 à Annaba, médecin spécialiste libéral (Orl), formé à Alger puis à Lyon, exerçant à Annaba, sa ville natale. Passionné d'histoire antique de l'Algérie. A déjà écrit plusieurs romans historiques.

Extraits : (...), «L'Eglise Africaine (à la conférence de Carthage, l'été 411) : Les évêques donatistes étaient au nombre de 278, les catholiques 286. 120 catholiques avaient été retenus chez eux par l'âge ou la maladie. 64 autres sièges étaient alors vacants, ce qui offre un total de 748 sièges épiscopaux, soit toutes les cités et bourgs du pays» (p 171), (...), «Durant cette guerre fratricide, nous avons plus perdu que gagné ; combien d'amis et de compagnons qui sont partis pour ne plus revenir. Un Romain part, un Vandale reprend sa place, mais notre pays nous échappe à chaque fois ! De nouvelles calamités frapperont de nouveau notre peuple, comme une malédiction, nous souffrirons à cause des richesses et de la beauté de cette terre que nous aimons tant »(p 235).

Avis - Du (très) bon roman historique. St Augustin a le beau rôle, celui d'unificateur de l'Eglise,(...). A noter, en bas de page, les notes explicatives claires et passionnantes qui contextualisent.

Citations :«Nous sommes tous tributaires d'une secte, d'un parti ou d'un dieu, et quelquefois, il est indispensable de choisir son camp» (p 39), (...), «Ce pays (l'Algérie) est à la croisée des chemins, il attirera toujours les convoitises. Nous ne serons jamais oubliés, une invasion en appellera une autre et cela durera jusqu'à l'éternité» (p 235).