Envoyer à un ami | Version à imprimer | Version en PDF

AVE, ZEROUAL !

par Belkacem Ahcene-Djaballah

Liamine Zeroual, un chaoui comme on n'en fait plus beaucoup dans cette Algérie dite nouvelle, née des heurs et malheurs d'Octobre 1988.

Les hasards de la vie sont étranges et, lui-même, en retraite forcée et bien prématurée dans sa ville natale, Batna, une ville rude qui pousse à se recroqueviller sur soi, n'avait, peut-être, jamais pensé à un tel avenir. Il aurait, peut-être même, envoyé au diable, tout messager de ce genre.

Et pourtant, lorsque les missi dominici algérois se présentèrent chez lui, un soir d'hiver neigeux, pour lui faire une proposition au poste de ministre de la Défense nationale, il crut, on l'imagine, au canular.

Ce fut le début d'une aventure qui allait durer près d'une décennie.

Illustre inconnu, sauf pour ses proches, et pour ses amis de caserne ou de Batna, il paraissait facile de s'imposer, d'autant que bien de ses prédécesseurs ne faisaient pas le poids.

Il était, faut-il le préciser, d'abord et avant tout, un militaire. Et, un militaire, ça ne change pas, nom d'une pipe ! Un militaire doublé de moudjahid, c'est encore plus têtu, plus rigoureux, plus austère (hum !)

Mais, il n'en était pas moins homme. Il avait donc ses habitudes, ses humeurs, ses amis, sa famille, ses proches, et, assurément, son clan. Il n'allait donc pas être exempt de défauts et de faiblesses, ce qui n'allait pas manquer d'être exploité par les habituels contempteurs des pouvoirs, des éternels opposants, de tous ceux qui se trouvaient écartés, pour un temps ou pour longtemps, des allées des grandes affaires, des «copains» qui espéraient s'en mettre plein les poches, bref, de tous ceux qui avaient l'habitude de se servir des l'Etat plus que de le servir.

Il compensait cela, cependant, par un comportement digne d'un chaoui. Il ne fallait en aucun cas trahir sa confiance ou le bousculer. Dans ce cas-ci, la nature, et la discipline militaire qui veulent que l'ivraie ne soit pas admise trop longtemps, la cause est lentement entendue mais le cas est assez vite réglé...avec l'aide du plus fidèle d'entre les fidèles, le ministre-conseiller, général à la retraite, Mohamed Betchine.

Militaire, diplomate, retraité, puis ministre de la Défense nationale, enfin Chef d'Etat...En très peu de temps, Liamine Zeroual allait devenir, en moins de deux années, l'une des personnalités les plus illustres et les plus influentes en 1995. C'est, en tout cas, ce qu'estimait l'hebdomadaire londonien El Madjalla, dans un numéro spécial de décembre de la même année : «Il est parvenu à créer (...) une dynamique positive et une méthode propre dans le traitement de la crise algérienne...». Et ce, grâce «à la personnalité même de Liamine Zeroual, et de la particularité du rôle militaire et politique qu'il n'a cessé d'assumer en Algérie depuis l'indépendance».

Il est vrai que la presse internationale pouvait difficilement, à ce moment-ci, occulter le fait époustouflant du premier dirigeant arabe élu Président de la République, de manière libre, transparente, pluraliste,...avec «seulement» quelque 60% des voix exprimés, face à trois concurrents plus que sérieux.

A partir de cet instant, l'homme presqu'ordinaire allait devenir l'Homme d'Etat, bien plus facilement que ses prédécesseurs d'El Mouradia. Sans doute, grâce au fait qu'il n'a jamais été politicien.

On peut oser l'emprunt à Alain Minc qui avait dressé, en 1996, dans un de ses ouvrages, le portrait d'un Chef d'Etat :

«La simplicité des convictions, la «chance» de rencontrer des circonstances tragiques, la prudence face à ses propres succès et la capacité à s'identifier à un peuple. Tout en rejetant comme secondaires des attributs comme l'intelligence, l'habileté, la finesse, la séduction ou la fermeté...leur existence n'apportant qu'un surcroît de force...»

Jacques Attali, lui, avait énoncé d'autres qualités : «Une vision géopolitique claire, un projet à long terme cohérent, une faculté de rassembler des forces sociales, même hétéroclites, pour mener le projet à bien et, surtout, une formidable indifférence aux critiques, une (mauvaise ?) foi infinie au service de la cause principale : réaliser son ambition, s'il le faut, contre l'intuition des peuples, ou même contre leur volonté ; jamais, à terme, contre leur mémoire».

Chez Zeroual, donc, de tout un peu, sauf du politicien.

Et, ceci se remarquait par une qualité que les politiciens algériens - les six présidents comme les leaders de partis ou les «zaïms» de circonstance - n'ont jamais eu : la prudence et la discrétion, ce qui a poussé un journaliste à parler d'un style Zeroual : «...juste ce qu'il faut comme mots mesurés...surtout le silence actif et prudent».

Le poids de la formation, sans doute, formation toute militaire et qui permet d'acquérir la «méthode du raisonnement tactique» : analyse, recherche de manœuvres en fonction du terrain évalué et des moyens disponibles et des moyens des adversaires, et prise de décision. Ne faire que ce qui est possible, à, petits pas, si besoin est. Pour éviter les faux-pas ! En politique, le plus petit faux- pas (le sien ou celui des proches et il y en eut, hélas) peut devenir assez vite une catastrophe

I/L'HOMME-BIO

C'est vrai, au début, on connaissait à peine son nom, et on le gratifiait d'un prénom approximatif : Liamine ! Lamine ! Par la suite, il s'est avéré que le premier était le plus exact et le second, le plus usité...durant la guerre de libération nationale.

Liamine Zeroual est né le 3 juillet 1941 à Batna, dans une famille modeste. Son père était savetier. Adolescent, il met à profit le temps libre que lui laisse le collège mixte de la ville pour travailler comme commis dans un commerce tenu par une famille européenne.

Selon certains condisciples, il possède, déjà, ce caractère taciturne, austère, qui cacherait une (bonne) dose de timidité. De l'indécision ? Pas sûr. On le verra plus tard.

En 1957, alors qu'il n'a que seize ans, il rejoint, au maquis (Wilaya I), l'Armée de libération nationale. Ses premières classes militaires sont faites dans l'armée des frontières, côté Tunisie.

En 1959, il est envoyé (il n'a donc que 18 ans) à l'Académie royale à Amman où il y reçoit, durant deux années, dans l‘artillerie, une formation toute britannique. Camarades de promotion : les futurs généraux Abdelmadjid Chérif (son futur beau-frère), Zine El Abidine Hachichi, Kamel Abderrahim...Le portrait de la promotion se trouve, aujourd'hui encore, suspendu au sein de l'Académie.

1962 : L‘Indépendance du pays. Tout le monde rentre à la maison. Liamine Zeroual est sous-lieutenant.

1965 : Il achève sa formation à l'Académie de Frounzé, en Urss. Camarades de promotion : les futures généraux Zine El Abidine Hachichi (à qui, dit-on, il traduit les cours du français à l'arabe, tout en écrivant lui-même en français), Khaled Nezzar et Mohamed Betchine.

1974 : Il est capitaine et il est de passage à l'Ecole de guerre de Paris. Là, au cours d'une stage qui durera plusieurs mois, il côtoie, entre autres, le futur général Mohamed Touati...et le futur général Quesnot, directeur du cabinet militaire de François Mitterand, puis de Jacques Chirac.

1975 : A trente-quatre ans, c'est un des plus brillants commandants de l'ANP. Il dirige, d'ailleurs, durant deux années, l‘Ecole des blindés de Batna.

Les commandements défilent :

1979-1980 : Secteur opérationnel du Sud, c'est-à-dire Tindouf aux confins algéro-marocains.

1980-1981 : Les troupes aéroportées

1981-1982 : L'Académie militaire interarmes de Cherchell

Jusqu'en 1986, il est à la tête de la sixième région militaire à Tamanrasset, ce qui lui donne, avec sa connaissance du dossier sahraoui acquise à Tindouf, une familiarité avec la question touarègue. Il est promu général en 1989, alors qu'il commande la cinquième Région militaire (l'Est). La même année, il est nommé Commandant des Forces terrestres et, à ce titre, adjoint au Chef d'état-major, à l'époque le général -major Khaled Nezzar. Il occupera ces deux postes jusqu'à sa démission.

Dans une carrière à la fois fulgurante et tranquille, la démission du général Zeroual constitue sans aucun doute un évènement, pour ne pas dire l'évènement.

Intervenue en décembre 1989, elle ne fut pas rendue publique. On assurera, lors du retour de l'intéressé sur le devant de la scène, qu'il s'agissait d'un geste d «rupture avec le système», et qu'il était «le seul à avoir tenu tête à Chadli et à Nezzar». En réalité, si la démission donnait une certaine idée du tempérament et de la force de caractère du bonhomme, elle n'avait ni signification ni portée politiques. Elle mettait fin, en fait à une controverse essentiellement technique et professionnelle.

Au lendemain des émeutes d'octobre 1988,la réforme de l'Anp est à l'ordre du jour. Armée non conventionnelle, avec des bataillons et des brigades (respectivement 1 000 et 5 000 hommes), tout le monde est d'accord pour la transformer en armée classique alignant des divisions (10 000 à 15 000 hommes). Le débat porte, entre autres, sur le degré d'autonomie de ces divisions.

Deux plans sont en présence : Celui de Khaled Nezzar, chef d'état-major, qui préconise des divisions lourdes, non autonomes, et spécialisée selon les armes. Et, celui du général Zeroual qui plaide pour des divisions plus légères, intégrées et dotées d'un dispositif autonome de défense antiaérienne et d'appui tactique. L'Anp ne pourrait, ni ne devait être ravalée au rang de garde prétorienne.

Le président Chadli, singulièrement affaibli après la révolte d'Octobre 1988, tranche en faveur de Nezzar. Zeroual estime que ce choix n'est pas dicté par des considérations professionnelles, les seules qui le préoccupent. Il n'avait pas tort puisque «ses» réformes seront, pour l'essentiel, retenues en 1994.

Il démissionne donc. Il venait de prouver, aussi, que la timidité, chez lui, n'était pas de l'indécision.

Le système était ainsi fait : les divergences ne pouvaient, ni ne devaient, en aucun cas, transparaître. Seuls, les initiés ou le proches des cercles du pouvoir savaient pourquoi le Commandant en chef des Forces terrestres, et adjoint au Chef d'état-major, avait décidé de «tirer sa révérence».

Quelques semaines plus tard, en janvier 1990, une dépêche de l'agence de presse APS annoncera que Liamine Zeroual, délesté entre-temps de son grade de général (d'active) est nommé ambassadeur d'Algérie....à Bucarest (Roumanie). En soldat discipliné, il s'exécute et accepte ce «lot de consolation». Mais cet homme qui n'avait connu, selon ses mots» que l'odeur du mazout» et la vie rude des casernes, ne se sentira pas à l'aise dans l'ambiance douillette des chancelleries. L'effervescence dans la Roumanie d'après Ceausescu pouvait peut-être retenir son attention. Mais non ! le diplomatie n'a rien, à ses yeux, d'une activité «virile» : «il y a des jeunes et des professionnels pour ça !». Il résiste à peine sept mois et décide de rentrer au pays. «Je me suis beaucoup ennuyé», confiera-t-il.

Ici aussi, hormis les initiés, personne ne connaîtra, sur l'instant, les raisons du retrait, geste peu courant dans les mœurs politiques et diplomatiques du pays.

Deux démissions intempestives en moins d'une année ne peuvent suggérer que fougue et passion. Deux traits que certains croyaient parfaitement étrangers à Liamine Zeroual. Cependant, il savait raison garder quand il le faut, surtout quand l'intérêt supérieur le commande. Et, s'il claque la porte par deux fois, il se retire toujours sur la pointe des pieds. Ses départs ne sont pas des coups de tête, ce sont des conclusions logiques.

Rigoureux, droit et surtout militaire dans l'âme, il fait ce qu'il doit faire sans trop se poser de questions.

Tout le monde reconnait, outre sa compétence, son désintéressement. La situation dans laquelle il se trouve a quelque chose de pathétique. Il aime son métier et n'imagine pas faire autre chose. Et, le voilà conduit, à 50 ans, à une retraite douloureusement précoce. Le ressent-il comme une injustice ? Ce qui est sûr, c'est qu'il ne le montre pas. Question de discipline, de pudeur, de prudence ou encore de fatalisme ? En tout cas, nul ne l'a entendu proférer le moindre grief contre ceux qui l'ont amené, volontairement ou non, à quitter l'Anp. Ayant abandonné l'uniforme, il continue de s'imposer une obligation de réserve sans faille.

Pour n'avoir pas changé de régime, en octobre 1988, l'Algérie connait des bouleversements substantiels après l'adoption d'une Constitution libérale en février 1989. Mais, ils ne le passionnent pas davantage, du moins apparemment, que les événements de Roumanie. Là encore, personne ne saurait dire ce que Liamine Zeroual a pensé de la montée irrésistible de l'islamisme et de la reconnaissance du Fis, ou des réformes engagées par le gouvernement de Mouloud Hamrouche.

L'ancien chef de l'Armée de terre mène une vie tranquille avec son épouse et ses trois enfants entre Batna, sa ville natale et le village balnéaire de Moretti, sur la côte Ouest d'Alger où l'Etat lui loue une maisonnée (on dit qu'on lui a même «sorti»,brusquement, une grosse facture d'impayés de loyers,sans l'avertir au préalable et le menaçant d'expulsion. Il a payé rubis sur ongle avec l'aide d'amis...et il a pardonné,par la suite, au gestionnaire «coupable», Hamid Melzi).

Parmi ses fréquentations assidues, son ancien camarade de promotion à Amman, devenu son beau-frère (ils ont épousé deux sœurs), le général Abdelmadjid Chérif, ci-devant Commandant des Force s maritimes. On l'aperçoit, parfois, dans tel restaurant à la mode. Mais, il préfère des soirées moins tapageuses, chez des amis triés sur le volet, et il ne verse jamais dans les excès. Et, contrairement à bien d'autres, il n'alimente pas, par des frasques, la chronique algérienne.

Un autre trait distinctif de Liamine Zeroual : Cet homme, hier puissant, condamné prématurément à l'oisiveté, ne s'est point recyclé dans les grandes affaires. Tout au plus possédait-il des actions offertes par un ami dans une modeste entreprise agro-industrielle. Rien à voir avec les fortunes colossales que se sont taillées certains dignitaires du régime sur place et en Europe, ou même certains de ses «amis». Sa déclaration publique de fortune, juste après son élection à la Présidence de la République, a laissé songeur plus d'un.

Pendant que Liamine Zeroual coule des jours tranquilles, l'Algérie sombre lentement mais sûrement dans le chaos. Cette coïncidence parfaitement fortuite s'impose dès qu'on égrène les dates qui jalonnent la crise ;

Décembre 1991 : Elections législatives et victoire des islamistes

Janvier 1992 : Annulation du scrutin et éviction de Chadli Bendjedid

Dans la foulée, le 12 janvier, on fait appel à Mohamed Boudiaf pour présider le Haut Conseil d'Etat (HCE)

29 juin 1992 : Assassinat de Boudiaf

Enfin, l'installation de Ali Kafi à la tête du HCE, en attendant de trouver mieux.

Cette instabilité institutionnelle et politique sur fond de guerre politique et civile ne touche pas un homme : le général-major Khaled Nezzar. Et pour cause...Ministre de la Défense nationale depuis juillet 1990 et véritable patron de l'armée, c'est lui qui tire les ficelles. Il ne décide rien sans l'assentiment des pairs au sein de l' «institution militaire», mais son rôle est capital.

Ni l'arrêt du processus électoral, ni l'élimination de Chadli, ni encore le recours à Boudiaf n'auraient eu lieu sans lui. Seulement voilà, l'état de santé de l'homme fort de l'Algérie inspire autant d'inquiétudes que celui du pays. D'autant que Abdelaziz Bouteflika s'était désisté en toute dernière minute.

«On» cherche donc quelqu'un de «confiance» qui occuperait le poste. Or, Liamine Zeroual offre, à cet égard, le profil idéal, le «bon i» par excellence. Il a vraiment tout pour plaire : compétent, sérieux, intègre, son horizon se limite aux confins du monde militaire.

Il a son caractère, mais la manière dont il a géré la controverse sur la structuration de l'armée plaide, finalement, en sa faveur. Pour avoir eu raison avant les autres, il n'a pas pour autant donné à son conflit avec tel ou tel général, une dimension politique ou personnelle. Par ailleurs, Khaled Nezzar et Liamine Zeroual, originaires au demeurant de la même ville (Batna) ont conservé les meilleures relations. Que Zeroual appartienne historiquement au clan des vétérans de l'ALN constitue, à la réflexion, un atout supplémentaire. Sa promotion apparaîtra comme un facteur d'équilibre alors que l'armée a besoin de toute sa cohésion pour faire face à la rébellion islamiste.

II/ L'APPEL DU 16 JANVIER

L'Armée au cœur ! N'ayant pu supporter que la principale force de défense du pays soir ravalée au rang de garde prétorienne - avec, entre autres, un plan de modernisation des forces terrestres inadapté à leurs misions, et le sien ayant été écarté par le président Chadli Bendjedid, il avait, en 1990, «claqué la porte» au nez d'un pouvoir qui croyait, alors, tout détenir, les moyens et les connaissances, et qui, donc, voulait tout régenter.

Le temps d'une ambassade...dans une Roumanie décadente, et c'est rapidement une remise des clefs, et le retour à Batna, la ville natale.

A 55 ans, lorsqu'on est intègre, la vie, dans une ville de province, des Hauts-plateaux, aux pieds des Aurès, ne peut qu'être ennuyeuse. Surtout lorsqu'on n'a nullement l'âme «affairiste». Ce fut, donc, surtout un retour aux sources, et une cohabitation quotidienne avec les réalités très dures de l'Algérie profonde, en dehors d'un système alors nageant dans la corruption totale.

Jusqu'à ce fameux jour de juillet 1993 lorsqu'on vint frapper à sa porte...pour prendre en charge le commandement de l'Armée Nationale Populaire en qualité de ministre de la Défense nationale.

Cette fois-ci, il n'allait pas refuser l'appel. On avait, en effet, parlé souventes fois de lui, tout particulièrement en tant que ministre de l'Intérieur, au lendemain de l'assassinat de Boudiaf. Il avait alors refusé l'offre, n'étant, peut-être, pas prêt, ou tout simplement pas disposé à jouer au garde-chiourme. Il est vrai que l'appel venait de compagnons d'armes très proches, eux-mêmes à la recherche d'une relève de confiance et, surtout de qualité.

Le général-major Khaled Nezzar, 57 ans, ministre de la Défense nationale assumait, aussi, les fonctions de membre du Haut comité d'Etat, présidé par Ali Kafi., et il devenait très difficile, de plus en plus, de faire face aux taches générées par la fonction politique et, d'autre part, la fonction militaire.

Il avait, aussi, disait-on, des problèmes graves de santé. D'autant que, une année après l'assassinat de Mohamed Boudiaf, le terrorisme intégriste prenait de l'ampleur. D'où la nécessité d'une très sérieuse réorganisation des services de sécurité, l'Armée en tête, et une réunion des stratégies à mettre en œuvre pour combattre une véritable gangrène. Ainsi qu'une action politique plus cohérente, en dehors des querelles subalternes au sein même du dispositif institutionnel, déjà affaibli par l'originalité d son organisation.

Le général-major Khaled Nezzar abandonne donc le ministère de la Défense nationale à Liamine Zeroual qu'il connaît bien puisqu'il lui avait succédé comme commandant des Forces terrestres, et avait été son adjoint quand le premier avait été désigné en novembre 1988 comme chef d'Etat-major.

Ce n'était pas là le seul changement : Mohamed Lamari, 56 ans, chef des Unités spéciales, succède à Abdelmalek Guenaizia à l'Etat-major.

Quant au général Mohamed Mediène, dit Tewfik, 56 ans, il continue à diriger la direction des Renseignements et de la Sécurité (DRS)

Il y avait, aussi, Abbès Ghezaiel à la Gendarmerie nationale.

L'ex-général Liamine Zeroual, un civil, arrive donc à point nommé. Comme signe clair de «rupture avec le système». Pour avoir eu raison,avant les autres, en ce qui concerne la re-structuration de l'Armée. Comme appartenant historiquement au clan des vétérans de l'ALN. Tout en faisant partie, aussi, de ceux qui ont affiné leur formation dans des académies renommées de Syrie, d'URSS, de France....

Les débuts de notre homme sont discrets. Trop discrets même, ce qui a laissé penser à une sorte d'enfermement sur soi le réduisant au rôle de simple exécutant d'on ne sait quelle coterie.

En fait, ce n'était là qu'une période d'observation du terrain et de réflexion avant la réorganisation nécessaire et l'action. Tout en prônant la politique de dialogue comme cela se révèlera plus tard.

Rien ne se fait sans étude et discussion préalables afin de diminuer les risques d'échec et de maximaliser le taux de réussite.

En un peu plus de cinq mois de présence à la tête du ministère de la Défense nationale, Liamine Zeroual s'est exprimé deux fois seulement.

Le 24 octobre, il accorde une interview à l'APS, dans laquelle il «lance un appel à toutes les forces patriotiques et de progrès...», pour qu'elles œuvrent en commun en vue de trouver, avant la fin de l'année, une solution consensuelle à la crise...». Et, «à cet effet, la clase politique est interpellée».

Média et moment symboliques ! Un organe de presse tout ce qu'il y a de plus officiel et un message diffusé par écrit ne souffrant donc aucune interprétation dilettante.

Juste après que la Commission du Dialogue national, créée le13 octobre, ait reçu, de la part du HCE, les «pleins pouvoirs» dans ses actions et ait entamé ses premiers contacts officiels avec un certain nombre de partis politiques (13 octobre puis 16 octobre). Et, juste avant (26 octobre) les «rencontres préliminaires « de la CDN avec les grands partis, à titre individuel, et à titre collectif avec d'autres formations. Tout cela pour préparer une Conférence nationale (janvier 1994)

Par la voix de son Chef, l'ANP, représentée d'ailleurs au sein de la CDN par trois militaires sur un total de neuf membres, venait, non pas de donner son avis, mais de présenter sa démarche...face aux hésitations des uns, aux refus d'autres et aux doutes de certains.

Le 16 janvier, juste avant la tenue de la Conférence du Consensus national, le ministre de la Défense nationale intervient à nouveau. Mais, cette fois-ci, ayant certainement pris un peu plus d'assurance (on verra qu'avec la communication audiovisuelle, le problème n'a jamais été totalement résolu), et nécessité faisant loi, le moment étant plus grave encore car l'avenir du pays devant se décider (les 25 et 26 janvier 1994), c'est la télévision qui profite de la déclaration. Annoncée à l'avance, elle a vu l'audimat atteindre certainement, cette soirée -là, son optimum durant les 30 minutes.

Un véritable tabac !

Les Algériens découvrent, tout d'abord, «l'illustre inconnu». Il correspond presque parfaitement à ce qu'ils espéraient avoir : corps trapu, visage carré, grosse moustache poivre-sel de baroudeur, un regard implacable, le ton vigoureux et décidé, costume strict..et, surtout, un langage clair et précis, ne souffrant aucun gaspillage de terme. Les quatre causes politiques de la crise, les cinq causes économiques, les quatre causes sociales... chacun s'est retrouvé...Un note d'espoir puisqu'il est très possible de contenir la crise et de lui trouver des solutions adéquates. Avec la participation de toutes les parties et les efforts de tous les citoyens honnêtes...et en renonçant, à jamais, à la pratique de la violence politique.

Ensuite, un engagement de l'Armée : Elle ne tolèrera pas désormais d'être un instrument dans le cadre des luttes et des ambitions politiques de quelque partie que ce soit. Et, elle considère que la rupture souhaitée passe par l'instauration d'un «système national nouveau».

Pour les uns, enfin un Chef. Enfin, un patron. Pour d'autres, «l'homme providentiel» que l'Algérie se cherchait depuis (au moins) 1988. En tout cas, pour beaucoup, «l'homme de la dernière chance».

III/ LA CONTINUITE ET LE CHANGEMENT

On s‘y attendait depuis quelques jours, mais rien n'était sûr, et d'autres noms circulaient dans les coulisses du Palais des nations durant la tenue de la Conférence de Consensus national les 25 et 26 janvier 1994 : Bouteflika Abdelaziz (il reconsidèrera sa décision de se porter candidat après avoir pourtant donné son accord de principe), Kafi Ali, Benhamouda Abdelhak...

Mais le premier posait trop de conditions, le second était décrédibilisé, et le troisième pas assez consensuel. Les 1235 délégués se sont alors «rabattus», sans que cela ne soit une solution de facilité, sur la continuité, mais dans le changement. Les fonctions de Président de l'Etat, pour une période transitoire de trois années, étaient attribuées au ministre de la Défense nationale, l'ex-général Liamine Zeroual.

Pour les plus dubitatifs, ce sont les militaires (et le Haut conseil de Sécurité) qui ont choisi leur homme. En fait, la chose est beaucoup plus difficile à décrypter.

Il s'avérait que Liamine Zeroual a su, avant et surtout durant sa présence à la tête du ministère de la Défense nationale, d'abord donner de lui-même une excellente image à l'opinion publique. Et ce, en deux seules sorties médiatiques. Ensuite, en tissant des liens avec les syndicalistes de l'Union générale des Travailleurs algériens (UGTA) et l'Union nationale des Paysans et Travailleurs agricoles (UNPTA). Ils ont été, ainsi, les premiers à citer, devant une certaine impasse, son nom, lors de la Conférence de Consensus national.

Globalement, la satisfaction et l'espoir ont accompagné la désignation.

. Quand Liamine Zeroual accède aux commandes du pays, il hérite d'une situation socio-politique qui ne prête guère à l'optimisme. Le pays s'est davantage enfoncé dans la récession, et l'évolution politique, sur fond d'un terrorisme persistant, confinait à l'impasse.

Sur le plan économique, tous les clignotants sont au rouge. L'année 1992 s'est terminée par une nouvelle chute de la production industrielle de l'ordre de 2,2% par rapport à 1991. Le taux d'utilisation des capacités de production n'a guère dépassé les 51%, tandis que l'inflation s'est poursuivie, avec une hausse de 31% des prix à la consommation, alors que, de son côté, le chômage enregistrait une nouvelle hausse.

1993 n'a guère été meilleure et aucun progrès notable n'a été enregistré. Pire encore, avec la chute des prix du baril de pétrole, l'Algérie a enregistré, au cours de cette même année, un manque à gagner qui frôle le milliard de dollars, et le patron de Sonatrach n'escompte tout au plus, pour 1994, que des recettes de l'ordre de 8 milliards de dollars, alors que le remboursement du service de la dette, sera, lui, de 9,3 milliards de dollars. L'accord d'ajustement structurel que négocie alors l'Algérie avec le FMI se fait ainsi dans les pires conditions socio-économiques et politiques.

Mais, le pouvoir n'est pas au bout de ses peines. La crise économique se double d'une crise politique. Une crise politique sur fond de crise identitaire, de terrorisme et de défiance relative de l'opinion à l'égard des institutions et de ceux qui les gèrent, surtout depuis la mort de Mohamed Boudiaf. La Conférence nationale, handicapée par l'absence voulue ou calculée de certaines formations politiques, un terrorisme persistant, ont rendu problématique une issue politique de la crise. D'où, un besoin de rupture nécessaire, tant au niveau politique qu'économique, afin, qu'à nouveau, la confiance revienne graduellement.

Plus que tout autre, Liamine Zeroual est donc attendu au tournant.

Durant les trente premiers jours de son mandat, le Président de l'Etat semble avoir opté pour une démarche prudente, faite de petits pas. L'essentiel a été dit lors de son discours à la Nation, le 7 février. Sur un plan général, opter pour le changement par une rupture qui soit globale et qui implique toute la société avec ses forces politiques et sociales. Mais, dans le court terme, il faut régler la crise politique par le dialogue sans exclusive, en conformité avec les objectifs tracés par la plate-forme de transition. Le choix s'est fait pour un traitement politique de l'intégrisme et non exclusivement sécuritaire. Tandis qu'au plan économique, le choix pour la poursuite de profondes réformes structurelles, qui ne sacrifierait pas le social sur l'autel de l'efficacité économique, est réaffirmé. Et, dans ce cadre, il faut trouver, avec le FMI, une solution la moins douloureuse socialement au problème de l'endettement extérieu.

Son premier acte politique fut de reconduire Redha Malek et son gouvernement, afin de maintenir une certaine continuité des affaires de l'Etat. Un choix qui n'a pas manqué de susciter quelques grincements de dents, notamment du côté des forces conservatrices.

En direction de la place politique, son ouverture pour une reprise du dialogue ne s'est pas encore concrétisée. Echaudée probablement par l'expérience passée, la classe politique observe, à l'endroit du Président de l'Etat, une prudence mesurée. Seules signaux perceptibles de cette politique et non des moindres, les premières mesures de libération des détenus des camps du Sud, libérations qui n'ont suscité aucune réaction de la part de ceux qui les réclamaient comme condition pour une reprise du dialogue.

Au plan économique, après la visite-éclair de Camdessus du FMI, Liamine Zeroual est sur le point de réaliser son pari d'un accord d'ajustement structurel aux effets sociaux les moins douloureux. Il l'a, d'ailleurs, réaffirmé, le 24 février, devant les travailleurs. Bien qu'avec la chute des prix du baril de pétrole, ce pari apparaissait du moins problématique, dans un contexte marqué par de fortes tensions sociales.

A peine après un mois de gestion, les événements sont allés très vite. Pour le nouveau Président, qui bénéficiait d'un état de grâce, l'objectif était d'éviter une radicalisation de la société à l'endroit des institutions et du pouvoir, même si sa marge de manœuvre apparaissait des plus réduites compte tenu des tensions socio -politiques existantes et à deux mois de l'installation d Conseil national de transition.

En décembre 1995, un hebdomadaire londonien, Al Madjalla, estime que le Président Liamine Zeroual est l'une des personnalités qui ont brillé sur la scène internationale et qui se sont illustrées et influé positivement dans divers domaines, durant l'année.

Il est parvenu, écrit-elle, en moins de deux années, à créer «une dynamique politique positive et une méthode propre dans le traitement de la crise algérienne», ajoutant que «ce point fait l'unanimité de la quasi-totalité de la classe politique en Algérie», conciliant, d'une part la fermeté sécuritaire et l'intensification des efforts de lutte contre le terrorisme et, d'autre part, le dialogue sans exclusive et sans conditions préalables, hormis l'engagement de toutes les parties au dialogue de rejeter la violence et au respect de la Constitution et des lois de la République».