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Criminaliser la colonisation : donner enfin toute sa place au 8 mai 1945

par Toufik Hedna

Le débat relancé en Algérie autour d’une loi visant à criminaliser la colonisation française n’est pas un simple épisode de calendrier politique. Il traduit une attente ancienne, celle de voir l’histoire coloniale sortir du flou, sortir des formules, sortir des demi-mots.

Une telle démarche, si elle veut être utile, ne peut pas seulement reposer sur une évidence morale. Elle exige une base solide, des faits établis, des dates assumées, des lieux identifiés, des responsabilités documentées. Autrement dit, une mémoire adossée à une histoire.

Cette exigence n’est pas théorique. Elle existe déjà, noir sur blanc, dans des travaux d’enquête menés avec patience, loin des plateaux et des commémorations rapides. Parmi eux, l’un s’impose par sa méthode et par son objet, Sétif, la fosse commune - Massacres du 8 mai 1945, de Kamel Beniaiche.

Depuis plus de vingt ans, l’auteur mène un travail de recoupement rigoureux, archives, témoignages, rapports administratifs, visites de terrain, confrontation des récits coloniaux et des mémoires locales. Son livre ne se contente pas d’émouvoir, il établit. Il ne se contente pas de dénoncer, il documente. Il restitue ce que les débats mémoriels perdent souvent, la précision.

Et cette précision nous ramène à une date centrale, à la fois connue et insuffisamment traitée à la hauteur de ce qu’elle représente, le 8 mai 1945.

Une date fendue en deux

Il existe des dates que l’on célèbre, et d’autres que l’on enterre sous la célébration des premières. Le 8 mai 1945 est de celles-là. Pendant que l’Europe se félicitait de sa victoire sur le nazisme, à Sétif et dans toute sa région, une autre histoire se jouait, sans caméras, sans discours, sans procès. Une histoire qu’on n’a pas seulement mise de côté. Une histoire qu’on a longtemps maintenue dans un angle mort.

Ce jour-là, des Algériens sortent dans la rue. Ils ne contestent pas la fin du nazisme. Ils rappellent un engagement. Des promesses formulées durant les années de guerre. Des droits différés depuis trop longtemps. Ils réclament une reconnaissance politique minimale, à la hauteur des sacrifices consentis sur les champs de bataille européens. La victoire proclamée contre la barbarie devait ouvrir une ère nouvelle. Mais cette ère nouvelle s’arrêtait aux portes de la colonie.

La réponse est rapide. Sévère. Structurée.

Le 8 mai 1945 ne relève pas d’un incident isolé. Il correspond à une logique de maintien de l’ordre colonial telle qu’elle s’exerçait dès lors que l’autorité était perçue comme menacée. Ce jour-là, ce n’est pas seulement une foule qu’on disperse. C’est une revendication politique qu’on écrase. Et l’écrasement devient message.

Une répression organisée, inscrite dans un système

Ce qui se produit à Sétif, Guelma, Kherrata et dans de nombreuses localités environnantes ne peut être réduit à une réaction spontanée. Les opérations de répression s’inscrivent dans une chaîne de décisions, de transmissions d’ordres et de pratiques déjà éprouvées dans le cadre colonial. L’histoire ne tient pas seulement dans un point de départ urbain. Elle se poursuit dans l’extension progressive des opérations, dans la logique de ratissage, dans la violence exercée loin des regards.

Villages encerclés. Arrestations massives. Exécutions sommaires. Bombardements de zones rurales. Déplacements forcés. Corps abandonnés, parfois jetés, parfois enterrés à la hâte. La répression prend aussi la forme d’un avertissement général, frapper pour signifier que toute demande d’égalité politique est une faute, et que cette faute se paie collectivement.

Cette violence a une dimension physique évidente. Mais elle comporte aussi une dimension mémorielle profonde. Très vite, les faits sont reformulés. Les victimes deviennent des chiffres imprécis. Les événements sont qualifiés de « troubles ». Les responsabilités sont fragmentées. On privilégie la narration administrative qui ferme le dossier, plutôt que la qualification politique qui oblige à l’ouvrir.

C’est ainsi que le massacre glisse vers une lecture atténuée, puis vers un silence durable.

Le silence, héritage et prolongement du crime

Ce qui distingue le 8 mai 1945 d’autres épisodes violents de la période coloniale, c’est la durée du silence institutionnel qui l’a suivi. Pendant des décennies, de nombreuses victimes sont restées sans reconnaissance officielle. Des familles ont vécu sans lieu de recueillement, sans récit public stabilisé, sans possibilité de transmettre une histoire clairement nommée.

La douleur est restée privée, fragmentée, parfois murmurée, souvent enfermée dans l’espace familial.

On n’a pas seulement tué. On a empêché le deuil de devenir une parole collective. Et lorsqu’on empêche une société de pleurer publiquement ses morts, on empêche aussi cette société de faire de la douleur une mémoire transmissible. Le silence devient alors une seconde violence, moins spectaculaire, mais plus longue, plus insidieuse, plus corrosive.

Ce silence n’est pas toujours le produit d’une intention explicite à chaque étape. Il est aussi l’effet d’un empilement, prudences diplomatiques, renoncements politiques, inerties administratives, traitements sélectifs de l’histoire. Mais ses conséquences sont concrètes, une mémoire inachevée, vulnérable aux contestations, difficile à inscrire dans un cadre juridique clair.

Reconnaître le 8 mai 1945, ce n’est pas rouvrir une plaie pour le plaisir de la douleur. C’est stabiliser un fait historique. C’est sortir d’une zone grise où l’événement est connu mais pas pleinement qualifié. C’est faire passer ce moment de la rumeur à la connaissance, du souvenir à l’histoire.

Quand l’Histoire revient par les marges

Ce retour n’a pas eu lieu par décret. Il est revenu par le bas. Par les témoins. Par les familles. Par les récits transmis à voix basse. Et surtout, par le travail patient d’enquêteurs qui ont refusé de laisser ce chapitre se dissoudre dans l’indétermination.

C’est ici que l’apport de Kamel Beniaiche prend tout son sens. Son travail ne relève ni d’un pamphlet ni d’une chronique commémorative. Il s’appuie sur une méthode, recouper, localiser, comparer, vérifier. Il restitue des lieux précis. Il ramène des noms. Il reconstitue des séquences. Il donne aux événements une matérialité qui empêche l’évasion rhétorique.

Là où l’histoire institutionnelle parlait de contexte, ce travail parle de territoires. Là où elle parlait de troubles, il parle de corps. Là où elle parlait de maintien de l’ordre, il parle de fosses communes. Ce déplacement est fondamental parce qu’il change la nature du débat. On ne discute plus d’une abstraction, on regarde une carte. On ne discute plus d’une formule, on examine des traces.

Ce déplacement n’est pas polémique. Il est méthodologique. Et c’est précisément ce qui lui donne sa force.

Une loi, un cadre, une exigence de précision

Dans ce contexte, la réflexion engagée en Algérie autour de la criminalisation de la colonisation prend tout son sens. Elle appelle non pas une surenchère, mais une clarification structurée. Une loi mémorielle gagne en force lorsqu’elle s’appuie sur des faits solidement établis, reconnus, transmissibles. Le 8 mai 1945 peut et doit faire partie de ces repères structurants.

Non comme un symbole vague, mais comme un événement documenté, enseignable, juridiquement qualifiable. Non comme un souvenir utilisé, mais comme une réalité historique stabilisée. Car c’est ainsi que la mémoire se protège, en se dotant de preuves. Et c’est ainsi que le droit devient crédible, en s’appuyant sur une histoire précise, vérifiable, opposable.

La démarche actuelle offre donc une occasion importante. Faire en sorte que mémoire, histoire et droit se renforcent au lieu de s’ignorer. Faire en sorte que le travail historique nourrisse le cadre juridique, et que le cadre juridique protège la mémoire de l’effacement ou de la contestation.

Ce que le 8 mai 1945 appelle aujourd’hui

Il n’appelle pas des slogans. Il n’appelle pas des commémorations de circonstance. Il n’appelle pas des discours emphatiques qui fatiguent plus qu’ils n’éclairent. Il appelle un statut clair. Une reconnaissance assumée. Une place lisible dans les programmes scolaires. Et une formulation sans ambiguïté des faits.

Tant que cette clarification n’est pas pleinement accomplie, le 8 mai 1945 restera une date à deux vitesses, célébrée comme victoire dans les calendriers européens, vécue comme fracture inachevée dans la mémoire algérienne. Une date fendue, où l’on applaudit la liberté d’un côté, pendant qu’on étouffe la demande de liberté de l’autre.

Criminaliser la colonisation, si telle est la voie choisie aujourd’hui, suppose de s’appuyer sur des repères historiques fermes. Le 8 mai 1945 en est un. Non pour entretenir un conflit mémoriel, mais pour mettre fin à une zone d’ombre. Non pour exciter les passions, mais pour établir une vérité transmissible, utilisable, durable.

L’Histoire a appris à se taire ce jour-là. Il est temps, enfin, de lui apprendre à parler.

NB- Kamel Beniaiche, Sétif, la fosse commune – Massacres du 8 mai 1945, ouvrage d’enquête historique consacré aux événements de mai 1945 dans la région de Sétif.

Photos : Archives- Jean Louis Planche