Envoyer à un ami | Version à imprimer | Version en PDF

Le pétrole des guerres: Dividendes provisoires pour l'Algérie et émergence d'un nouvel ordre énergétique

par Khaled Chebli*

Comme le dit l'adage, « le malheur des uns fait le bonheur des autres ». L'escalade militaire liée à la guerre américano-israélienne contre l'Iran a entraîné une hausse notable des prix du pétrole, offrant aux pays exportateurs situés hors de la zone de tension - dont l'Algérie - des gains financiers rapides. Toutefois, cette hausse ne constitue pas seulement un phénomène économique conjoncturel ; elle révèle une transformation plus profonde de l'ordre énergétique mondial, où le droit international, la sécurité énergétique et la compétition géopolitique s'entrecroisent pour dessiner les contours d'une ère post-pétrolière.

Chaque crise dans la région du Golfe met en lumière la fragilité du système juridique international régissant les flux énergétiques. Certes, le droit international consacre la liberté de navigation et la stabilité du commerce mondial, mais il demeure limité face aux effets immédiats des conflits armés sur les marchés. À la moindre menace pesant sur une zone majeure de production, les prix s'envolent sous l'effet du risque anticipé plutôt que d'une pénurie réelle. Le pétrole augmente alors par crainte, et non par rareté. Cette dynamique transforme les tensions géopolitiques en « prime de risque » structurelle intégrée aux marchés énergétiques.

Dans ce contexte, l'Algérie bénéficie de la hausse des prix sans être directement impliquée dans le conflit ni exposée à ses risques sécuritaires. Une dynamique récurrente dans l'histoire énergétique : toute instabilité au Moyen-Orient élargit la marge de manœuvre financière d'autres producteurs. La Russie apparaît également parmi les principaux bénéficiaires de ces turbulences, en raison de sa capacité à rediriger ses exportations et à tirer parti des tensions structurelles du marché. Mais ces dividendes restent, par nature, provisoires, car ils reposent sur l'instabilité plutôt que sur une transformation durable de la demande mondiale.

Le paradoxe majeur réside toutefois dans le fait que ces mêmes guerres accélèrent simultanément la remise en cause de l'ère pétrolière. Confrontées à des chocs énergétiques répétés, les économies industrielles renforcent leurs stratégies de réduction de la dépendance aux combustibles fossiles. C'est ici qu'émerge une transition juridique silencieuse : adoption de législations nationales favorables aux énergies renouvelables, politiques publiques de diversification énergétique et intégration du concept de « sécurité énergétique » comme fondement de souveraineté économique.

Au cœur de cette mutation se trouve la Chine. Tandis que les puissances traditionnelles se disputent les flux pétroliers, Pékin consolide son influence dans les technologies alternatives. Elle domine la production de panneaux solaires, de batteries pour véhicules électriques, d'équipements éoliens et de segments essentiels des chaînes d'approvisionnement en minerais stratégiques. Le centre de gravité énergétique se déplace ainsi des États détenteurs de ressources naturelles vers ceux qui maîtrisent l'innovation industrielle. La question n'est plus : qui possède les puits ? Mais plutôt : qui contrôle les batteries ?

Face à cette dynamique, un courant plus prudent cherche à préserver la centralité du pétrole et du gaz dans l'économie mondiale. Porté par des puissances disposant d'importantes réserves ou d'intérêts stratégiques dans le maintien de la demande - notamment les États-Unis, l'Arabie saoudite et la Russie - ce courant privilégie une transition graduelle afin de prolonger le rôle des hydrocarbures. Entre ces deux orientations se dessine un nouveau clivage énergétique : celui qui oppose l'économie du carbone à l'économie de l'électricité. L'essor des véhicules électriques illustre clairement ce basculement. Une grande partie des modèles compétitifs qui conquièrent les marchés internationaux provient de l'industrie chinoise, signe que la compétition énergétique s'est déplacée des champs pétroliers vers les centres technologiques. La géopolitique de l'énergie glisse ainsi des territoires d'extraction vers les espaces d'innovation industrielle.

Par ailleurs, ces tensions favorisent également le retour du débat sur l'énergie nucléaire, notamment en Europe. Pour des pays comme l'Allemagne, confrontés aux limites d'une dépendance énergétique externe, le nucléaire apparaît de nouveau comme un instrument de souveraineté énergétique. Ce choix relance, dans le même temps, les discussions juridiques relatives à la compatibilité entre transition écologique, sécurité énergétique et indépendance stratégique.

Pour l'Algérie, l'équation demeure ambivalente. La hausse des prix du pétrole offre une respiration budgétaire bienvenue, mais elle constitue également un signal d'alerte. Le monde s'oriente progressivement vers une réduction structurelle de la dépendance aux hydrocarbures, et chaque crise géopolitique accélère ce mouvement. L'enjeu stratégique n'est donc pas tant de profiter de la hausse des prix que de transformer cette rente conjoncturelle en levier de diversification économique et d'investissement dans les énergies renouvelables, notamment solaire, où l'Algérie dispose d'un potentiel considérable.

Ainsi, le pétrole des guerres offre aujourd'hui des dividendes provisoires à certains producteurs, dont l'Algérie. Mais, paradoxalement, ces mêmes crises contribuent à accélérer l'émergence d'un nouvel ordre énergétique mondial, moins dépendant des hydrocarbures et davantage structuré autour de la technologie, de l'électricité et de la souveraineté industrielle. Entre gains immédiats et mutation structurelle, la véritable question pour les États producteurs n'est plus de savoir combien rapporte le pétrole, mais combien de temps encore il restera au cœur de l'équation énergétique mondiale.

*Chercheur universitaire en droit constitutionnel et affaires parlementaires, membre du Laboratoire de recherche en droit, urbanisme et environnement Faculté de droit, université Badji-Mokhtar, Annaba.