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Compte et mécompte

par Bouchan Hadj-Chikh

Je me prends parfois pour un extraterrestre. Peut-être même que je le suis devenu parce que ? venant d'un ailleurs où je me trouvais en VDI, vacances à durée indéterminée, qui réunit tous les éléments naturels, identiques à ceux de mes origines ? je ressens comme une pesanteur sur mes épaules et mon corps.

Je ressemble, pourtant, bel et bien, aux personnes que je croise dans les rues. Deux bras, deux mains, deux jambes et deux pieds articulés sur un corps qui soutien, en équilibre parfois ins-table, une tête prétendument bien faite. Vous voyez, j'ai comme un doute en écrivant cela. Bien faite, bien faite, voire. Sans doute ne l'est-elle plus, que cette restriction mentale a un lien avec des repaires appris, perdus, retrouvés puis égarés aujourd'hui.

Je confis mes tourments à mes amis d'enfance pour tenter de comprendre la ville et ses gens, pour tirer, de leur expérience et de notre histoire commune, les points de convergence qui me permettraient de trouver une place. Ils furent unanimes. Je me portais bien. Je n'avais pas changé. En revanche, à la suite de ma longue absence, je me trouvais maintenant en dehors de la bulle, précisa le plus proche d'entre eux.

- C'est quoi cette bulle ?

- La bulle est un nouveau code de conduite.

- Ah ! Et alors ?

- Il a été adopté à l'écrasante abstention des votants.

- Tu veux dire, majorité des suffrages exprimés ?

- Du tout. Je dis bien à l'écrasante abstention des votants. On nous demande de voter, nous restons chez nous, dans notre bulle, parce qu'on en a marre de leurs salades et ils proclament le vainqueur. Ainsi, ils nous laissent tranquille.

- Ah bon ?

Il répondit :

- Ca se passe comme ça d'où tu viens ? Les gens ont démis-sionné ? Ils font comme nous ? Ils ne s'occupent plus de leurs af-faires ?

- Pas tout à fait. Mais il faut sortir de cette bulle, non ?

De la semaine, il ne me quitta pas d'un pas. Il voulait la théorie et la pratique. Le produit en mains. Je me décidai de l'entrainer, directement, dans des travaux pratiques. Tous les deux, nous demandâmes audience au député de la ville pour une mise à jour de nos logiciels, en quelque sorte, lui demander ce qu'il a fait en notre nom, et, dans la foulée, partager avec lui nos préoccupations qui relèvent de la méta-politique. En d'autres termes, nous ouvrir les portes de la caverne d'Ali Baba.

Nous parcourûmes les rues de la ville à la recherche de sa permanence avant de nous résoudre à l'évidence. Il n'avait pas de lieu de rencontre. De consultation. Il en avait bien une. Mais ça, c'était avant les élections.       - Il est sans doute en réunion à l'assemblée, dit mon ami.

Nous décidâmes de réduire nos prétentions, d'aller parta-ger d'autres interrogations, de bas étage celles-là, avec le premier personnage de la ville. Lui demander, par exemple, pourquoi il y a tant de nids de poule dans les rues et boulevards qui faisaient autrefois la fierté de la ville ? Le sculpteur Buren, le concepteur des colonnes du Louvre, était-il passé par là ? Pourquoi les immeubles du centre ville, à la belle architecture d'autant, ne ressemblaient à plus rien. Pourquoi donc les sachets de plastiques de toutes les couleurs étaient-ils éparpillés dans tous les coins de verdure et autour des poubelles publiques ? Si c'est intentionnel, qu'il nous explique le sens artistique de ces compositions. Dans la foulée, nous nous promettions de savoir pourquoi il n'existait pas d'aire de jeux dans certains monstrueux ensembles d'habitations ? Pourquoi on préférait les entrepreneurs étrangers aux nationaux ? Pourquoi, enfin, le goudron n'avait-il pas été coulé sur les voies autour des immeubles ? Des questions toutes simples.

Curieusement, lui aussi était en réunion.

Finalement, aux deux représentants du peuple, nous déci-dâmes d'envoyer, au premier, une demande d'audience, au siège de l'assemblée nationale, au second, une demande similaire déposée à la réception de la mairie. Dans les deux textes nous suggérions des séances publiques régulières avec les électeurs afin que tout le monde puisse profiter de leurs explications, au coup par coup. Pour sortir de la bulle. C'est notre droit citoyen. Les demandes n'étaient pas exorbitantes.

Nous attendons leurs réponses.

Elles ne sauraient tarder, je vous rassure.

Quand ils lanceront l'invitation aux meetings, et si vous ne pouvez pas vous libérer de votre travail pour y participer, pour porter une contradiction constructive, nous vous promettons de vous rapporter, fidèlement, leurs propos. Pour que cessent vos inquiétudes et les nôtres, vos blocages, et que disparaissent les plis qui barrent les fronts.

Parce qu'il n'y a pas que les élections présidentielles pour nous occuper l'esprit et nous faire oublier la mal-vie au quotidien. Nous savons tous que le pourrissement du poisson commence par la tête. Nous savons aussi qu'il y a des poissons de diverses tailles. C'est pour cela que nous avons décidé de nous intéresser aux sardines, de petite et moyenne taille, laissant les requins à d'autres.