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L'Algérie, ce laboratoire des incertitudes !

par Kamal Guerroua

Si la Tunisie s'est parée, après trois ans d'incubation et d'attente post révolutionnaire, des suites d'un printemps arabe marathonien des nouveaux oripeaux d'une nation démocratique à tendance progressiste, l'Algérie qui en est jusque-là épargnée semble s'acheminer plutôt droit vers un imbroglio socio-politique que vers une issue définitive de la crise multidimensionnelle à laquelle elle fait face depuis son indépendance.

Tout porte à croire en effet qu'un fossé de plus en plus large se creuse au jour d'aujourd'hui entre les deux modèles, antidémocratiquement convergents en bien des points auparavant, jusqu'à la chute de Ben Ali en début 2011. En témoigne, hélas du côté algérien, cette pérennité du statu quo et ce rejet de l'évidence démocratique par la nomenclature. A deux mois d'une élection présidentielle aux contours mal définis et aux perspectives bouchées, les hautes sphères dirigeantes se complaisent dans une sorte de "bricolage généralisé" et se tiennent à mille lieues de la gageure moderniste à laquelle s'attachent les bas-fonds sociaux et en particulier la jeunesse en s'engageant dans des duels et des combats de coqs inutiles.

Ainsi l'Algérie s'est-elle transformée en un géant laboratoire d'incertitudes! Grand malade ou bon portant, l'essentiel, c'est que le président Bouteflika ne se manifeste que trop rarement en public et les partis politiques ainsi que la société civile, depuis fort longtemps aux abonnés absents, sont emportés par un inéluctable penchant pour l'endormissement sur fond d'une crise morale et de valeurs ayant atteint ces dernières années son paroxysme (scandales financiers, dérives politiques, corruption)!

Une question se pose alors avec d'autant plus d'acuité qu'elle devienne le noeud gordien du fil de l'actualité : Bouteflika serait-il vraiment apte d'arpenter de long en large le pays pour une campagne électorale digne de ce nom avant l'échéance cruciale, prévue en avril prochain? En a-t-il à présent les forces physiques et morales suffisantes? Pourrait-il rempiler pour un quatrième mandat en bonne et due forme comme le soutiennent ses fervents défenseurs alors qu'à titre d'exemple, l'année 2013 en entier n'a vu, comble d'ironie, la réunion du conseil de ministres que deux fois pour un pays aussi vaste et aussi complexe (politiquement, géostratégiquement, économiquement) que l'Algérie?

Où va notre pays avec cette cadence de tortue sous un ciel obnubilé, présage de tant de déboires futurs? Triste sort d'une contrée qui dort sur une réserve de changes de plus 200 milliards de dollars et dont les trois quarts de sa population sont des jeunes de moins de 30 ans, qui plus est, ne sait pas, hélas, quoi faire avec! Mais à quoi cela sert-il après tout de posséder une manne pétrolière, aussi importante fût-elle, si on est à court d'idées et dépourvus de volonté pour refonder et réordonner cette maison, la nôtre, en pagaille? En réalité, au fur et à mesure que les jours passent, il ressort bien plus clair que l'option-Bouteflika est moins valide non seulement à l'intérieur du système (tiraillements et fortes divergences entre des clans en concurrence sur un éventuel quatrième mandat) mais aussi aux yeux de l'opinion internationale, du reste, très attentive à tout ce qui se passe dans notre pays surtout après l'assaut meurtrier qu'a menée l'armée nationale (A.N.P) sur le complexe de Tiguentourine à In Amenas, un précédent qui rappelle les avatars de la décennie noire de la terreur.

Certes, les puissances occidentales misent trop sur la stratégie de "la normalisation autoritaire" des régimes du sud, ce qui favoriserait dans une autre configuration l'élection de Bouteflika mais il n'en reste pas moins que le contexte fort bouillonnant du printemps arabe ait, entre-temps, changé cette donne.

Le poker gagnant du tout-sécuritaire semble être battu en brèche par la récente mue démocratique du voisin tunisien, laquelle, quoique cahotante, ait porté ses fruits en affermissant le principe de l'alternance pacifique au pouvoir avec l'assentiment populaire et le satisfécit de la communauté internationale. En conséquence de quoi, la perspective de contagion positive n'est plus à écarter pour la Libye et l'Égypte à titre d'exemple même si les réalités sociologiques dans ces derniers cas sont, de loin, bien différentes. En outre, la stabilité du pays dans le contexte maghrébin plaide en faveur d'un changement à la tête de l'Etat.

Car bien que jouant avec virtuose sur la fibre des équilibres claniques fragiles, le président Bouteflika ne serait pas capable d'atténuer comme avant, maladie oblige, les retombées des luttes au sommet du pouvoir. Qui plus est, a moins de chances d'achever, s'il est réélu bien sûr, le prochain mandat jusqu'à 2019 ! Un autre point important aussi à insérer dans cette grille de lecture, la mouvance islamiste dont l'audience se rétrécit est à terre et sans crédit, un facteur qui amènerait les occidentaux à exiger un changement structuré d'autant qu'ils seraient assurés que la perspective d'un printemps islamiste n'aura jamais lieu en Algérie! Reste maintenant, le poids de la rente pétrolière dans la gestion du statu-quo actuel, cette dernière est la donnée la plus importante dans ce jeu d'influences : Pouvoir et société, pouvoir-occident...etc.

En tout cas, le dilemme algérien inquiète fort à l'intérieur comme à l'extérieur. Toutefois, le régime actuel en a-t-il pris la mesure? Autrement dit, les "décideurs" ont-t-ils une solution de rechange en cas du désistement de dernière minute de Bouteflika ou la survenue d'une force majeur qui l'empêcherait d'aller jusqu'au bout de sa démarche ou cautionneraient-t-ils, si le scénario de l'incapacité totale du président se confirmait, un jeu démocratique transparent en se faisant passer pour une partie neutre qui départagerait équitablement les voix entre les autres candidats tout en se portant garants du processus démocratique en cours? Pour une première lecture, force est de constater que depuis l'arrêt du processus électoral en 1992, il s'est avéré que le régime politique planifie parfois pour des conséquences qu'il n'assume pas.         Le processus qui fut biaisé dès les municipales de 1990 a suivi son cheminement jusqu'aux législatives de décembre 91 sans que les autorités bougent le petit doigt. Ironie du sort, au moment où les urnes ont lâché leur verdict, la logique de force a prévalu ! Bienvenus les dégâts, une décennie de guerre civile et des milliers de morts!

Cette façon bohémienne de gérer les dossiers sensibles sans s'inquiéter de leurs conséquences est, à vrai dire, spécifique à notre élite gouvernante. Le mépris de la masse est une constante dans son fonctionnement. Par ailleurs, les déclarations fracassantes du secrétaire général du F.L.N Amar Saâdani ajoutent de l'huile sur le feu et nous renseignent à bien des égards sur cette gémellité solidement construite autour du couple "secret" et "rumeur" dans la tête de nos élites.

La communication officielle est bannie du cercle décisionnel et quiconque enfreint la règle serait lâché même par ceux qui l'ont adoubé au départ comme s'il y a des lignes rouges à ne jamais dépasser. Or, si Sâadani qui était parachuté d'en haut au grand dam de la base est l'homme fort de l'ex-parti unique, Bouteflika reste son président d'honneur, ce qui confère à ce dernier un droit de regard sur les activités, les déclarations et les prise de positions du F.L.N. Mais qu'en est-il réellement? Bouteflika était-il au courant de la déclaration avant que le S.G ne fasse son entretien? Va-t-il garder Saâdani ou le sacrifier ? Cette dernière option est peu probable d'autant plus que sur l'approche civile du pouvoir, les visions des deux hommes se marient ? Cela, il est vrai, pose problème au niveau du discours des élites et ses limites. Après tout, le système politique algérien est, paraît-il, miné de l'intérieur par des forces centripètes dont le noyau dur est difficile à décrypter.

De plus, le centre d'influence (cette fameuse boîte des décideurs) se déplace, se décentre et se recentre parfois dans des constellations hybrides d'abord au niveau de l'élite gouvernante, c'est-à dire dans la façade du régime (nationaliste et islamiste dans l'ex-alliance présidentielle, ensuite hétéroclite en temps actuels), puis en arrière-boutique dans cette convergence-divergence entre la présidence et l'Establishment militaire sur des questions de fond au gré des conjonctures politiques. S'il y a un qualificatif à coller au fonctionnement élitiste, ce serait bel et bien, le soutien fragile et la recherche d'intérêts.

Ainsi, l'unique moyen possible de glisser des messages est la rumeur, puis la propagande mais rarement par le biais de la presse à part l'épisode du général Mohammed Betchine, un proche conseiller de l'ex-président Zeroual dont les ambitions pour l'accession au pouvoir étaient in extremis tombées à l'eau en raison de la révélation de scandales financiers et d'affairisme. En clair, en agissant de cette manière, Sâadani s'est prêté à un exercice de dénigrement qui s'est subitement retourné contre lui !

La lutte des clans, érigée en méthode de gestion s'est substituée à la force légale. La réorganisation effectuée dans le corps de l'armée par le président Bouteflika le 11 septembre dernier en défaveur de la D.R.S et qui tient en haleine et l'opinion publique et la classe politique dans son ensemble s'inscrit dans cette perspective. Le régime se forge une forme d'armure dans les rumeurs, les atermoiements et la fuite en avant. Ce qui dénote une sensation du vide intérieur et surtout "l'absence d'un homme de consensus" qui convient aux parties en concurrence comme cela fut le cas durant les échéances électorales précédentes. En conséquence, le pays est sous emprise comme s'il couve une grippe chronique.

La donnée nouvelle, c'est que désormais en haut lieu, il n'y a plus cette relation fusionnelle, sans aspérité et sans conflits. La culture du secret dont se drapent les rouages du système ne permet pas toutefois de savoir l'étendue de ce vide, encore moins, si toute sortie médiatique est chronométrée, soigneusement étudiée ou si elle interprète seulement la propre opinion de celui qui la émet, le cas de Saâdani peut-être !