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Eux, c'est nous. Et nous, c'est les autres, ceux qui nous
dévisagent, une fois nos semelles imprimées sur leur géographie. Ceux qui
chuchotent dans nos dos avant de nous cracher au visage leur haine de la
différence. De réciter leur peur dopée aux discours de l'extrême droite et
légitimée par une politique de gauche peuplicide.
Leurs vieux changent de trottoir quand ils voient nos ombres assombrir
davantage notre peau et leurs jeunes nous prennent pour des cibles, des alibis
pour justifier leurs échecs. Là-bas, loin de chez nous, de la chaleur d'une
mère, du sourire d'un ami, on est l'étranger.
Eux, c'est l'étranger. Chassés par la faim, les guerres et la corruption des régimes, ils ont traversé la frontière pour se reposer sur nos trottoirs. Etalant leur misère aux carrefours, envoyant leurs gosses tendre la main aux feux tricolores, convoquant la misère de l'Afrique noire jusque sous les vitrines du centre-ville. Les premiers jours, la réaction est naturelle, de la compassion, de la pitié et une profonde gêne à la vue de cet étalage public de la déchéance humaine. On donne ce qu'on peut à ces hommes et femmes qui ne vous regardent pas dans les yeux. Appelant les âmes charitables à en faire de même, ne comprenant pas l'attitude des pouvoirs publics à ne rien faire devant le froid et la faim. Puis avec le temps, on s'habitue au spectacle, on s'en lasse avant de se poser les questions. Des points d'interrogation qui s'entrouvrent à peine sur un faisceau de méfiance qui finit par une défiance ouverte. On klaxonne au feu vert parce qu'un automobiliste prend son temps pour une petite pièce puis on jette un regard froid sur ces étrangers qui ne parlent même pas notre langue. «Des voleurs de travail, des profiteurs, des trafiquants d'enfants», même si on ne le dit, on ne le pense pas moins jusqu'au jour des soldes de tout compte. Des insultes aux agressions verbales jusqu'aux descentes punitives. Le viol parce qu'ils ne sont pas chez eux, des brimades parce qu'ils n'oseront pas répondre. Des sans-papiers qui ramènent dans leurs bagages cette misère noire, jusqu'à les suspecter d'être des moustiques porteurs de Zika et d'Ebola. Puis on finit par les dévisager, chuchoter derrière leur dos avant de leur crier de quitter notre pays. Nos vieux changent de trottoir quand ils les voient arriver, en groupe, et nos jeunes les prennent pour des cibles, des alibis pour justifier leurs échecs. Alors on devient les autres, et eux, notre misère qu'on promène en Europe. |
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