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Intervention de l'ANP, en dehors des frontières : Pressions américaines sur Alger

par Ghania Oukazi

Le secrétaire d'Etat américain aux Affaires étrangères a rappelé, avant-hier, que le terrorisme n'a pas de nationalité ni de frontières.

Cette précision, qui n'est certes pas nouvelle, le secrétaire d'Etat américain l'a faite en réponse à une question sur les capacités de l'Algérie «à produire la stabilité et à en être l'exportatrice, tout en sachant que ses gouvernants mettent en avant deux principes qu'ils veulent immuables : le premier, la non ingérence dans les affaires des Etats, le second, son armée n'intervient pas en dehors de ses frontières». Le ministre algérien des Affaires étrangères a, lui aussi, met en avant « l'internationalisation» du terrorisme mais quand John Forbes Kerry l'avoue, c'est qu'il pense que l'Algérie doit «s'investir, davantage, dans la lutte antiterroriste ». Ramtane Lamamra lui a répondu par une autre précision de taille. « Les pays frères de la région trouvent en l'Algérie, un important partenaire qui leur fournit une aide en renseignements, en équipements et en formation, » a-t-il affirmé. John Kerry rétorque que « nous faisons face, aujourd'hui, à des conflits plus complexes que jamais, il faudrait qu'on réfléchisse à relever d'importants défis, en matière de sécurité et de stabilité.»

La diplomatie a ses règles et ses sous-entendus. Les propos de Kerry laissent croire, aisément, que les Américains veulent faire sauter le verrou que l'Algérie a mis, en s'accrochant aux deux principes. D'ailleurs, plusieurs d'entre leurs responsables militaires, basés à Stuttgart l'Allemande, au titre de l'Africom (le Commandement américain pour l'Afrique), l'ont revendiqué, sans hésitation. En fait, si les Etats-Unis insistent pour que l'Algérie intervienne dans des conflits régionaux et permette à son armée de sortir, en dehors de ses frontières, c'est bien pour qu'ils ne soient pas obligés de le faire, eux-mêmes, comme c'est le cas, actuellement.

L'Algérie «une zone-tampon» pour l'Occident ?

La dislocation de la Libye a bien été la terrible conséquence de l'intervention de l'OTAN, sur instruction de Washington. La détérioration de la situation sécuritaire, dans les pays de la région, maghrébins et africains, laissent les Américains penser que c'est là l'occasion propice pour forcer la main à l'Algérie pour qu'elle fasse « la sale besogne.» Celle qui consiste en le nettoiement des territoires voisins des affres de la guerre. Le secrétaire d'Etat américain a bien dit, avant-hier, que «les Etats-Unis veulent accompagner l'Algérie dans la lutte antiterroriste, former ses services de sécurité pour vaincre El Qaïda.» L'arrivée de John Kerry à Alger n'a, en plus, rien de fortuit, même si certains diplomates algériens refusent de lui trouver une connexion avec « un quelconque événement. » Pourtant, son séjour au bon milieu de la campagne électorale, pour l'élection du 17 avril prochain, porte le sceau «du parfait calcul politique.» Comme en diplomatie, rien ne se fait sans arrière-pensée. Qu'il s'agisse du timing de la visite ou de son thème crucial à savoir : l'impérative stabilité de la région, rien ne semble avoir été laissé au pur hasard « du calendrier.» Kerry pouvait attendre l'après 17 avril pour venir, puisqu'il n'y a pas d'urgences nouvelles, dans la région ou même dans le reste du monde. S'il a déclaré, dès son arrivée, à Alger, que l'élection présidentielle est une affaire algérienne, il a bien mis en avant la nécessité de la stabilité, un terme qui constitue l'ossature du discours de campagne des « hommes » de Bouteflika. La caution américaine est, sans équivoque. Elle ne peut qu'être donnée à Bouteflika qui, à leurs yeux et selon leurs diplomates, a su préserver l'Algérie des grandes perturbations et lui éviter la contagion par ce qui se passe dans les pays voisins.

La nécessaire politique du donnant-donnant

Et pour être plus complet dans ce message de « soutien », le secrétaire d'Etat américain a passé la nuit en Algérie. Il est le seul responsable américain des Affaires étrangères à le faire. Il a voulu, en évidence, montrer que l'Algérie est un pays stable et sécurisé. Paranoïaques qu'ils sont, en laissant Kerry passer la nuit à Alger, les Américains ont franchi un énorme pas, en matière «de confiance» en la sécurité de l'Algérie. Il est, alors, inutile de se demander pourquoi «les laboratoires » qui ont confectionné «les printemps arabes », dans la région, ont-ils évité de le provoquer en Algérie.

La stabilité de l'Algérie est devenue une exigence pour les Occidentaux, avec à leur tête les Etats-Unis. Ce qui gêne le plus, c'est que ces mêmes Occidentaux ne se préoccupent pas des conséquences de leurs interventions militaires dans la région, ils veulent juste que l'Algérie constitue cette zone-tampon qui peut et doit leur éviter de subir les flux migratoires clandestins et le déversement des armes et de la drogue sur leurs territoires. Ils s'accordent, tous, aujourd'hui, à faire tenir à l'Algérie le rôle de leader et de pays pivot dans la région. Cette « haute » qualification n'est pas gratuite. Elle suggère aux gouvernants algériens de transformer leurs services de sécurité, tout corps confondus, en gendarme de la région, avec tout ce que cela suppose comme « intrusions » physiques et matérielles, dans les affaires internes des Etats voisins. Avec ça, ces mêmes Occidentaux veulent que l'Algérie accorde plus de facilitations aux investisseurs étrangers, avec en prime la suppression de la fameuse règle 51/49. Il faut avouer que ce regard des Américains et des Occidentaux, en général, sur l'Algérie, est une arme à double tranchant. Elle la pousse, certes, à se « démener » pour remettre de l'ordre dans la région, et ce, à la place de ceux qui y ont semé le chaos. Mais elle lui permet aussi de se mettre en avant et de gagner une place de choix dans le monde arabe et l'Afrique.

Depuis que l'Egypte vit la déstabilisation, le monde arabe est devenu orphelin de leader. L'arrivée, hier, de l'Emir du Qatar, à Alger, est un signe de reconnaissance à Bouteflika, pour être ce médiateur qui pourrait apaiser son esprit et celui de son « homologue-ennemi » saoudien qui arrive, demain, à Alger, avec le cœur gros, lui aussi. C'est le moment où jamais, pour Alger, de savoir ce qu'il faut avoir pour être un véritable leader.

La préparation du sommet des non alignés après une absence de plus de… 40 ans, devrait, d'ailleurs, lui permettre de tenter de fédérer le plus de pays possible dans ce cadre. Elle saura, ainsi, pratiquer face aux Américains et à l'ensemble des pays occidentaux, la véritable politique du donnant-donnant.