Envoyer à un ami | Version à imprimer | Version en PDF

A propos des langues d'enseignement

par Rachid Brahmi

Commençons par une paraphrase : l'unanimisme des approches ou des visions rendant stérile ou myope, il s'agit d'en déduire que, des écrits complémentaires ou contradictoires, jaillit la lumière. En effet, deux de mes contributions portant sur la problématique des langues d'enseignement des matières scientifiques (1) et (2) , dans les disciplines des sciences dites exactes et celles naturelles, ont interpellé mon collègue, l' universitaire mathématicien, Ali Derbala qui participe de manière active aux réflexions et aux débats sur notre système éducatif. Sa réaction, à travers une contribution (3), honore sa personne, la communauté éducative et l'auteur de ces lignes, tous préoccupés par la transmission du savoir. Il s'agit donc, d'approfondir un tant soit peu, la problématique en question, bien que l' auteur de ces mêmes lignes soit un profane en matière de linguistique, mais se basant quand même sur les concepts gravitant autour des langues , tels que définis et largement reconnus par les linguistes. Il s'agit également de répondre, ici, aux interrogations formulées par mon collègue Derbala (3).

Précisons tout d'abord, contrairement à la définition fournie par Derbala, au moyen d'un dico usuel, qu'une langue est dite vivante, lorsque celle-ci est utilisée oralement par ceux dont elle est la langue maternelle ou natale, cette dernière étant la première langue qu'un enfant apprend. D'autres linguistes définissent une langue vivante à partir de son usage spontané et précisent, il faut le rappeler, qu'il n'existe pas de critère strictement linguistique, permettant de distinguer une langue d'un dialecte. Et une langue est dite morte, non pas, parce qu'elle n'est plus parlée, tel que l'affirme Derbala, mais bien quand il n'existe plus de locuteurs l'utilisant comme outil de communication dans la vie courante. Pour illustrer la chose, le latin est défini comme étant une langue morte, bien que cette langue soit encore usitée dans des cercles restreints, c'est à dire enseignée dans des universités et pratiquée par le clergé. Mon collègue estime plus loin, que le français n'est pas une langue de communication. Là, il aurait fallu placer le mot « générale » à droite de communication, car le français est tout même une langue généralement comprise par les algériens et aisément manipulée par bon nombre d'entre eux, d'autant plus que cette langue- butin s'est imposée dans notre environnement (presse, TV, radios, documents administratifs, affiches publicitaires, études biomédicales depuis toujours, toutes les études scientifiques à partir de la deuxième année d'université dans beaucoup de campus, enseignes commerciales ou autres…) pour des raisons historiques, et qu'elle constitue l'une des langues de travail en Algérie. Et si Derbala estime aussi, que l'enseignement supérieur algérien est devenu moins attractif pour des étudiants étrangers, la cause résulte de l'arabisation dans l'enseignement supérieur, alors qu'aujourd'hui, avec le retour, dans le cadre du système LMD, de l'enseignement des sciences en langue française, nous constatons la présence notable d'étudiants étrangers, provenant notamment de divers pays amis de notre continent. Nous pouvons également préciser, que selon la loi d'orientation sur l'Education nationale du 23 janvier 2008, l'une des missions de l'école est de «permettre la maîtrise d'au moins deux langues étrangères en tant qu'ouverture sur le monde et moyen d'accès à la documentation et aux échanges avec les cultures et les civilisations étrangères». Il a donc fallu «poireauter» jusqu' en 2008, c'est-à-dire 46 années après l'indépendance, pour reconnaitre, l'impérieuse nécessité de la maitrise des langues étrangères, et sa réintroduction récente dans des branches scientifiques à l'université, à travers notamment, la promulgation de cette loi qui ne demande qu'à être respectée. Mon collègue Derbala ajoute plus loin que «sans la maitrise d'autres langues que la langue maternelle ou la langue officielle du pays, on ne peut espérer une place dans le monde d'aujourd'hui…». Il s'agit ici, de savoir, si la langue maternelle est aussi la langue officielle. Mon collègue précise aussi «qu'il faut que nos étudiants comprennent et parlent au moins l'arabe, le français et l'anglais». Je demande amicalement à mon collègue, avec quelle(s) langue(s) s'exprime l'algérien, en dehors du français et de l'anglais. La réponse est fournie par nos éminents linguistes. D'autre part, Derbala pense que la langue française est en net recul dans le monde, et qu'elle est en déperdition ou en grave difficulté en union européenne. La question est donc de savoir, sur quoi devrions nous, nous baser, pour dire que la langue française opère un net recul ou qu' elle se trouve en grave difficulté. Comment évaluer cela et à partir de quels critères mesurables et fiables ? Tout recul est mesuré à partir de références, et toute position parmi d'autres, fait l'objet en principe, d'un classement.

Les documents disponibles sur le Web, précisent que l'anglais est la première langue scientifique dans le monde, suivie du français. Google nous apprend également qu'il n'existe que deux langues de travail à l'ONU, le français étant la deuxième langue après l'anglais, même si l'ONU a reconnu six langues comme étant officielles. Précisons également, que selon les estimations, il existerait aujourd'hui entre 3 000 et 7 000 langues vivantes. Alors si la langue française se maintient en deuxième position, après l'anglais, comment peut-on parler de recul ou de grave difficulté, même si l'anglais, en tant que langue scientifique par excellence, s'impose par la production du savoir, entre autres ? Le français occupe donc toujours, la deuxième marche du podium et reste classé deuxième sur quelques milliers de langues. Nous pouvons donc dire, à la limite, que l'anglais avance au galop, et le français au trot. Mais la mesure de ce phénomène ne semble pas encore disponible.

Pour répondre maintenant, aux diverses interrogations de mon collègue, je dirais qu'il est inutile d'envoyer les étudiants et les enseignants algériens pour une année d'études de langue anglaise en Angleterre ou aux USA. Il est également inutile pour nos étudiants, de poursuivre une année de langue française, avant d'entamer leur cursus universitaire. Il suffit donc de retrouver la place qu'il faut (celle qui a été libérée à cause de calculs populo-politicards) à l'enseignement du français et de l'anglais dans notre école. Et pour répondre à la dernière phrase de la contribution de Derbala où il estime pouvoir obliger les scientifiques étrangers à nous lire en arabe, je dirais que nous ne pouvons nous imposer que par la science. C'est la production de la science qui impose la langue, pas l'inverse. L'Occident s'était mis à l'arabe, du temps de l'âge d'or des sciences arabes et continue jusqu' à aujourd'hui à s'intéresser à l'étude de la langue arabe dite classique, aux divers dialectes des pays de la sphère arabo-musulmane, à la religion musulmane, à nos traditions et d'autres domaines de la connaissance, tout ceci à travers moult universités, chaires, instituts et autres centres de recherche, pour des raisons évidement stratégiques. Et c'est à nous d'en faire autant.

1. Rachid Brahmi. «Des langues d'enseignement dans le monde » Le Quotidien d'Oran, 26 juin 2013, p 06 .Rubrique Opinion.

2. http://www.lematindz.net/news/12223-de-la-problematique-algerienne-des-langues-denseignement.html

3. Ali Derbala. «Les trois langues vivantes arabe, français et anglais ne peuvent-elles pas interagir en symbiose ? » Le Quotidien d'Oran, 03 Aout 2013, p 07.Rubrique Opinion.