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De la population mixte franco-algérienne1

par Benammar Christian

1ère partie

L'idéologie a souvent exalté l'union ou l'indépendance des populations en préambule d'un nouveau projet de société. Elle a, en revanche, moins intégré (signe des temps) la capacité des populations mixtes à rapprocher ou séparer leurs pays parentaux en ramenant leurs relations de toute nature à une plus juste pondération.

Pour mieux comprendre cette aptitude, la mise en perspective du positionnement identitaire des mixtes est nécessaire, particulièrement au croisement phare, en 2012, de l'élection présidentielle française et du cinquantième anniversaire de l'indépendance algérienne.

 Ainsi, dans le cas particulier de la population mixte franco-algérienne, les rapports entre pays parentaux sont encore marqués par la rupture brutale, en 62, d'une union plus que centenaire. Se sont ajoutées ensuite, les difficultés de la décolonisation que chacun, aujourd'hui, en France et en Algérie, affronte avec d'autres pays partenaires. Viennent, enfin, les effets calamiteux de l'option de croissance économique qui freinent la redistribution et la consommation au grand dam des populations dans un contexte impitoyable de concurrence mondialisée. L'impact le plus spectaculaire du découplage entre la vie sociale et l'économie, c'est l'amplification des inégalités et des frustrations. L'exclusion creuse la division et pose un grave dilemme de transformation sociale. Les classes dirigeantes masquent ce dilemme en en faisant porter la responsabilité à l‘autre pays parental. Chacun ferme sa porte obstinément, alors qu'il s'agit prioritairement de désarmer les haines, de tourner la page et d'ouvrir un nouveau champ de coopération.

 Dans ces conditions, travailler au rapprochement des deux pays, c'est d'abord affirmer la présence de l'identité mixte dans le contexte relationnel des pays parentaux (thèses 1 et 2), c'est ensuite démasquer la dérive alarmante de la décolonisation et son impact sur l'économie des pays parentaux (thèses 3 et 4), c'est enfin combattre une conséquence spectaculaire, dramatique et humiliante de cette dérive : l'immigration sauvage et la nationalité démarquée (thèses 5 et 6).

 La présente analyse formulée en six thèses a donc pour objet de rendre compte de la problématique de positionnement de la population mixte dans la marche de ses pays parentaux et d'ainsi introduire le concept de cercle de développement comme défense organique des pays de l'ex-Empire. La théorie de la coparentalité sans conjugalité tirée de la jurisprudence des enfants du divorce, nourrit la démonstration sans pour autant couvrir tout le champ idéologique de la mixité. Les préconisations doctrinales s'inspirent de l'éthique associative plutôt que commutative.

THESE 1 - LA MIXITE «BIOLOGIQUE»

1/ Spécifier la mixité

 La population mixte des franco-algériens a deux ascendances, l'une en France, l'autre en Algérie, et elle présente de ce fait une singularité identitaire débordant la seule nationalité française ou algérienne. Aucun code de la nationalité ni aucun dirigeant ne peut lui dénier cette double appartenance. Pour autant, celle-ci n'a pas pu être jusque là formulée ouvertement en termes de droit, ni en France ni en Algérie. Le concept de Nation subit, pourtant, une mutation profonde sous l'influence des cultures (restauration des valeurs arabo-islamiques, communautarisme, laïcité) et de la mondialisation (économie de concurrence et globalisation des marchés).

 Cette population mixte est par ailleurs distincte des Français d'origine algérienne et des Algériens d'origine française bien que ceux-ci soient désignés sous le même vocable de franco-algériens. Eux ne sont, en effet, que des naturalisés avec des droits concédés (par le robinet du Code de la nationalité), mais pas acquis par leur filiation. La distinction n'est pas faite pour exclure ou offenser, mais pour affirmer le particularisme des mixtes mal perçu par les juristes dans chaque pays parental.

 Si on désigne les mixtes sous le vocable global de franco-algériens ou qu'on les range dans la catégorie des binationaux, c'est, en vérité, pour mieux taire leur spécificité et refuser d'admettre l'expression juridique de leur réalité sociale. L'espace de vie de la population mixte recouvre, en effet, non pas un mais deux territoires, et de ce fait, elle subit un procès d'intention injuste à l‘opposé du sentiment d'appartenance qui la lie à ses deux pays parentaux. Substituer l'espace social mixte à la binationalité qui la coupe en deux, est une aspiration d'avenir.

 En clair, les juristes des deux rives n'ont pas su ni voulu singulariser la population mixte lors des négociations d'indépendance, en 1962, ne cherchant alors à définir en priorité que le statut des territoires et de la population globale des pays parentaux. De ce règlement a découlé un déni de justice profond à l'égard des mixtes (aggravé par la divergence des droits nationaux) d'être censurés, sanctionnés ou même rejetés dans la binationalité, sans considération (ou à cause) de leur double appartenance.



 De 1962 à 2009, la vindicte n'a fait que s'amplifier et s'exacerber, laissant la France, séduite par l'Europe, heureuse de s'éclipser, mais démembrée ( : lois et ordonnances de l'Etat français relatives à l'Algérie, de 1832 à 1962, en passant par celles de 1834, 1865, 1919, 1936, 1940, 1946, 1956, 1958).

2/ De l'importance de spécifier la mixité

 Chez les binationaux d'adoption, le choix se porte vers les valeurs d'un seul pays parental, par filiation ou par option. A l'inverse chez les mixtes, branche principale de la population franco-algérienne, bi-nationaux par contrainte, le sentiment va aux deux pays parentaux et, si des aléas surviennent, ce sentiment s'exerce dans un esprit de raccordement, de rééquilibrage relationnel, comme cela s'observe aussi chez les enfants de couples divorcés, hors du conditionnement du divorce.

 Cette différence des mixtes ne peut encore se vivre ni s'ordonner dans un cadre institutionnel. Seules quelques conventions bilatérales ont été signées. En l'état, les binationaux d'adoption sont mieux protégés (et tolérés par les arrière-pensées politiques et jurisprudentielles) que les mixtes, alors que les deux populations jouent la réconciliation parentale sur deux plans différents, plus matérialiste et commercial pour les uns, plus affectif et idéaliste pour les autres. Les premiers sont plus régionalistes, communautaristes, tactiquement laïcs et plus insérés dans une économie souterraine qui les promeut. Dans l'envie. Les seconds plus unionistes, respectueux de l'identité et de l'altérité des pays, soucieux de solidarité et de partage, souvent oppositionnels dans le malaise de n'être pas dans un environnement social plus ouvert et attentif. Dans l'affectivité. Aux deux (et à leurs proches) la solidarité coparentale est essentielle.

 Les pays parentaux hésitent néanmoins à instaurer un espace social consensuel en faveur de la population mixte ayant aussi pour objectif de créer un modèle d'accueil et de circulation des biens et des personnes extra-muros transposables aux pays de l‘ex-Empire. Typique de leurs craintes réciproques de manipulation, un pays propose un Traité d'amitié, l'autre un Traité d'union méditerranéenne. Aucun n'est agréé.

3/ Affirmer la mixité :

l'espace social mixte mieux que la bi-nationalité

 Franco-algérien, c'est un socle identitaire émergent que la décolonisation découvre tel le Mont St Michel à marée basse. Le problème récurrent c'est que quelque cinq millions de personnes sont coincées sur ce socle entre le marteau et l'enclume de deux droits nationaux sourcilleux, volontiers antagoniques. Au lieu de faire de cette population mitoyenne le support d'une coopération ouverte, chaque pays cultive sa différence, à l'instar de l'autre, en multipliant ses engagements dans la nouvelle économie. Ignorée, la mixité s'est développée dans l'espace contrefait de la bi-nationalité. L'idée d'un statut spécifique (comme pour d'autres espaces frontaliers) progresse néanmoins. Mais, la binationalité y fait obstacle. Pour cause l'autre nationalité devient le cul de sac de l'intégration. Une identité gangrène l'autre quand, en terrain ouvert, le besoin rapproche les deux, la concurrence les confronte, la vengeance ou le mépris les habite.

 La déstabilisation de la mixité et des franco-algériens vient de trois fléaux : l'immigration sauvage, la bi-nationalité forcée et l'intégration en cul de sac des nouveaux citoyens.

 Dans ces conditions, défendre la croissance-développement des pays parentaux et l'immigration ‘'autrement'' (qui conditionnent l'espace mixte) c'est, prioritairement pour la mixité, refuser de s'en remettre aux politiques érigeant le profit spéculatif en guide principal de la vie sociale, ce bien au-delà du libéralisme concurrentiel anglais. Contre la dérive des économies parentales, la résilience identitaire de la mixité s'inscrit dans un combat d'avenir, pas une nostalgie du passé.

THESE 2 - ALIENATION PARENTALE, BINATIONALITE et COPARENTALITE

 1/ Négation de la mixité par les pays parentaux

 a/ Le diktat des juristes, la mixité ex nihilo nihil, un déni de justice absolu.

- Le divorce des deux pays parentaux, négocié en 62 entre pays parentaux, n'a pas envisagé le cas juridique de la population mixte, contrainte de se placer sous l'autorité exclusive de l'un ou de l'autre pays, nonobstant sa double appartenance.

- le diktat des juristes plonge à l'évidence la mixité dans le silence des tombes.

- le droit national a imposé à la mixité le principe de la nation bunker, alors que la croissance concurrentielle est, aujourd'hui, le cheval de Troie de la mondialisation ouvrant et livrant les nations aux forces cosmopolites du marché et que, de surcroît, ce type de croissance est devenu le levier de l'immigration sauvage et de la traite négrière !

 b/ L'aliénation parentale ou la bi-nationalité forcée

 - La spécification identitaire de la mixité est contestée par certains dirigeants.

 Leur dénigrement est surtout puisé dans la culpabilité d'avoir eux-mêmes transgressé, au nom de leur singularité, des règles de vie néanmoins valorisées par leur propre révolte. Le dénigrement blessant et non fondé de la mixité donne à leurs auteurs et porte-voix le sentiment gonflant don-quichotesque de laver le passé de leur condition originelle. Ces coryphées d'un purisme imaginaire, dont ils seraient l'incarnation vivante, oeuvrent encore pour une purification ethno-culturelle dans les chapelles d'un concept colonial de la Nation périmé.

 - Pèsent aussi les clichés infantiles d'autres politiciens. Ces héritiers de l'indépendantisme, en incitant le «Parti du copier-coller de l'arabité moyen-orientale» à écraser le «Parti de la France», oublient que ‘'nos ancêtres les Gaulois'' descendent de l'homme de Cro-Magnon, un émigré civilisé venu du Moyen-Orient.

 - la réfutation vient aussi de ceux nombreux en France, qui, excédés par les débordements de l'immigration sauvage, contestent la spécification de la mixité. Pour eux, le métissage et la diversité qu'ils louangent volontiers et sincèrement, conduisent forcément à l'abandon spontané de la spécificité identitaire, au motif qu'une partie de la population mixte a choisi de vivre en France. Ils sont, certes, partisans d'un monde sans discrimination, mais le rêve d'effacer les composants identitaires de l'immigration au nom des libertés et de la culture est un vœux pieux s'il n'est pas discriminatoire.

 - La binationalité et le mur des tabous, imposés initialement à une population mixte ignorée, font de la nationalité française le squat de l'immigration sauvage venue d'Algérie soulager la tension des deux économies nationales. La conscience de la singularité identitaire et minoritaire mixte naît de cet ostracisme.

 2/ Coparentalité sans conjugalité, une construction mixte hors de la binationalité

 a - Il ne s'agit pas de refaire le couple parental défait, mais de construire la mixité à partir du divorce des pays parentaux. Le problème de la coparentalité sans conjugalité n'est pas de rechercher un juste ou théorique équilibre entre tout ou rien de l'attache identitaire et nationale. Il est de lutter inlassablement contre ce qui infériorise la personnalité et l'identité d'un pays parental par rapport à l'autre. Comme, toutefois, ce combat procède d'un humanisme engagé parsemé d'interrogations et de quêtes enflammées, il est, à la fois, solitaire et mal compris des pays parentaux. Chacun veut, en effet, la population mixte rangée de son seul côté. A cet égard, la pression sociale se fait si forte pour la mixité que se masquer (modifier son nom, être plus royaliste que le roi) ou se plonger dans une passion devient l'échappatoire, un refuge, à défaut d'opposition utile. Comme par ailleurs, les mixtes ne sont pas responsables de la rupture des pays parentaux, ils ont aussi le besoin de donner un sens aux relations entre pays parentaux et d'y trouver des repères. Leurs conduites tendent à reproduire inconsciemment un modèle d'union transmis par les parents biologiques. Ainsi, s'exprime et se comprend le besoin de rester librement liés aux pays parentaux et de s'impliquer spontanément dans une coparentalité où la conjugalité n'est pas revendiquée. Malheureusement, les pays parentaux ont élargi et aggravé la question en poussant l'immigration sauvage dans la binationalité sans distinguer la place historique de la mixité.

 N. B. : En Belgique, Bruxelles et les communes à facilités sont aussi un cas d'espace mixte et de coparentalité entre des régions en rupture identitaire radicale.

 b - Le développement de chaque pays ne doit pas évincer la culture de l'autre pays ni non plus imposer une hiérarchie des cultures édifiée dans le prisme des valeurs de l'un ou l'autre pays. Or, l'intégration républicaine est la première à refuser de clarifier l'amalgame fait à propos de l'immigration, laissant de côté l'essentiel : - à quelle catégorie d'immigrés s'adresse l'intégration ? - quel objectif vise l'intégration ? - Pourquoi ne pas définir l'immigration dans le cadre de la coopération ?

 c - En situation de mixité, défendre les pays parentaux, c'est admettre le principe du divorce en 62 des deux pays parentaux, au motif que l'un était écrasé par l'autre malgré un effort réel de développement effectué par l'autre. Malheureusement, cet effort a été réservé à la population européenne, en connivence (ne jamais l'oublier) avec les stratégies de l'Etat français (de l'ex-Empire français) menacé depuis toujours par ses grands voisins européens (l'Angleterre et son Commonwealth, l'Allemagne et ses Marches de l'Est..). Or, non seulement ce principe n'est pas admis, mais le devoir de mémoire enferme chaque pays parental – et la mixité - dans un culte exacerbé des haines de l'indépendance.

 d - La mixité préconise de mettre fin à la binationalité et de lui substituer un espace social issu de la coparentalité, balisé et convenu par la coopération nationale. Cette approche relationnelle nouvelle déclasse les clichés intellectuels et politiques actuels.

THESE 3 - DERIVE DES ECONOMIES PARENTALES

 L'économie coparentale ne se confond pas avec l'économie nationale des pays parentaux. Elle les complète et s'impulse principalement dans le cadre de la coopération. L'espace social de la population mixte en fait partie, mais il ne bénéficie pas des flux de l'économie souterraine subtilisés par les économies nationales.

 L'obstacle pour la mixité est que l'économie des pays parentaux est engagée dans un processus de décomposition majeur, et que pour redresser cette dérive, il est plus difficile aux dirigeants d'attaquer la cause originelle du mal (le modèle de croissance spéculative) que ses manifestations les plus décriées (les ghettos et l'immigration sauvage).

 1/ La mécanique de désagrégation des nations parentales

 a - la mondialisation juxtapose et subordonne impitoyablement les économies par le profit, non par la culture (erreur fréquente des idéologues). La mondialisation fonctionne en effet sur un triptyque de croissance catastrophique : la spéculation, le profit et la concurrence. L'industrialisation tiers-mondiste a auparavant prédisposé les économies nationales des PVD à suivre cette voie de la confrontation.

 b - le rapport différent à la concurrence mondialisée accentue les déséquilibres entre économies parentales et assigne les conditions de l'immigration sauvage.

 c - la décolonisation sans gouvernance sociale est dégénérative (désocialisation, dénaturalisation, déculturation, économie souterraine, non-droit ...).

 d - L'effet levier dantesque du différentiel de croissance sur l'immigration conduit à incriminer le modèle concurrentiel centré sur le profit spéculatif et à lui opposer un modèle de croissance compétitive où le progrès social n'est pas exclu des échelles de productivité.

 e - La mondialisation combine et conjugue, d'un côté, une économie confrontée au déchaînement de la concurrence spéculative (délocalisations, cannibalisme industriel, chômage, défenestration des classes moyennes..) et , de l'autre, une politique de croissance économique sans gouvernance sociale qui exclut fatalement du développement une partie de sa population et la condamne à l'exil et à faire le jeu de sa propre exploitation. (En 40 ans le rapport de change est passé de la parité à 20 pour 1 ).

 f - Les méfaits de ce levier de croissance sont connus : immigration sauvage, boat-people, clandestins, sans-papiers, ghettos, banlieues, communautarisme, réglementations sécuritaires, politiques de la ville, hold-ups de nationalités, travail au noir et en miettes, discriminations, chômage en forme de miroir aux alouettes et de filet de voltige de l'immigration de misère, restos du cœur, ruptures culturelles, intégration en cul de sac, identités dépecées, intégrismes, émeutes de quartiers, terrorisme, délinquance, économie souterraine, mixité stigmatisée, fuite éperdue de millions de candidats à l'émigration vers le ‘'paradis'' capitaliste, partout des guerres barbares entre décolonisés… Chaque jour se nouent des liens inquiétants entre la mondialisation libérale et une décolonisation inachevée, détournée. Même plus besoin de chercher l'immigré !

 g - Immigration sauvage et traite négrière, faussement présentées comme un exode volontaire vers le paradis capitaliste, sont un crime contre l'humanité dont les juristes s'accommodent. La Gauche, en France, le sait, et se tait sous couvert de bonne morale humaniste ! Les autres s'en lavent les mains.

A suivre

1- Contribution au débat sur l'identité nationale ouvert par le gouvernement français début novembre 2009.

*Licencié en sociologie, diplômé de l'ENA (promo 1964-68) – Alger