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Pedro Sánchez, l'Europe et le Sud global: Quand le courage détruit le double standard

par Salah Lakoues

Il y a une image qui devrait rester gravée dans la mémoire diplomatique européenne : celle de Pedro Sánchez, Premier ministre espagnol, déclarant depuis la Moncloa, face aux menaces de représailles américaines : «Non à la guerre. Nous ne serons pas complices de ce désastre.» Cette déclaration, prononcée après les frappes américano-israéliennes sur l'Iran, n'est pas un simple épisode de diplomatie ibérique. Elle est le sommet d'une cohérence qui, depuis des mois, redonne à l'Europe une voix là où elle avait choisi le silence.

Car ce qui frappe, chez Sánchez, c'est l'exacte symétrie de ses positions. Alors que d'autres ajustent leur discours selon l'identité du belligérant, lui applique la même boussole à tous les conflits. La même indignation face aux bombes qui tombent sur Gaza, il l'oppose aujourd'hui aux bombes qui s'abattent sur l'Iran. La même exigence de respect du droit international qui lui a valu d'être l'un des premiers à parler de « génocide » à Gaza, il la place au centre de sa réponse à l'escalade en cours.

Une condamnation sans équivoque

Le 28 février 2026, lorsque les États-Unis et Israël ont lancé leurs frappes contre l'Iran, la plupart des capitales européennes ont réagi avec une prudence calculée, appelant à la retenue sans nommer les responsables. Sánchez, lui, a nommé les choses par leur nom : « Nous rejetons l'action militaire unilatérale des États-Unis et d'Israël, qui constitue une escalade et contribue à un ordre international plus incertain et hostile », a-t-il écrit sur X. Puis, dans une déclaration solennelle retransmise par La Moncloa, il a martelé : « La position du gouvernement espagnol se résume en quatre mots : non à la guerre ».

Ce n'est pas une position de complaisance envers le régime des ayatollahs. Sánchez a pris soin de préciser que l'Espagne « réprouve le régime iranien ».

Mais il a posé une distinction fondamentale, celle qui fait la différence entre une politique étrangère de principe et une politique d'alignement aveugle : « La question n'est pas de savoir si nous sommes ou non favorables aux ayatollahs. La question est de savoir si nous sommes du côté de la légalité internationale et donc de la paix ».

Des actes à la hauteur des paroles

Là où d'autres se seraient arrêtés à la déclaration, Sánchez a joint les actes à la parole. L'Espagne a ordonné aux avions ravitailleurs américains de quitter les bases militaires de Rota et Morón, refusant que le territoire espagnol serve de plateforme logistique aux bombardements. Face aux menaces de Donald Trump d'un « embargo » commercial, le chef du gouvernement espagnol n'a pas cédé : « Certains diront que c'est naïf. Ce qui est naïf, c'est de penser que la violence est la solution. Ou de penser qu'une obéissance aveugle et servile est une forme de leadership ».

Cette fermeté, comme il l'a rappelé, n'est pas une posture nouvelle. Elle s'inscrit dans une ligne cohérente : suspension de l'accord d'association avec Israël, reconnaissance de l'État palestinien, refus d'augmenter le budget militaire de l'OTAN alors que Trump exigeait 5 % du PIB. Sánchez a même osé rappeler l'histoire, cette histoire que les grandes puissances préfèrent oublier: «Il y a vingt-trois ans, une autre administration américaine nous a entraînés dans une guerre injuste en Irak. Cette guerre a produit l'effet inverse de celui annoncé : terrorisme, crise migratoire, hausse des prix».

Les États-Unis donnent raison à Sánchez

La justesse des positions de Sánchez ne se mesure pas seulement à leur cohérence morale. Elle se vérifie aujourd'hui dans les faits, y compris aux États-Unis. Alors que l'administration Trump engageait le pays dans une nouvelle aventure militaire au Moyen-Orient, la société américaine a dit « non ».

Des manifestations massives ont traversé le pays, de New York à Los Angeles, rassemblant des milliers d'Américains scandant leur refus de la guerre.

Les sondages sont sans appel : plus de 56 % des Américains rejettent désormais l'intervention militaire au Moyen-Orient.

Plus significatif encore, la dissidence a gagné les hautes sphères de l'appareil d'État. Le chef du contre-terrorisme américain, Kent, a remis sa démission, refusant de cautionner une politique qu'il juge contraire à la sécurité nationale et au droit international. Cet acte, rare sous une administration qui

exige une loyauté absolue, confirme ce que Sánchez avait perçu dès les premières frappes : l'aventure militaire ne repose sur aucun fondement solide, pas plus en droit qu'en soutien populaire.

Ce retournement est essentiel. Il montre que la position espagnole, loin d'être une dissidence isolée, est en phase avec une partie croissante de l'opinion américaine elle-même. Ce que Sánchez défend –le respect du droit international, le refus des solutions militaires unilatérales – n'est pas un « anti-américanisme» primaire. C'est une lecture lucide des rapports de force et des aspirations profondes des peuples, y compris aux États-Unis. En osant dire « non » à la Maison-Blanche, il ne s'est pas mis en marge du monde : il s'est placé du côté de ceux, de plus en plus nombreux, qui refusent que la force dicte sa loi.

Une Europe qui sort du double standard

Ce qui rend la position de Sánchez si puissante, c'est précisément cette accumulation de moments forts. Sa dénonciation de la guerre à Gaza, sa reconnaissance du génocide, sa fermeture de l'espace aérien aux armes destinées à Israël - tout cela forme un faisceau qui crédibilise aujourd'hui son refus de l'agression contre l'Iran. Il ne s'agit pas d'un revirement opportuniste, mais d'une fidélité à un principe unique : le respect du droit international, sans distinction entre les victimes.

Cette cohérence est d'autant plus salutaire qu'elle met en lumière le double standard qui paralyse trop de capitales européennes. Alors que l'Espagne tient tête à Washington, d'autres, qui en 2003 osaient dire « non » à la guerre d'Irak, semblent aujourd'hui « mieux s'accommoder des attaques américano-israéliennes ». La France, en particulier, est pointée du doigt pour son alignement silencieux, contrastant avec la « fermeté » espagnole. Le contraste est saisissant : là où Paris s'efface, Madrid s'affirme.

Le Sud global tend la main

Cette constance ne passe pas inaperçue au-delà des rives de la Méditerranée.

Le Sud global, qui regardait jusqu'ici l'Europe comme une puissance hypocrite appliquant deux poids, deux mesures, voit désormais une voix qui lui parle un langage commun. Sánchez a compris ce que d'autres ignorent : la crédibilité ne se décrète pas, elle se gagne par des actes. En refusant d'être « complice de ce qui est mauvais pour le monde par peur des représailles », il envoie un signal clair : l'Europe peut être autre chose qu'une vassale atlantique.

Le parallèle avec la guerre d'Irak est éclairant. En 2003, c'est la France qui avait résisté à l'aventure américaine. Aujourd'hui, la situation s'est inversée : l'Espagne incarne la résistance, tandis que d'autres se sont rangés dans le camp de l'alignement. Mais Sánchez ne s'arrête pas à une opposition stérile. Il propose une alternative positive : « Nous devons agir avec cohérence, en défendant aujourd'hui les mêmes valeurs que nous défendons en Ukraine, à Gaza, au Venezuela ou au Groenland ». C'est la définition même d'une politique étrangère de principe.

L'honneur retrouvé de l'Europe

« Ce conflit sape le droit international, déstabilise le Moyen-Orient et ensevelit Gaza sous les décombres de l'oubli et de l'indifférence », avait déclaré Sánchez. Aujourd'hui, il ajoute une pierre à l'édifice d'une Europe qui retrouve sa boussole. En dénonçant l'agression américano-israélienne sur l'Iran avec la même vigueur que celle qu'il a opposée à la destruction de Gaza, il crédibilise sa parole et offre à l'Union une opportunité historique : celle de sortir du double standard et de se rapprocher enfin du Sud global. Il n'est pas seul. D'autres voix s'élèvent, en Irlande, en Belgique, dans les opinions publiques qui refusent que l'Europe se réduise à un appendice militaire des États-Unis.

Mais c'est Sánchez qui, par sa constance et son courage, trace une voie. Une voie qui dit que la morale et le droit ne sont pas des options réservées aux conflits médiatisés, mais des principes universels. Une voie qui rappelle que l'indépendance ne se négocie pas, elle s'affirme. Et une voie qui, enfin, offre à l'Europe la possibilité de redevenir une puissance crédible aux yeux du monde.

La leçon est claire : quand un dirigeant européen ose appliquer le même langage à tous, quand il refuse de plier sous les pressions et tient tête aux intimidations, il ne sert pas seulement son pays. Il sauve l'honneur de l'Europe entière. Et il ouvre la voie à ce qui pourrait être un nouvel équilibre international, où le droit prime enfin sur la force.

Pour mémoire : les positions clés de Pedro Sánchez Gaza, Iran :

Reconnaissance du « génocide », fermeture de l'espace aérien espagnol aux avions transportant des armes vers Israël, suspension de l'accord d'association avec l'État hébreu.

Rejet des « frappes unilatérales » américano-israéliennes, refus d'utiliser les bases de Rota et Morón, appel à une « solution diplomatique ».

Principe constant : « On ne peut pas répondre à une illégalité par une autre » la même exigence de respect du droit international pour tous.

Contexte américain : manifestations massives, 56 % des Américains opposés à l'intervention, démission du chef du contre-terrorisme Kent des faits qui valident la lucidité de Sánchez.