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L'Iran et le monde: De la colonisation britannique au monde multipolaire contemporain

par Said Demmane

Pour comprendre la situation de l'Iran aujourd'hui, ses tensions avec l'Occident, son programme nucléaire, son rôle dans les conflits régionaux, il est indispensable de remonter le fil de l'histoire.

Ce qui se passe actuellement n'est pas un phénomène soudain ni une simple crise diplomatique. C'est l'aboutissement d'un processus long d'un siècle, marqué par des ingérences étrangères répétées, des humiliations nationales profondes, des guerres dévastatrices et une lutte permanente pour la souveraineté.

La société iranienne est caractérisée par une histoire millénaire de civilisation, d'éducation et de débats intellectuels. Malgré les pressions internes et externes, elle a montré une forte résilience culturelle, sociale et économique. Les Iraniens ont su maintenir un tissu social dense, soutenu par des réseaux familiaux et communautaires, tout en s'adaptant à des changements politiques et économiques souvent drastiques.

Un aspect souvent mal compris par les pays occidentaux est la complexité de la vie quotidienne, en particulier celle des femmes. Les médias internationaux se focalisent fréquemment sur le port du voile et le code vestimentaire féminin, le présentant comme un symbole unique de répression. Cette focalisation réduit à l'image d'obsession vestimentaire les réalités sociales et éducatives plus larges du pays.

Or, les chiffres montrent que les femmes iraniennes jouent un rôle majeur dans l'éducation et la science. Elles représentent aujourd'hui plus de 60 % des étudiants universitaires dans de nombreuses disciplines, y compris les sciences et l'ingénierie, surpassant souvent la proportion de femmes dans les universités de pays dits avancés. Les écoles primaires et secondaires comptent également un nombre élevé de filles, ce qui démontre l'importance accordée à l'éducation féminine dans le pays, malgré certaines restrictions sociales et légales.

Cette situation illustre un contraste frappant : alors que les débats internationaux tendent à réduire les femmes iraniennes à leur apparence extérieure, la réalité est que leur présence massive dans l'enseignement supérieur et leur contribution à la société sont des indicateurs de dynamisme et de résilience.

En somme, la société iranienne combine tradition et modernité : elle est capable de préserver des valeurs culturelles tout en assurant une participation active et significative des femmes dans l'éducation et la science, un point souvent sous-estimé par les analyses occidentales centrées sur le symbolique.

Cette analyse se propose de retracer, de manière chronologique et objective, les grandes étapes de l'histoire iranienne moderne, d'identifier les acteurs qui ont contribué à la déstabilisation de ce pays, et d'examiner les développements possibles à court et moyen terme. Elle s'intéresse également aux conséquences de cette situation sur les pays émergents de la région, notamment l'Algérie.

La démarche retenue vise non pas à défendre une position idéologique, mais à comprendre les intérêts réels de chaque acteur, leurs logiques propres et les dynamiques qui en découlent.

I - Les Racines Historiques : L'Iran sous Emprise Étrangère (1900-1953)

La convoitise britannique et la découverte du pétrole

Au début du XXe siècle, l'Iran alors connu sous le nom de Perse est un pays affaibli, coincé entre deux grandes puissances impériales : la Grande-Bretagne au sud et la Russie tsariste au nord. En 1901, un accord concède à la Grande -Bretagne le droit d'exploiter les ressources pétrolières sur la quasi-totalité du territoire iranien, en échange d'une rétribution dérisoire pour l'État iranien. La découverte du pétrole en 1908 dans la province du Khuzestan transforme radicalement les enjeux.

En 1909, l'Anglo-PersianOilCompany est fondée, elle deviendra plus tard British Petroleum, le groupe BP que nous connaissons aujourd'hui. Dès lors, l'Iran n'est plus seulement un espace géographique stratégique : c'est un gisement d'énergie que les grandes puissances entendent contrôler coûte que coûte. Cette logique, l'Iran perçu comme une ressource à exploiter plutôt que comme une nation souveraine constitue le fil conducteur de toute l'histoire qui va suivre.

La Deuxième Guerre Mondiale et l'occupation de l'Iran

En 1941, bien que l'Iran se soit déclaré neutre dans le conflit mondial, les forces britanniques et soviétiques envahissent simultanément le pays, par le sud et par le nord. La justification officielle est de sécuriser les routes d'approvisionnement vers l'Union soviétique. La vraie raison est de prendre le contrôle du pétrole iranien et d'évincer le Shah en place, jugé trop proche de l'Allemagne nazie.

Ce dernier est contraint d'abdiquer et son fils est placé sur le trône. L'Iran devient ce que les Alliés appellent ironiquement le « pont de la victoire », un simple corridor logistique. La Conférence de Téhéran de 1943, confirme symboliquement que l'Iran est traité comme un terrain de jeu pour les grandes puissances, non comme un acteur souverain à part entière.

II- Mossadegh et la Nationalisation du Pétrole (1951-1953)

L'émergence d'un démocrate nationaliste

Mohammad Mossadegh est une figure singulière dans l'histoire du Moyen-Orient. Juriste formé en Europe, démocrate convaincu, laïc et nationaliste, il est élu Premier ministre en 1951 avec un soutien populaire massif. Son programme est simple et radical à la fois : l'Iran doit reprendre le contrôle de ses propres ressources pétrolières. Sa question centrale est la suivante : pourquoi un pays pauvre comme l'Iran s'appauvrirait-il davantage pour enrichir la Grande-Bretagne ?

À cette époque, l'Anglo-PersianOilCompany ne redistribue à l'Iran qu'environ 16 % des profits générés par son propre pétrole. En mars 1951, le Parlement iranien vote à l'unanimité la nationalisation du pétrole et la création de la National IranianOilCompany. C'est un acte de souveraineté historique, salué dans le monde entier, notamment dans les pays colonisés ou en voie de décolonisation.

Le coup d'État de 1953 : la démocratie sacrifiée sur l'autel du pétrole

La réaction britannique est immédiate : embargo total sur le pétrole iranien, gel des avoirs, blocus naval du Golfe Persique, et campagne de déstabilisation médiatique internationale. Mossadegh est alors considéré comme un danger communiste, argument efficace en pleine Guerre Froide ce qui a aboutiau coup d'État.

Des parlementaires sont achetés, des émeutes sont organisées et financées,…. Mossadegh est arrêté, jugé pour trahison et assigné à résidence jusqu'à sa mort en 1967. Le Shah, qui avait fui le pays, revient au pouvoir.

Cet événement est capital. Il constitue ce que l'on pourrait appeler l'acte originel de toute la géopolitique iranienne contemporaine. Pour des générations d'Iraniens, 1953 enseigne une leçon que le pays n'oubliera jamais : lorsqu'un gouvernement démocratique iranien ose affirmer la souveraineté nationale sur ses ressources, les bénéficiaires de celles-ci le détruisent. Cette blessure collective explique, en grande partie, la méfiance irréductible de l'Iran, une méfiance qui transcende les régimes et les idéologies.

III- L'ère du Shah : Modernisation, Répression et Dépendance (1953-1979)

L'Iran, puissance régionale du Golfe

Dans le contexte de la Guerre Froide et, de la Doctrine Nixon qui préconise que les États-Unis s'appuient sur des puissances régionales fiables plutôt que d'intervenir directement partout, l'Iran joue le premier rôle dans le Golfe Persique. L'Iran bénéficie d'un armement considérable, une protection diplomatique totale et une légitimité internationale. En retour, le Shah sécurise le détroit d'Ormuz, contient l'influence soviétique au sud et maintient la stabilité du marché pétrolier.

Dans ce schéma, la démocratie iranienne n'a aucune place. La SAVAK, la police secrète du Shah, est créée. Elle emploie des dizaines de milliers d'agents et d'informateurs, pratique la torture systématique et bâillonne toute opposition politique. Il est remarquable de constater que la relation entre Israël et l'Iran est, à cette époque, excellente : deux puissances non arabes dans un environnement arabe, qui coopèrent militairement et économiquement. Cette alliance sera totalement inversée après 1979.

3.2 - La modernisation forcée et ses paradoxes

Le Shah entreprend une modernisation accélérée de l'Iran, connue sous le nom de Révolution Blanche : réforme agraire, émancipation des femmes, laïcisation de l'enseignement, industrialisation rapide. Ces réformes, bien que réelles, sont imposées d'en haut, sans participation populaire. Elles provoquent un exode rural massif, créent des bidonvilles autour des grandes villes, et froissent profondément le clergé chiite, qui se voit marginalisé dans son influence sociale.

Le résultat est paradoxal : à la fin des années 1970, presque toutes les couches de la société iranienne sont mécontentes, mais pour des raisons différentes. Les classes populaires souffrent économiquement, les intellectuels étouffent sous la censure, les marchands traditionnels craignent la modernisation économique, et le clergé se sent menacé. Tous ces groupes n'ont qu'un seul point commun : ils rejettent le Shah et sa dépendance envers ses promoteurs.

IV - La Révolution Islamique et l'Avènement de Khomeini (1979)

Une révolution populaire et complexe

La révolution de 1979 n'est pas simplement une révolution islamique. C'est d'abord une insurrection populaire massive qui unit des courants très différents : les islamistes de Khomeini, les marxistes du Mouvement des Moudjahidines, les nationalistes laïcs héritiers de Mossadegh, les marchands du bazar et les classes populaires urbaines. Ce qui les réunit, c'est le rejet du Shah et de la domination étrangère. Khomeini est le fédérateur de cette coalition hétéroclite, capable de mobiliser toutes ces énergies autour d'un islam politique qui touche à l'identité profonde du peuple iranien.

La prise d'otages et la rupture irréversible avec les États-Unis

En novembre 1979, des étudiants révolutionnaires prennent en otage 52 diplomates américains dans l'ambassade de Téhéran. La crise durera 444 jours et laissera une blessure profonde dans la relation américano-iranienne, cette crise a été réglé grâce à l'intervention diplomatique de l'Algérie. Cet épisode est considéré comme l'avènement de la rupture entre ses deux pays. Cette rupture structure toute la géopolitique régionale jusqu'à aujourd'hui.

V - La Guerre Iran-Irak (1980_1988) : Un Complot International

En septembre 1980, Saddam Hussein lance ses armées contre l'Iran. Officiellement, il s'agit d'un différend frontalier. En réalité, l'objectif est d'écraser dans l'œuf la révolution islamique, avant qu'elle ne se propage dans la région. Ce conflit, qui va durer huit ans et coûter près d'un million de vies humaines, n'est pas une guerre bilatérale ordinaire. C'est une guerre par procuration dont les initiateurs s'impliquent pour soutenir l'Irak et épuiser l'Iran.

Paradoxalement, certains d'entre euxvendent secrètement des armes à l'Iran pendant cette même période. La logique est que Saddam Hussein, avec ses ambitions régionales, représente une menace plus immédiate qu'un Iran révolutionnaire affaibli.

C'est l'illustration parfaite du principe géopolitique fondamental : il n'y a pas d'amis permanents dans ce jeu, seulement des intérêts permanents.

Pour l'Iran, cette guerre est un traumatisme fondateur. Elle forge une conviction nationale profonde : l'Iran est seul face au monde, il ne peut compter que sur lui-même. Cette conviction explique, en grande partie, la doctrine stratégique iranienne des décennies suivantes : développer des capacités de dissuasion autonomes, entretenir des alliés dans la région et ne jamais désarmer face à une pression extérieure.

VI- La Déstabilisation Permanente de l'Iran (1988 à aujourd'hui)

Les sanctions économiques comme arme de guerre

Depuis 1979, l'Iran est soumis à un régime de sanctions économiques qui constitue l'une des pressions les plus longues et les plus sévères jamais exercées contre un pays dans l'histoire contemporaine. L'objectif déclaré est de forcer un changement de comportement de Téhéran. Selon de nombreux analystes, l'objectif réel est de créer une pression économique suffisante pour pousser la population iranienne à renverser son gouvernement de l'intérieur.

Le résultat est paradoxal. Les sanctions appauvrissent effectivement la population iranienne et alimentent un mécontentement réel. Mais elles renforcent également le sentiment nationaliste et la perception que l'Occident est un ennemi de l'Iran en tant que peuple, et non seulement du régime. Elles offrent ainsi au gouvernement iranien un argument puissant pour justifier sa politique de résistance.

Les opérations clandestines et la guerre dans l'ombre

Au-delà des sanctions, l'Iran est la cible d'une guerre clandestine continue. Au moins cinq scientifiques iraniens travaillant sur le programme nucléaire ont été assassinés entre 2010 et 2020. En 2010, un virus informatique détruit une partie des centrifugeuses nucléaires iraniennes. C'est la première cyberattaque d'envergure contre une infrastructure étatique dans l'histoire moderne.

Des groupes séparatistes opérant en Iran reçoivent des soutiens extérieurs. L'Organisation des Moudjahidines du Peuple, groupe armé iranien en exil, est financée et tolérée en dépit de ses antécédents violents, en raison de son utilité comme outil de pression contre Téhéran.

Le rôle d'Israël : de l'alliance à la confrontation

L'évolution de la relation entre Israël et l'Iran est l'un des retournements les plus spectaculaires de l'histoire géopolitique moderne. Avant 1979, les deux pays étaient des alliés naturels : deux puissances non arabes dans un environnement arabe hostile. Après la révolution, Khomeini fait de la Palestine une cause centrale de la politique étrangère iranienne, et la rhétorique officielle iranienne désigne Israël comme un adversaire à combattre.

Pour Israël, la perspective d'un Iran disposant de l'arme nucléaire est perçue comme une menace existentielle. Tel Aviv pratique donc une politique d'obstruction systématique pour empêcher tout accord nucléaire durable.

6.4 - Le rôle des pays du Golfe : la fracture sunnite-chiite comme instrument politique

L'Arabie Saoudite entretient avec l'Iran une rivalité qui mêle inextricablement la religion et la géopolitique. La fracture entre l'islam sunnite dont l'Arabie Saoudite se présente comme le gardien et l'islam chiite dont l'Iran est le champion est réel Cette situation est aussi instrumentalisée par les deux camps à des fins politiques. Riyad craint que l'influence iranienne ne mobilise les importantes minorités chiites de ses propres provinces pétrolières, menaçant directement la stabilité de la monarchie.

Cette rivalité se joue par procuration dans de nombreux théâtres régionaux : au Yémen, où une coalition saoudienne combat les Houthis soutenus par l'Iran ; au Liban, où le Hezbollah pro-iranien s'oppose aux factions soutenues par Riyad ; en Irak, où les milices chiites pro-iraniennes coexistent difficilement avec les forces pro-saoudiennes. La normalisation progressive des relations entre les pays du Golfe et Israël, illustrée par les Accords d'Abraham de 2020, consacre la convergence de leurs intérêts face à l'Iran.

VII - La Réponse Iranienne : L'Axe de Résistance et le Pivot vers l'Est

La doctrine de défense avancée

Face à cette pression permanente, l'Iran a développé une stratégie de résistance sophistiquée, souvent résumée par la formule suivante : mieux vaut combattre ses ennemis loin de ses frontières que sur son propre territoire. Concrètement, cela signifie le financement, l'armement et l'encadrement d'alliés non étatiques dans les pays voisins. C'est ce que l'on appelle l'Axe de Résistance : le Hezbollah au Liban, le Hamas et le Jihad Islamique en Palestine, les Houthis au Yémen, les milices chiites en Irak, et jusqu'à récemment le régime Assad en Syrie.

Cette stratégie est relativement peu coûteuse pour l'Iran mais extrêmement efficace comme moyen de dissuasion. Elle permet à Téhéran de projeter une menace crédible sur ses adversaires sans s'engager directement dans un conflit ouvert qui lui serait probablement fatal face à leur supériorité militaire.

Le tournant vers le monde multipolaire

L'année 2023 marque un tournant géopolitique important. La Chine parvient à négocier une normalisation des relations entre l'Iran et l'Arabie Saoudite, rompant ainsi un isolement diplomatique régional qui durait depuis des années. C'est un revers qui annonce un changement stratégique dans la région. L'Iran rejoint également les BRICS en 2024, s'intégrant dans le bloc des pays qui cherchent à construire un ordre mondial alternatif.

L'Iran a également signé un accord de coopération de vingt-cinq ans avec la Chine, prévoyant des investissements massifs chinois en échange de pétrole iranien à prix réduit, en contournant les sanctions grâce aux transactions en yuan. Son rapprochement avec la Russie s'est accéléré depuis 2022. Ces évolutions signifient que l'Iran n'est plus un pays isolé : il est devenu un acteur intégré dans le bloc eurasiatique émergent.

VIII- La Question Nucléaire : Au Cœur de Toutes les Tensions

Pour comprendre la position iranienne sur le nucléaire, il faut examiner les exemples historiques récents dont Téhéran tire ses leçons. Mouammar Kadhafi, en Libye, a renoncé volontairement à son programme d'armes de destruction massive en 2003 en échange de garanties internationales. Il a été renversé et tué en 2011 avec l'appui militaire direct des auteurs de ces garanties. Saddam Hussein n'avait pas d'armes nucléaires : il a été envahi et exécuté. En revanche, la Corée du Nord dispose de l'arme nucléaire et personne ne l'attaque militairement.

La leçon que Téhéran tire de ces exemples est brutalement rationnelle : la capacité nucléaire est la garantie ultime contre un changement de régime forcé de l'extérieur. L'Iran se maintient délibérément au seuil nucléaire, sans franchir le pas, dans une posture de dissuasion ambiguë qui lui permet de conserver ce levier de négociation sans déclencher une riposte militaire immédiate.

L'Accord nucléaire de 2015, qui avait permis une réduction du programme nucléaire iranien en échange d'une levée des sanctions, représentait une tentative sérieuse de sortir de cette impasse. Son abandon par les États-Unis en 2018 a convaincu les dirigeants iraniens que les engagements américains ne constituent nullement une quelconque garantie, ce qui a considérablement affaibli les partisans de la négociation au sein du régime.

IX - Développements Potentiels à Court et Moyen Terme

L'escalade militaire régionale

Ce scénario implique des frappes militaires directes contre les sites nucléaires iraniens, suivies d'une réponse iranienne massive via ses réseaux de proxys et ses missiles balistiques. Les États-Unis pourraient être entraînés dans le conflit, et le détroit d'Ormuz, par lequel transite outre le gaz-GNL- au moins vingt pour cent entre pétrole et gaz mondial, pourrait être fermé ou perturbé, provoquant un choc économique planétaire. Ce scénario est celui que redoutent l'ensemble des acteurs, y compris les Etats Unis et les pays du Golfe. Sa probabilité reste néanmoins réelle.

Le statu quo tendu

C'est le prolongement de la situation actuelle : ni guerre ouverte ni paix véritable. Les sanctions se maintiennent, les opérations clandestines continuent, l'Iran consolide son axe de résistance et approfondit son intégration dans le bloc eurasiatique. Ce scénario est confortable à court terme pour les différents acteurs, mais dangereux à long terme car il accumule les tensions sans les résoudre. Il représente une gestion de crise plutôt qu'une résolution de crise, et c'est probablement le scénario le plus probable à court terme.

La négociation et un nouvel accord

Un nouvel accord nucléaire global, accompagné d'une normalisation progressive des relations, reste théoriquement possible. Mais il se heurte à des obstacles considérables : la méfiance mutuelle accumulée depuis des décennies, l'opposition de certains pays régionaux à toute réhabilitation de l'Iran, et la présence de factions dures dans les deux camps qui ont intérêt au maintien de la tension. Ce scénario nécessiterait une volonté politique forte de part et d'autre, qui fait actuellement défaut.

L'Iran puissance nucléaire déclarée

À moyen terme, si aucun accord n'est conclu, l'Iran pourrait franchir le seuil nucléaire et se déclarer puissance atomique. Ce scénario changerait radicalement l'équilibre régional et mondial. Il déclencherait vraisemblablement une prolifération : l'Arabie Saoudite a déjà déclaré qu'elle chercherait à acquérir l'arme nucléaire si l'Iran y parvenait. La Turquie pourrait suivre. Le Moyen-Orient entrerait dans une ère de dissuasion nucléaire multilatérale, avec tous les risques d'erreur de calcul que cela implique.

Epilogue

Compte tenu des exigences actuelles des antagonistes aucune résultante n'en découlerait à savoir une base de négociation à même de mettre fin à ce conflit. Il n'existe pas de chemins ni, de points médians de rencontre dans la mesure où ce sont des stratégies irréconciliables, mathématiquement incompatibles et, politiquement inenvisageable !

Les écarts entre objectifs stratégiques des Etats unis et ceux d'Israël pour des raisons évidentes ne sont plus compatibles et ne cessent de diverger alors que la résilience affichée par l'Iran ne cesse elle de se renforcer.

Sur le plan géopolitique, aussi bien les alliés traditionnels des Etats Unis et d'Israël que les pays du Golf et, ceux du Sud global (notamment affiliés au BRICS) perdent patience de peur de retombées dévastatrices au plan mondial, appellent à la cessation de ce conflit qui risque à terme de dégénérer vers le pire au détriment de l'humanité toute entière ; les conséquences de l'attaque de Pearl Harbour par un Japon acculé sont toujours dans la mémoire collective !

X - L'Impact sur les Pays Émergents : Le Cas de l'Algérie

L'Algérie dans la géopolitique régionale

L'Algérie occupe une position géographique et géopolitique particulière dans cet environnement. Elle est un pays producteur et exportateur d'hydrocarbures, une puissance régionale africaine et méditerranéenne, et une économie qui cherche à diversifier son développement. La déstabilisation chronique du Moyen-Orient, et les tensions autour de l'Iran en particulier, la touchent de multiples façons qu'il convient d'analyser avec soin.

Les impacts économiques directs

L'Algérie étant un pays exportateur d'hydrocarbures, elle bénéficie mécaniquement des hausses de prix du pétrole provoquées par les tensions régionales. Chaque crise autour du détroit d'Ormuz ou chaque escalade militaire dans la région fait monter les prix du baril et améliore les recettes de l'État algérien à court terme. Toutefois, une escalade militaire majeure pourrait provoquer une récession économique mondiale qui affecterait la demande d'énergie globale, avec des conséquences sévères sur les finances publiques algériennes, dont la santé dépend encore largement des recettes des hydrocarbures.

Les risques de contagion sécuritaire

L'Algérie partage des frontières avec des pays fragilisés par des décennies d'instabilité : la Libye à l'est, le Mali et le Niger au sud. Le chaos régional engendré par les guerres du Moyen-Orient à commencer par l'intervention en Libye en 2011 et ses suites désastreuses a directement alimenté la prolifération des groupes armés dans la bande sahélo-saharienne. Ces groupes représentent une menace sécuritaire directe pour l'Algérie. Une nouvelle escalade dans la région aggraverait ces flux déstabilisateurs.

Les opportunités géopolitiques pour l'Algérie

La recomposition du monde vers la multipolarité offre à l'Algérie des opportunités réelles. En se positionnant comme un pays non-aligné, entretenant des relations constructives à la fois avec la Chine, la Russie, les États-Unis et l'Union Européenne, l'Algérie peut jouer un rôle de pont et de médiateur crédible. Elle dispose d'une expertise reconnue en matière de résolution des conflits, héritée de son histoire de lutte pour l'indépendance et de son rôle dans diverses négociations régionales.

La montée en puissance des BRICS offre également à l'Algérie un cadre de coopération économique alternatif, moins conditionnel politiquement que les institutions financières occidentales. La transition énergétique mondiale représente par ailleurs une opportunité si l'Algérie parvient à développer ses capacités en énergies renouvelables notammentsolaires et, à se positionner comme fournisseur d'énergie propre pour l'Europe.

Le risque de marginalisation

Le principal risque pour l'Algérie dans ce contexte est la marginalisation dans un monde qui se bipolarise. Si les grandes puissances cherchent à contraindre les pays à choisir un camp, les nations qui refusent de s'aligner peuvent se retrouver sans partenaires fiables ni protection diplomatique solide. L'Algérie doit donc construire une politique étrangère suffisamment agile pour naviguer dans cet environnement incertain, en défendant ses intérêts nationaux sans se laisser entraîner dans des conflits qui ne la concernent pas directement.

XI - Conclusion - L'Iran, Miroir d'un Monde en Transition

Ce qui frappe, au terme de cette analyse historique, c'est la cohérence tragique du destin iranien. Depuis la découverte du pétrole au début du XXe siècle jusqu'à la crise nucléaire contemporaine, l'Iran n'a cessé d'être l'objet de convoitises, de manipulations et d'ingérences. La révolution islamique de 1979, avec tous ses excès et ses dérives, est incompréhensible si l'on n'a pas en tête l'humiliation de 1953, la répression du Shah, et la guerre Iran-Irak menée avec la complicité internationale.

La situation actuelle, programme nucléaire, Axe de Résistance, sanctions, tension régionale n'est pas une anomalie. C'est l'aboutissement logique de décennies de déstabilisation systématique. L'Iran a appris de l'histoire que la modération et la coopération le conduisaient à la vassalisation, et que la résistance, aussi coûteuse soit-elle, était sa seule garantie de survie en tant qu'État souverain.

Dans le contexte du monde multipolaire émergent, l'Iran occupe une position centrale. Sa capacité à résister aux sanctions pendant plus de quarante ans ouvre une voie pour d'autres pays qui cherchent à s'affranchir de la dépendance monétaire d'une part etdes institutions financières internationales d'autre part. Sa survie démontre que la pression unilatérale a des limites réelles dans un monde qui se rééquilibre.

Tout un chacun doit faire preuve :

- De lucidité de conscience quiimplique discernement, clairvoyance et, une compréhension profonde, souvent opposée à l'illusion, à la confusion ou au déni,

- De rigueur dans son objectivité au travers, d'unedémarche éthique et méthodologique consistant à décrire des faits réels avec exactitude, en supprimant les préférences personnelles, émotions ou, biais idéologiques,

- Et enfin,de courage politiquenotamment, la capacité d'agir en référence à ses propres convictions visant l'intérêt général, plutôt que l'adhésion de l'opinion ; Il implique de prendre des décisions difficiles, parfois impopulaires, et d'assumer ses responsabilités, notamment en temps de crise, dépassant les clivages partisans pour trouver des solutions durables et finalement aboutir à une issue au seul bénéfice de la dimension humaine !

La vraie question que pose la situation iranienne n'est donc pas : comment contraindre l'Iran à se soumettre ? Elle est : est-il possible de construire un ordre régional et international qui prenne en compte les intérêts légitimes de tous les acteurs, y compris ceux qui ont longtemps été traités comme des pions plutôt que comme des partenaires ? Tant que cette question restera sans réponse, le Moyen-Orient demeurera la poudrière du monde, et ses dommages collatéraux continueront de se répandre bien au-delà de ses frontières atteignant des pays comme l'Algérie, qui aspirent légitimement à construire leur avenir dans un environnement stable et prévisible.