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Taïwan, la Chine et l'Europe : quand la géopolitique frappe à la porte

par Salah Lakoues

Taïwan n'est pas protégée par des promesses, ni par des valeurs, ni par la morale. Elle l'est parce qu'elle fabrique ce que personne d'autre ne peut produire : les semi-conducteurs avancés qui font tourner l'économie,

la défense et la technologie du XXIe siècle. Tant que cette supériorité existe, Washington se sent obligé de défendre l'île.

Mais si la Chine parvient, à court terme, à maîtriser la production de processeurs de pointe et à prendre l'avantage technologique, Taïwan cessera d'être un enjeu vital pour les États-Unis. L'île deviendra alors un coût stratégique plutôt qu'un pilier indispensable. Et en géopolitique, ce qui devient calculable devient négociable. Le jour où Pékin comblera son retard, la dissuasion américaine s'évaporera. Les promesses ne suffiront plus, les discours non plus. La protection d'un territoire n'a jamais reposé sur les principes : elle repose sur l'intérêt.

La Chine : rival systémique, pas seulement régional

Depuis la fin de la guerre froide, les États-Unis ont identifié différents adversaires potentiels. La Russie perturbe, mais elle ne menace pas l'ordre mondial de manière systémique. La Chine, elle, se positionne sur tous les plans : économique, technologique, industriel, militaire et diplomatique. Sa stratégie ne consiste pas à conquérir militairement le monde, mais à le réorganiser par l'attractivité et la dépendance.

Elle investit massivement dans les infrastructures, contrôle des chaînes de valeur critiques, impose ses normes technologiques et développe des systèmes financiers alternatifs. L'objectif de Pékin est clair : créer un système où ses partenaires et rivaux seront structurellement dépendants de sa puissance industrielle et technologique.

Pour Washington, cela change tout

Les États-Unis ne craignent pas simplement une confrontation militaire locale ; ils voient un adversaire capable de supplanter leur domination globale sans tirer un coup de canon. La Chine est l'enjeu central du XXII” siècle.

Taïwan : le verrou stratégique de l'économie mondiale

Taïwan n'est pas un symbole abstrait. C'est le maillon indispensable des semi-conducteurs avancés : 60 % de la production mondiale et 90 % des puces les plus sophistiquées. Qui contrôle Taïwan contrôle la technologie critique, l'intelligence artificielle, l'industrie militaire et, à terme, la compétitivité économique mondiale.

Les scénarios possibles sont clairs :

Blocus ou pression économique progressive : la Chine pourrait isoler Taïwan sans recourir à la guerre ouverte, en perturbant les chaînes logistiques et en utilisant des leviers économiques.

Invasion rapide : coûteuse et risquée, mais théoriquement possible si Pékin juge le moment opportun.

Intégration différée : un scénario où Taïwan reste autonome de facto, mais sous pression constante, jusqu'à ce que le rapport de force rende la réunification inévitable.

Les États-Unis hésitent : intervenir directement est un risque majeur, mais ne rien faire pourrait signifier perdre l'avantage technologique stratégique. Dans ce dilemme, la maîtrise chinoise des puces à court terme pourrait inverser la donne, rendant Taïwan moins indispensable pour Washington.

L'Europe : prospère, pacifiée... et fragilisée par ses choix

Pendant ce temps, l'Europe observe, parle, s'indigne, mais ne peut pas agir seule. Depuis 1945, elle a délégué sa sécurité aux États-Unis et investi dans la prospérité économique, l'État social et l'intégration régionale. Cette dépendance a créé une atrophie stratégique : l'Europe a perdu la culture militaire, l'acceptation sociale du sacrifice et la capacité de décision rapide.

Mais l'Europe souffre aussi d'un autre mal : son obsession pour l'immigration et sa méfiance vis-à-vis de ses voisins méditerranéens ont détourné son attention des véritables enjeux stratégiques. En négligeant le Sud, elle a ouvert la voie à des fractures politiques internes et à l'émergence de forces extrémistes, souvent anti-européennes. L'extrême droite prospère sur le ressentiment et le sentiment que l'Union européenne est incapable de protéger les citoyens tout en restant fidèle à ses principes.

Cette combinaison - dépendance militaire, désintérêt géopolitique et fracture interne - rend l'Europe incapable de peser dans le nouvel ordre mondial. Même des budgets record ou des sommets diplomatiques ne suffisent pas à reconstruire une puissance stratégique crédible.

Le calcul américain : intérêt avant principe

Trump ou Biden ne changent pas les règles du jeu. La hiérarchie des priorités américaines est simple : la Chine d'abord, la Russie ensuite, l'Europe et l'Ukraine en périphérie. Les valeurs et les promesses ne pèsent pas face à l'intérêt stratégique. La protection n'est jamais une question de principes : elle est conditionnée par l'utilité réelle d'un territoire ou d'un partenaire.

Dans ce contexte, l'Europe doit faire un choix : continuer à vivre dans le déni, ou accepter sa dépendance et repenser sa stratégie dans un monde où le pivot se fait en Asie, et où la puissance se mesure par la maîtrise technologique et industrielle, pas par la moralisation.

Le déni coûte cher

Le XXIe siècle ne sera pas occidental. Il ne sera pas seulement chinois. Il sera impitoyable pour ceux qui refusent de voir la réalité telle qu'elle est. Les États-Unis l'ont compris, la Chine agit en conséquence, et l'Europe hésite encore, prisonnière de ses obsessions intérieures, de ses fractures politiques et de ses choix stratégiques erronés.

Taïwan, la Chine et l'Europe illustrent une règle simple mais cruelle : la puissance se mesure par la capacité à produire, à décider et à anticiper, et non par les promesses ou les idéologies.

Ceux qui s'obstinent dans le déni - qu'il s'agisse d'ignorer les voisins du Sud ou de croire qu'une armée européenne peut se reconstruire du jour au lendemain - seront condamnés à l'irrélevance stratégique.

Le temps de l'illusion est révolu. L'Europe doit choisir : s'adapter ou disparaître du jeu. La Chine, elle, avance méthodiquement, semi-conducteur après semi-conducteur, imposant une nouvelle hiérarchie mondiale où le pragmatisme prime sur les principes.