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Saïd Mekbel. Chroniques d'une vie, 1963-1994 - Recueil d'articles Chihab Editions, Alger 2025, 271 pages, 1950 dinars Il a marqué le journalisme national au début des années 60 (à partir de 1963), puis au début des années 90. Lui, c'est Saïd Mekbel, un physicien de formation et journaliste par vocation. C'est sous les pseudonymes d'El Ghoul puis de Mesmar J'ha qu'il signera, à partir de 1963, plus de 1500 billets qui, tout au long de son parcours, dissèqueront avec une plume satirique la société algérienne et ses hommes politiques. Subtil, engagé, il adopte une forme de plus en plus grave au fil des événements qui secouent le pays au début des années de terrorisme. Saïd Mekbel écrira alors : « Mon pays a plus besoin d'un journaliste que d'un physicien, parce qu'il a besoin qu'on parle de lui, question de survie. » L'ouvrage est né d'un questionnement. « Il a fallu que mon fils Mehdi s'intéresse aux écrits de son grand-père pour que je réalise ce qui manquait », raconte l'auteur, Nazim Mekbel, fils du journaliste assassiné. « En lecteur curieux, mon adolescent d'alors aurait sûrement apprécié les chroniques d'El Ghoul et de Mesmar J'ha, mais il n'aurait pas compris le sens de chacun de ces billets, il m'aurait sans cesse fallu être présent pour lui expliquer les faits cités. De cette réflexion est née l'idée de contextualiser les chroniques de Saïd Mekbel. » Nazim réfléchit donc à ce que lui dit son fils Mehdi et entreprend de se replonger dans les centaines d'écrits de presse de son père. Son père ? Le samedi 3 décembre 1994, à Hussein Dey, quartier d'Alger, Saïd Mekbel partage son déjeuner avec une collègue du quotidien « Le Matin » dans une pizzeria proche du siège du journal. Un tueur du Groupe islamique armé (GIA) jaillit et lui tire en pleine tête. Il sera le 34e journaliste tué sur plus d'une centaine (110). Déjà, le 8 mars 1994, Mekbel avait échappé à une tentative d'assassinat. En janvier 1993, son nom figure sur une liste placardée sur les murs d'une mosquée à Alger-Centre ; y figuraient aussi d'autres journalistes, écrivains, intellectuels, à qui il était donné quarante jours pour « se repentir ». Le jour même de son assassinat paraît son ultime billet, sur la dernière page du Matin, commentant la décapitation, le 30 novembre, par les terroristes islamistes, de cinq personnes à 60 km au sud d'Alger, dont deux journalistes, Issaad Ahmed et Lakhal Nassereddine. Un texte qu'on qualifia de prémonitoire, republié par les grands quotidiens du monde. Titre du billet ? « Ce voleur qui... » : « Ce voleur qui, dans la nuit, rase les murs pour rentrer chez lui, c'est lui. Ce père qui recommande à ses enfants de ne pas dire dehors le méchant métier qu'il fait, c'est lui. Ce mauvais citoyen qui traîne au palais de justice, attendant de passer devant les juges, c'est lui. Cet individu pris dans une rafle de quartier et qu'un coup de crosse propulse au fond du camion, c'est lui. C'est lui qui, le matin, quitte sa maison sans être sûr d'arriver à son travail. Et lui qui quitte le soir son travail sans être certain d'arriver à sa maison. Ce vagabond qui ne sait plus chez qui passer la nuit, c'est lui. C'est lui qu'on menace dans le secret d'un cabinet officiel, le témoin qui doit ravaler ce qu'il sait, ce citoyen nu et désemparé... Cet homme qui fait le vœu de ne pas mourir égorgé, c'est lui. Ce cadavre sur lequel on secoue une tête décapitée, c'est lui. C'est lui qui ne sait rien faire de ses mains, rien d'autre que ses petits écrits, lui qui espère contre tout, parce que, n'est-ce pas, les roses poussent bien sur les tas de fumier. Lui qui est tous ceux-là et qui est seulement, journaliste. » L'Auteur : Nazim Mekbel est né en 1966 à Alger. Titulaire d'un BTS en radiologie médicale (Hôpital Mustapha, 1989-1994) et d'un diplôme en informatique de gestion, il a été pendant plusieurs années journaliste correspondant d'El Watan (1997-2009). Il a intégré les éditions algériennes Dalimen en 2004. Fils cadet de Saïd Mekbel. Fondateur du mouvement « Ajouad Algérie Mémoires ». Table des matières : Préface/ Introduction/ Chroniques 1963-1994/ Inédits/ Epilogue/Index/Les principaux partis politiques/Annexe Extraits : « Allal el fassi ? Encore un historien de la nouvelle vague, ou un naturiste admirateur de Picasso » (23 octobre 1963, p 22), « Propriétaires de salles de spectacle, ayez pitié de nous ! S'il vous plaît donnez nous du travail, à nous qui parlons cinéma » (16 avril 1964, p 31), « Toute cette guerre du Golfe a obéi à un désir inflexible :Bush a eu sa guerre, il a eu sa victoire, parions qu'il veut aussi avoir à lui tout seul, son vaincu » (2 mars 1991, p 69), « Il est dans la tradition militaire une vertu essentielle qui veut que dans toute affaire, le supérieur couvre son subordonné en endossant la responsabilité des faits qui lui sont imputés. Comme on n'emprunte qu'aux riches, il n'est guère curieux de constater que dans ce qu'il est convenu d'appeler la mafia politico-financière, on pratique cette même vertu, mais à l'extrême, de tout prendre sur son propre dos » (22 février 1993, p 144), « Mohamed Boudiaf ?Au bout du compte le pays ne l'a découvert que le jour de sa mort » (14 octobre 1993, p 170), « Après quatorze années d'abstinence verbale , s'il (Note : A. Bouteflika) est désigné comme président, il aurait tellement de choses à raconter qu'il en oublierait peut-être notre envie de parler » (23 janvier 1994, p 187) , « La langue est un système d'expression commun à un groupe, la parole est une faculté pour ce groupe de s'exprimer et se faire entendre « (note manuscrite de septembre 1994 citée, p 225). Avis - Pour les « jeunots » de la presse (générations 70 et 80), on a eu Boussaâd Abdiche, Saâd Bouakba, Sid Ahmed Semiane, Zoubir Souissi, Amor Ali Talmat et quelques autres... mais comme précurseur et grand maître... ce fut bel et bien Saïd Mekbel. Celui qui, certainement, a été le père fondateur du genre, toujours fidèle au poste, et ce depuis octobre 63. L'art du billet et de la chronique de presse qui vise et frappe juste... sans blesser. Citations : « La politique n'est pas la boxe, la lutte ne se déroule pas sur le ring central et les coups bas n'y sont point interdits. Ici, pas de vide, le trop-plein, toujours » (Alger Républicain, El Ghoul, octobre 1989, no 0, p 34), « La puissance peut être bien fragile et mener tout droit à la pire des solitudes » (2 mars 1991, p 69), « L'ignorance menant à la méfiance, le doute poussant à l'abstention, j'essaie de faire en sorte de ne pas être avec et pour ceux dont la vocation est de former puis de dresser des troupeaux » (1er février 1992, p 101), « Ainsi dans le monde de notre justice, qu'elle soit civile ou militaire, on vit de refus. Allant d'un refus à un autre comme on saute d'une pierre à une autre pour ne pas se mouiller dans la traversée d'un gué » (14 juillet 1992, p 123), « Les révolutions sont faites par des hommes et elles ont besoin de leurs petitesses pour prendre et grandir comme les roses ont besoin de fumier pour pousser » (30 juillet 1992, p 128), « Ce sont les lois non écrites qui sont les véritables et qui font faire ses petits pas à l'Humanité » ( 9 octobre 1992, p 132), « Avoir la foi, c'est d'abord croire sans avoir besoin de preuves ou de démonstrations d'aucune sorte « (2 mars 1993, p 145), « La liberté de gouverner s'use plus vite que la liberté de la presse quand on ne sait pas s'en servir » (4 mai 1993, p 151), « Aucun pays ne peut s'épanouir s'il étouffe la parole » (Ali Kafi cité p 155. Extrait du Soir d'Algérie du 12 mai 1993), « La misère se nourrit de toutes les misères comme la haine vit de toutes les haines. En dénonçant l'une et l'autre, on ne cherche pas à dénigrer son pays. On cherche, au contraire, à le défendre et à le protéger » (13 novembre 1993, p 178), « La vérité est comme la justice, elle a besoin de témoins, même les tout petits témoins qui peuvent écrire des choses qui restent et qui durent » (Non datée. p 255). Saïd Mekbel : une mort à la lettre. Entretiens - Ouvrage de trois grandes interviews de Monika Borgmann (Préfaces de Belkacem Boukherouf et de Youcef Zirem). Editions Frantz Fanon, Tizi Ouzou 2015 (Dar al-Jadeed, Beyrouth, 2010 et Téraèdre, Paris 2008), 111 pages, 500 dinars (Fiche de lecture déjà publiée fin juin 2020. Extraits pour rappel. Fiche complète in www.almanach-dz.com/communication/bibliotheque d'almanach) Trois grands entretiens à Alger, en pleine tourmente, les 4, 12 et 16 décembre 1993. Soixante dix questions au total : En vrac, sur la mort de Tahar Djaout, sur la peur d'être assassiné ou enlevé ou torturé, sur l'idée de l'exil, sur l'écriture (encouragé au départ par Henri Alleg et Kateb Yacine, en 62, puis par la suite par T. Djaout pour aller encore plus loin dans l'art d'écrire), sur la série d'assassinats d'intellectuels et de journalistes, sur les lettres de menaces, sur la vie quotidienne et les dangers encourus, sur la presse, les journalistes et la profession, sur le Fis, sur l'armée (...) , sur les victimes des terroristes, sur les mafias, sur le Ffs, sur le pouvoir, sur la torture... Toute une vie en trois entretiens (...) Tout ça dans la lucidité la plus totale souvent, la plus incompréhensible parfois (surtout pour la journaliste qui l'interviewait et cela se perçoit aisément dans les questions, mais aussi pour les lecteurs d'aujourd'hui). Avec, bien sûr, quelques jugements un peu trop tranchants et que l'on comprend parfaitement si l'on se rappelle le contexte infernal de l'époque au sein duquel notre homme vivait totalement immergé sans se cacher. Mekbel vivait entièrement dans sa société et pour ses lecteurs ... jusqu'à son oubli des dangers (ou leur prise en compte). N'est pas intellectuel (et journaliste) qui veut ! Trois grands entretiens. Soixante dix questions. Soixante dix réponses, courtes ou longues qui, mieux qu'un essai politique, décrivent avec justesse les débuts d'une décennie noire qui allait devenir très rapidement rouge.(...) Les Auteurs : Saïd Mekbel est né le 30 mars 1940 à Bejaïa... et il est mort, assassiné le 3 décembre 1994 par les terroristes (ou par une mafia politique, on ne sait au juste ?), alors qu'il terminait de déjeuner juste à côté du journal dont il était le directeur, le quotidien Le Matin. Physicien de formation (Ingénieur docteur), c'est un des journalistes algériens les plus connus et les plus talentueux et ce, déjà depuis 62, avec, entre autres, ses fameux billets corrosifs signés El Gatt (le plus fameux est titré « Ce voleur qui... » publié le jour même de sa mort et qui fait le portrait du journaliste algérien dans la tourmente)... toujours dans des journaux de gauche (Alger Républicain surtout, chaque fois qu'il n'était pas interdit par les pouvoirs en place). Née en Allemagne en 1966, Monika Borgmann, après des études en philologie arabe et en sciences politiques, a vécu au Moyen-Orient plusieurs décennies et a obtenu la nationalité libanaise. D'abord journaliste, avec son mari Lokman Slim, elle a réalisé Massaker, le témoignage de six anciens miliciens impliqués dans les massacres de Sabra et Chatila, film qui a gagné de nombreux prix internationaux. Le couple a aussi coproduit de nombreux documentaires et offre également des services en post-production pour aider les jeunes cinéastes arabes. Avis - Pour ne jamais oublier, pour les anciens... qui veulent lire. Et, pour mieux comprendre, pour les jeunes...(...) Citations : « Le grand problème est de se dire que le terroriste veut terroriser. Si tu lui montres que tu ne cèdes pas à la terreur, c'est déjà une victoire. C'est une victoire sur lui et c'est une victoire sur toi. Parce que sur toi, ça te permet de réfléchir encore plus» (Saïd Mekbel, p 47), (...). « Le grand malheur de l'Algérie, c'est la corruption. Il n'y a pas que la corruption financière, il y a aussi la corruption morale. Certains intellectuels sont corrompus. Et, je crois que c'est cette corruption, qui atteint la famille, qui s'est répandue partout. C'est le grand mal» (Saïd Mekbel, p 69) (...) |
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