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Brésil : bienvenue à l'extrême droite néo-libérale

par Chems Eddine Chitour

  «Quand on décrit le présent du Brésil, c'est déjà, sans le savoir, du passé qu'on parle. C'est seulement en ayant déjà son avenir en vue qu'on lui donne son véritable sens.» Stephan Zweig (auteur dramaturge)

Le candidat d'extrême-droite, Jair Bolsonaro, a été élu président du Brésil - la 8ème économie mondiale- ce lundi 29 octobre. Jair Bolsonaro, qui prendra ses fonctions le 1er janvier 2019, a reçu, dimanche, un mandat clair avec plus de 55% des voix, devant le candidat de gauche Fernando Haddad (45%) (?) Bolsonaro va succéder, pour quatre ans, au conservateur Michel Temer, qui se retire sur un taux d'impopularité historique et va lui laisser un pays mal en point et en plein doute. Jair Bolsonaro, ce député, qui n'a fait voter que deux lois, en 27 ans, dans l'hémicycle et n'était guère connu que pour ses gesticulations guerrières, arrive à la tête d'un pays de 208 millions d'habitants, sans aucune expérience du pouvoir, comme ses futurs ministres. (?) Dans sa ligne de mire, pêle-mêle: les Noirs, les femmes, les membres de la communauté LGBT, mais aussi les militants de gauche, les Indiens, les membres du mouvement paysan des sans-terre (MST) et d'ONG, les défenseurs de l'environnement et les journalistes. Les plus optimistes pensent que cet admirateur de la dictature militaire (1964-85) abandonnera sa rhétorique de campagne à l'épreuve du pouvoir. Mais d'autres le voient gouverner d'une manière bien plus idéologique que pragmatique, faisant prendre un virage vertigineux au Brésil. (1)

Surnommé le «Trump des tropiques», le nouveau président élu a reçu de nombreux messages de félicitations notamment du président américain, pour «cette élection historique». «Nous ne pouvons plus continuer à flirter avec le socialisme, le communisme, le populisme de gauche», a affirmé ce chantre de la dictature militaire (1964-1985) dans son premier discours, «Ensemble, nous allons changer le destin du Brésil», a insisté l'ex-capitaine de l'armée qui prendra les rênes du plus grand pays d'Amérique latine. Jair Bolsonaro a promis que son gouvernement «défendra la Constitution, la démocratie, la liberté». «Cela n'est ni la promesse d'un parti, ni la parole vaine d'un homme, mais c'est un serment devant Dieu» Loin des louanges, c'est l'inquiétude qui dominait pour ?Human Rights Watch' (HRW). L'ONG a lancé dimanche un «appel urgent» à «protéger les droits démocratiques du Brésil» après l'élection du candidat d'extrême-droite, à la présidence de la première puissance d'Amérique latine. «Nous nous unirons à eux pour affronter quelque tentative, que ce soit d'éroder les droits démocratiques et les institutions que le Brésil a construits dans la douleur, ces trois dernières décennies.»

Les avancées du Parti des travailleurs sous la présidence Lula

Une excellente contribution nous est donnée par Noam Chomsky, qui est allé rendre visite à Lula, fin-septembre, en compagnie de sa femme Valeria. Alors qu'il était donné largement favori pour l'élection présidentielle, Lula s'est vu condamner à 12 ans de prison pour corruption, peine qu'il conteste, absolument, avec la plus grande partie des Brésiliens. Nous lui laissons la parole : «J'ai rencontré Lula, le prisonnier politique, le plus important au monde. Un «coup d'État soft» par voie d'élection au Brésil aura des conséquences planétaires.» Le lendemain de notre visite, au nom de la liberté de la presse, un juge a autorisé le plus grand journal du pays, ?Folha de São Paulo', à interviewer Lula. Mais un autre juge est, aussitôt, intervenu pour annuler cette décision, alors que les criminels les plus violents du pays ? les chefs de milice et les trafiquants de drogue ? sont régulièrement interviewés, depuis leurs prisons. Pour le pouvoir brésilien, emprisonner Lula ne suffit pas: il veut s'assurer que la population, à la veille des élections, n'entende plus parler de lui, et il est apparemment prêt à employer tous les moyens pour atteindre cet objectif. Le juge qui a annulé la permission n'innovait pas. Avant lui, il y avait eu le précédent d'Antonio Gramsci, condamné en 1926 par le gouvernement fasciste de Mussolini, avec un procureur déclarant : «nous devons empêcher son cerveau de fonctionner pendant 20 ans».

Lula reste un homme très énergique, optimiste quant à l'avenir et plein d'idées pour faire dévier le Brésil de sa désastreuse trajectoire actuelle. (?) L'accusation principale portée contre Lula, est basée sur les dépositions d'hommes d'affaires condamnés pour corruption dans le cadre d'un plaider-coupable. Selon ces «témoins» ? c. à d. ces condamnés ? qui obtiennent des réductions de peine, on aurait offert à Lula un appartement dans lequel il n'a jamais vécu. Pas vraiment accablant» (2).

Les manœuvres prédatrices de l'oligarchie néo-libérale

Noam Chomlsky nous dit que Lula avait donné une visibilité au Brésil, le colosse du Sud. «Bien qu'il ait mené, pendant son mandat, des politiques conçues pour s'adapter aux préoccupations de la finance nationale et internationale, Lula reste méprisé par les élites, en partie, sans nul doute, en raison de ses politiques d'intégration sociale et des prestations pour les défavorisés, mais d'autres facteurs semblent, aussi, jouer un rôle: avant tout, la simple haine de classe. Comment un travailleur pauvre, qui n'a pas fait d'études supérieures, et qui ne parle même pas un portugais correct, peut-il être autorisé à diriger notre pays ? Plus généralement, le rôle de premier plan joué par le Brésil, dans la promotion de puissances non alignées sur les Occidentaux, en Amérique latine et au-delà, n'a pas été accueilli, avec enthousiasme, par ceux qui ont pour habitude de dominer le monde. L'économiste brésilien Ladislau Dowbor rapporte, dans son ouvrage ?A era do capital improdutivo [«Une ère de capital improductif»], que lorsque l'économie brésilienne est entrée en récession, en 2014, les grandes banques ont accru leurs profits de 25 à 30%, «une dynamique dans laquelle plus les banques font des bénéfices, plus l'économie stagne» puisque «les intermédiaires financiers n'alimentent pas la production, ils la ponctionnent».

Le phénomène est mondial. Joseph Stiglitz résume la situation simplement : «alors qu'auparavant la finance était un mécanisme permettant d'injecter de l'argent dans les entreprises, aujourd'hui elle fonctionne pour en retirer de l'argent» (2)

La réussite du Brésil sous Lula attestée par la Banque mondiale dérange l'Occident

On pourrait s'attarder, un instant, sur ce qui s'est passé au Brésil, pendant les années Lula ? «la décennie d'or», selon les termes de la Banque mondiale, en mai 2016. Au cours de ces années, l'étude de la banque rapporte : «Les progrès socio-économiques du Brésil ont été remarquables et mondialement reconnus. À partir de 2003 [début du mandat de Lula], le pays est reconnu pour son succès dans la réduction de la pauvreté et des inégalités et pour sa capacité à créer des emplois. Des politiques novatrices et efficaces visant à réduire la pauvreté et à assurer l'intégration de groupes qui, auparavant, étaient exclus, ont sorti des millions de personnes de la pauvreté.» «Le Brésil a, également, assumé des responsabilités mondiales. Il a réussi à poursuivre sa prospérité économique, tout en protégeant son patrimoine naturel unique. Le Brésil est devenu l'un des plus importants donateurs émergents, avec des engagements importants, en particulier en Afrique subsaharienne, et un acteur majeur dans les négociations internationales sur le climat. La trajectoire de développement du Brési,l au cours de la dernière décennie, a montré qu'une croissance fondée sur une prospérité partagée, mais équilibrée, dans le respect de l'environnement, est possible. Les Brésiliens sont fiers, à juste titre, de ces réalisations saluées sur la scène internationale.» (..) La campagne actuelle visant à préserver le cadre institutionnel et à revenir sur les acquis de «la décennie glorieuse» exploite la corruption à laquelle le Parti des travailleurs de Lula, le PT, a participé. La corruption est bien réelle et grave, même si le fait de diaboliser le PT est une pure instrumentalisation, en regard des écarts de conduite de ses accusateurs. Et comme nous l'avons déjà mentionné, les accusations portées contre Lula, même si l'on devait lui en reconnaître les torts, ne peuvent être prises au sérieux pour justifier la peine qui lui a été infligée, dans le but de l'exclure du système politique. Tout cela fait de lui l'un des prisonniers politiques les plus importants de la période actuelle. [C'est nous qui soulignons]» (2)

La corruption mal planétaire qui déstabilise les pays du Sud

Noam Chomsky nous explique que la corruption est le fléau au monde le mieux, le plus partagé, sauf que dans les pays occidentaux, cela se passe en douce et les amendes blanchissement des institutions ou des pays ou des personnes qui sont dénoncés comme des personnes de sac et de corde dans les pays du Sud. Il écrit : «Sans surprise, les puissants n'apprécient guère les remises en cause, et disposent de nombreux moyens pour y répliquer ou pour les réduire au silence. Il y aurait beaucoup à dire sur la corruption endémique de la politique latino-américaine, souvent solennellement condamnée par l'Occident. Certes, c'est un fléau, et il ne devrait pas être toléré. Mais elle n'est pas limitée aux «pays en voie de développement». Ce n'est pas une mince aberration que, dans nos pays, les banques les plus gigantesques soient contraintes à payer, par dizaines, des amendes s'élevant à des milliards de dollars (JPMorgan, Bank of America, Goldman Sachs, Deutsche Bank, Citigroup), à l'issue d'accords négociés à l'amiable, sans que personne soit jamais déclaré, légalement, coupable de ces activités criminelles qui détruisent des millions de vies. (?) le London Economist, du 30 août 2014, a rapporté que 2163 condamnations d'entreprises avaient été comptabilisées entre 2000 et 2014 ? et ces multinationales sont nombreuses à Londres et sur le continent européen. (?) Mais la corruption, qui est un crime, qu'elle soit massive ou minime, n'est que la partie émergée de l'iceberg. La corruption la plus grave est légale. Par exemple, le recours aux paradis fiscaux draine environ un quart, voire davantage, des 80.000 milliards de dollars de l'économie mondiale, créant un système économique indépendant, exempt de surveillance et de réglementation, un refuge pour toutes sortes d'activités criminelles, ainsi que pour l'évasion fiscale. Il n'est pas non plus, techniquement, illégal pour Amazon, qui vient de devenir la 2ème société à dépasser les 1.000 milliards de dollars de valeur, de bénéficier d'allègements fiscaux sur ses ventes» (2). Parlant de la corruption dans les élections, il poursuit : «Un exemple important est l'achat des voix lors d'élections, un sujet qui a été étudié à fond, en particulier par le politologue Thomas Ferguson. Ses recherches, ainsi que celles de ses collègues, ont montré que l'éligibilité du Congrès et de l'exécutif est prévisible avec une précision remarquable à partir de la variable unique des dépenses électorales, une tendance très forte qui remonte loin dans l'histoire politique américaine et qui s'étend jusqu'aux élections de 2016 (?)

La corruption latino-américaine est considérée comme un fléau, alors que la transformation de la démocratie formelle en un instrument entre les mains de la fortune privée est considérée comme parfaitement légale. Aux Etats-Unis, les dépenses de campagne atteignent des sommets, mais elles sont éclipsées par le lobbying, qui représenterait environ dix fois ces dépenses ? un fléau qui s'est rapidement aggravé dès les premiers jours de la régression néolibérale. Ses effets sur la législation sont considérables, le lobbyiste allant jusqu'à rédiger, littéralement, les lois, alors que le parlementaire ? qui signe le projet de loi ? se trouve on ne sait où quelque part ailleurs, occupé à collecter des fonds pour la prochaine campagne électorale. La corruption est effectivement un fléau au Brésil et en Amérique latine en général, mais, là, ils restent de petits joueurs. Tout cela nous ramène à la prison, où l'un des prisonniers politiques les plus importants de la période présente est maintenu à l'isolement pour que le «coup d'État soft» se poursuive sans entraves» (2).

Que va faire Jaïr Bolsonaro ?

«Lula étant interdit d'élection, écrivait Noam Chomsky avant les élections , il y a un risque très réel pour que le favori de la droite, Jair Bolsonaro, soit élu à la présidence et accentue encore la politique, durement réactionnaire, du «président» Michel Temer, qui a pris la place de Dilma Rousseff après qu'elle ait été destituée par une procédure grotesque, lors d'une précédente étape du «coup d'État soft», en cours dans le plus grand des pays d'Amérique latine. Bolsonaro se présente comme un autoritaire, dur et brutal et comme un admirateur de la dictature militaire, qui va rétablir «l'ordre». Une partie de l'attrait qu'il exerce vient de ce qu'il se fait passer pour un homme nouveau qui va démanteler l'establishment politique corrompu, que de nombreux Brésiliens ont de bonnes raisons de mépriser, version locale de Bolsonaro, affirme qu'il ne connaît rien à l'économie, laissant ce domaine à l'économiste Paulo Guedes, un ultralibéral, produit de l'école de Chicago. Guedes est clair et explicite sur sa solution aux problèmes du Brésil : «tout privatiser», soit l'ensemble de l'infrastructure nationale (Veja, 22 août), afin de rembourser la dette des prédateurs qui saignent à blanc le pays. (?)» (2)

Cinq fausses informations qui ont profité à Bolsonaro

Tous les coups sont permis pour diaboliser l'adversaire. Au-delà du charisme de Haddad qui est loin de celui de Lula, il est possible que les ?fakes News' aient joué un rôle. Almudena Barragán rapporte comment l'utilisation de ?Fakes News' a profité au leader de l'extrême droite Il écrit : «Dans la dernière ligne droite de la campagne électorale au Brésil, les canulars contre les adversaires de l'extrême-droite se sont multipliés dans les réseaux sociaux. (?) Six Brésiliens sur dix ont Whatsapp sur leur téléphone portable, 120 millions de personnes potentilles. Voici quelques-unes des fausses informations les plus répandues, à travers les réseaux sociaux, en faveur de Bolsonaro, sélectionnés par la directrice d'Aos Fatos :

1- Le «kit gay» pour les enfants de 6 ans «Si vous défendez les enfants, ne votez pas pour lui. Haddad est le créateur du kit gay, L'image ci-dessus était partagée par 63.000 personnes au moment de la capture.

2- L'homme qui a poignardé Bolsonaro est affilié au PT et apparaît sur une photo avec Lula Après avoir été attaqué par un fanatique des chaînes de messages ont commencé à circuler sur Facebook et Whatsapp, affirmant qu'Adélio Bispo de Oliveira, l'agresseur de Bolsonaro, était lié au PT.

Une autre fausse information répandue dans les réseaux sociaux a été le montage du visage de l'agresseur sur une photo dans laquelle Lula apparaît à Curitiba en 2017.

3- L'image d'une femme pro-Bolsonaro agressée est en fait une actrice qui a subi un accident. Cette dame a été attaquée par des pétistes, dans la rue quand elle a crié Bolsonaro

4- Haddad défend l'inceste et le communisme dans un de ses livres

5- Si Haddad arrive au pouvoir, il a un projet de loi pour légaliser la pédophilie (3)

Conclusion

Noam Chomsky a montré que le Brésil était sous la bonne voie avec Lula et même avec Dilma Roussef, mais quelques choses est arrivé, le Parti des Travailleurs a manqué de résilience et la nomination, sur le tard, de Fernando Haddad, n'a pas permit de remonter le gap avec l'extrême droite. Le peuple s'est exprimé, sous le coup de la colère C'est en fait un vote sanction contre la corruption et l'usure du pouvoir du Parti des Travailleurs. Lula n'a pas démérité, malgré ses déboires, l'oligarchie est en train de réduire les conquêtes sociales dans le monde, la gauche dans son ensemble faire son aggiornamento avec des leaders, au-dessus de tout soupçon Le libéralisme a gagné la partie contre les forces du travail, Les compromissions et les trahisons successives, nous l'avons vu avec le grand écart de Lula à Porto Allegre (Mecque de l'alter-mondialisme). Il faut déconstruire partout dans le monde pour reconstruire un monde meilleur. Il est à craindre que la violence va croître au rythme de la croissance des inégalités, de la diffusion de l'armement des bavures de l'armée et de la police. Les Brésiliens regretteront certainement Lula. Ils ont été abusés par un matraquage médiatique, à ne voir que la corruption du pari des travailleurs alors que tous les partis sont de l'«ordem et progresso» «ordre et progrès», sous cette présidence, à Dieu ne plaise, ce sera «desordem et regresso» «désordre et regression» Wait and see !



1.https://www.challenges.fr/monde/ameriques/bolsonaro-elu-plongee-dans-l-inconnue-pour-le-bresil_622554

2. https://reseauinternational.net/noam-chomsky-jai-rencontre-lula/

3. https://reseauinternational.net/cinq-fausses-informations-qui-ont-profite-a-bolsonaro/