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Ce que perte de souveraineté veut dire... : Errements de la politique étrangère française

par A. Benelhadj

La crise syrienne a de curieux retournements. Alors que tout le monde s'attendait à ce qu'il précise les circonstances des bombardements de la Syrie, le discours d'Obama reportant sine die une éventuelle intervention militaire, a plongé l'univers politique français dans une singulière agitation. L'incertitude dans laquelle est désormais plongée Paris est la conséquence de deux énormes erreurs stratégiques qui l'ont mise à la remorque des décisions américaines et donc à la merci de processus sur lesquelles elle n'a plus prise. Toutes les autres erreurs en procèdent. Il s'agirait évidemment de plus grosses gaffes si les choix qui ont produit ces conséquences fâcheuses avaient été délibérés. De nombreux indices le laisseraient penser...

1- La France a abandonné un territoire qui faisait sa force. La force d'une puissance moyenne déclinante, sur un terrain où son rang et ses prérogatives sont menacés par le Japon, l'Allemagne et les pays émergents. De quel avantage s'agit-il ? Le principe d'inscrire les questions de paix et de guerre dans le cadre des Nations Unies où la France participe à l'égale des Etats-Unis, de la Russie et de la Chine aux délibérations du Conseil de Sécurité et donc de peser sur ses résolutions.

L'erreur est d'avoir choisi de renoncer à traiter la question syrienne dans ce cadre – sous prétexte que la Chine et la Russie en bloquaient les arrêts – ce qui a fait basculer la France dans un modèle auquel se conforme ordinairement la Grande Bretagne. C'est naturellement, la suite logique du retour de la France au sein de l'OTAN sous commandement américain. Le militaire a précédé la diplomatie de manière mécanique.

2- Paris a pris un risque démesuré à soutenir le bellicisme américain sans s'assurer d'une coordination avec les principaux pays européens. Or, l'Allemagne, l'Italie et la plupart des autres pays ont déclaré clairement leur refus de s'engager dans des opérations militaires contre la Syrie. Le blocage du Conseil de Sécurité aurait pu offrir une bonne occasion à la concertation européenne ?

Pour signifier l'effacement de l'Europe, la baronne Catherine Ashton, Commissaire aux affaires étrangères de l'Union brille par sa totale absence.

C'est en ces circonstances que l'on mesure le format des illusions qu'on a fait partagées aux citoyens européens depuis des décennies : Une construction européenne brouillonne, sans politique extérieure, sans défense communes dans une actualité dominée par les déficits, l'endettement généralisé, le chômage, l'austérité et la déflation.

Au passage, il faut noter que les médias (unanimement monocolores en faveur de la campagne militaire en Syrie) ne se sont jamais préoccupés d'en faire état et d'éclairer l'opinion française sur les raisons de ces refus.

Le plus éprouvant a été le désistement du parlement britannique qui a eu deux conséquences : montrer que la Grande Bretagne est «un grand pays démocratique» (tous les observateurs sérieux savent ce qu'il en est réellement sur ce point) et installer Cameron sur un siège éjectable. Le Royaume Uni a cessé d'être un Etat souverain depuis très longtemps (au moins depuis la rencontre de Terre Neuve en août 1941)… Pour paraphraser Churchill : «Le 10 Downing Street est une maison vide. Et Cameron en est sorti»

Le Congrès américain dorénavant saisi de la décision finale, la France apparaît dans la nudité solitaire d'une diplomatie opportuniste, sans principes et sans cap.

S'appuyer en cette équipée sur la compagnie des pays de la Ligue arabe, alors que de notoriété publique cette Ligue n'a jamais fait la démonstration de son existence, n'est pas un argument sérieusement recevable. Au reste, n'est-ce pas imprudent que de se prévaloir d'une compagnie de «démocratiques exemplaires» que celle du Qatar ou de l'Arabie Saoudite qui entretiennent en sous-main des ordres théocratiques très éloignés des Lumières, tout en recourant de surcroît à la morale – comme le fait de Secrétaire d'Etat - pour justifier ses choix ?

MEME LE PRAGMATISME LE PLUS CYNIQUE NE SUFFIRAIT A TENIR LIEU D'ARGUMENT.

Le coup de grâce vient d'être donné ce samedi par Obama qui en se retirant retire tout crédit à un pays transformé en «caniche» : sans défense, sans direction et sans directeur, en attente des délibérations du Congrès américain. Hollande a de plus retiré aux parlementaires français (et donc au peuple français) toute possibilité de se déterminer sur une question aussi majeure que la guerre entreprise en leur nom.

Ce qui en clair signifie que la diplomatie de la France relève de l'autorité d'un pays étranger.

Que Assad soit ou non un «dictateur sanguinaire» qu'il ait ou non gazé des populations civiles, qu'Obama dispose ou non de preuves «irréfutables» de ce crime, qu'il craint ou non «les surprises» de la défense militaire syrienne ou des répercussions ultimes des bombardements, qu'il ait ou non pris en compte des pressions politiques complexes venus du Sénat, du Congrès, de l'opinion publique américaine hostile à ce projet, de la Russie de Poutine… cela ne change fondamentalement rien à l'affaire.

Après avoir perdu sa monnaie (BCE à Francfort sous strict contrôle allemand), la gestion de son budget (Traité de Lisbonne signé par Sarkozy et ratifié par les socialistes, moyennant des rectifications cosmétiques mineures), placé ses forces armées sous commandement américain, voilà que la France de Fabius et de Hollande soumettent la politique étrangère aux tractations entre la Maison Blanche et le Congrès des Etats-Unis d'Amérique.

TOUT CELA EST PARFAITEMENT COHERENT

Depuis Giscard d'Estaing et surtout depuis les deux mandats de Mitterrand, les institutions de la Vème République ont été consciencieusement érodées et minutieusement instrumentalisées selon les circonstances.

L'esprit de la Constitution a été profondément perverti, et la France affaiblie, lorsque Mitterrand et Chirac ont fait le choix de la «cohabitation». Cela s'est achevé par la réduction du mandat présidentiel faisant se confondre Matignon et l'Elysée dont le locataire à peine élu est déjà en campagne. En attendant d'ôter au Président le pouvoir de dissoudre l'Assemblée pour garantir réellement la scansion des élections présidentielles et législatives et conforter la confusion des genres.

L'intermède chiraquien a brouillé les cartes : l'odeur, le goût, les apparences du gaullisme… tous les apparats des travestissements pompidoliens. N'est-ce pas, après tout sous Chirac que le mandat du président est passé de sept à cinq ans ?

Devant la gravité de la situation économique et politique mondiale, avec une France affaiblie sur tous les leviers de commande, le paysage politique français à la faveur de la crise syrienne donne un spectacle affligeant qui rappelle les «combinazione» et embrouillaminis de la IVème République.

Il ne faut pas se tromper, les postures souverainistes de certains politiques ne sont que tactiques. L'essentiel de la «classe politique de gouvernement» en France a entériné le projet d'une «Union occidentale atlantiste» proposé naguère par Edouard Balladur, reprenant un vieux projet du début du siècle dernier auquel Marshall a redonné vie à l'issue de la dernière guerre.

Par-delà les alarmes des déclinologues, au fond véritables artisans du déclin, l'état actuel de la France porte un nom qu'aucune équipe de «spin doctor» n'arrivera durablement à dissimuler…