Envoyer à un ami | Version à imprimer | Version en PDF

Les jeunes et les risques de rupture avec les institutions de l'etat

par Oukaci Lounis *

3ème partie

En conclusion, la représentation de la situation générale vis-à-vis de la politique et des politiciens est marquée par un mécontentement général, aggravé par le chômage, la précarité de la vie, de l'insécurité, le manque de loisirs mais aussi par la hausse des prix , le manque de communication autour de l'impact bénéfique des grands chantiers de développement dans le pays. Cette représentation a alimenté le désintérêt des participants pour le processus électoral, qui, lui aussi, est perçu comme un élément, parmi d'autres, du manque de dynamisme prévalent dans le pays.

«Pendant la compagne électorale, l'argent coule toujours à flot. Les services de sécurités ne se sont jamais inquiétés. La justice ne sait jamais auto- saisi pour éclairer l'opinion publique. Combien même que les responsables des partis en parlaient. Et en plus, même après les élections législatives, surtout, c'est le président qui décide qui est premier ministre sans prendre en compte le parti majoritaire. Alors pourquoi voudrais-tu que les jeunes aillent voter?», «Les jeunes ne voient pas de changement concret qui les motiveraient à aller voter.», «Il n'y a pas de relation automatique entre le vote et l'amélioration des conditions de vie. Et en plus, nous n'avons pas confiance en les partis politiques.», «Les élections, c'est du blabla. Ils se moquent de nous.», «Nous participons aux élections car nous voulons que cela change, mais ce changement ne vient pas. Nous n'avons pas de travail, ni de logement, ni les moyens les plus élémentaires pour se distraire… donc, nous ne participons plus. C'est du pareil au même.», «Nous sommes conscients que personne ne pourra changer nos conditions. On n'a l'impression que le pouvoir a peur de nous. Ils peuvent dormir sur les deux oreilles. A eux le pays; à nous le drapeau.».

De manière générale, les jeunes tendent à associer spontanément les élections passées à une régression du processus de démocratisation du pays, principalement à cause du faible taux de participation, signe de manque de confiance en les politiques, selon la plupart (85%). Toutefois, les jeunes urbains (95%), malgré la peur des représailles des «notables à la chokkara» estiment que les élections sont une victoire pour les citoyens, parce qu'elles ont permis au pouvoir de constater le désengagement des jeunes de la chose politique.

Le faible taux de participation est spontanément mentionné par les jeunes comme le résultat le plus important des élections. Malgré les connaissances limitées en politique, les jeunes sont tous et toutes au courant que, pendant ces élections, «personne n'a voté !», et ce n'est finalement pas une si mauvaise chose parce que cela permettrait une réflexion nationale sur les élections.

«C'est un signe de rébellion et de ras le bol pour les gens du pouvoir, pour leur dire que les jeunes sont conscients et qu'ils doivent faire quelque chose pour remettre le gouvernement sur le bon chemin.», «Ces élections sont un pas en avant pour nous(le peuple d'en bas), malgré que le peuple d'en haut n' a pas appris la leçon, au cours des élections 2012 on poussera plus les jeunes à la rébellion et à plus d'abstention si les choses ne changeront pas.», «C'est un progrès. La participation électorale s'avère une bonne leçon pour le pouvoir qui doit pousser les politiciens à sortir à la rencontre des jeunes.», «C'est un succès pour les jeunes, car le taux de participation est une défaite pour «eux». Parce qu'ils n'arrêtent pas de nous mener en bateau. Les jeunes n'ont pas trouvé pour qui voter, ils n'ont pas voté. Les parents ne votent pas et nous non plus.»

Les jeunes en zones rurales et périurbaines comportent des mentions récurrentes de cas de corruption et d'achat de vote pendant les élections (95%). En particulier, les jeunes racontent des cas d'achats massifs de vote, surtout dans les quartiers populaires. Les jeunes périurbaines confirment avoir accepté de l'argent de tous les candidats. Le jour du scrutin, ils confirment jeter un bulletin nul (95%). «A travers ce comportement (acte d'achat de conscience), les candidats aux élections prouvent qu'ils ne sont pas digne de notre confiance.»

L'objectif principal de la recherche portant est de comprendre ces causes. Le ciblage de notre échantillon a permis d'identifier quelques facteurs de ce refus d'aller voter. La décision diffère selon les régions (rurales, urbaines et périurbaines), «Dorénavant, notre participation aux élections se traduiront par la protestation.», «A nous l'emblème nationale, à eux l'Algérie», «Donnez-nous des Hommes et des Femmes crédibles, Dieu seul sait qu'ils existent, et nous voteront.», «Voter, pourquoi ? Ces élus n'ont aucune prérogative. Comme l'a dit toute à l'heure mon ami. Je connais le Président de la République et le Wali…», «Donnez- moi un parti qui a un programme locale ou régional pour allez voter.», «Trop de bulletin de vote, trop de candidats pour mon douar.», «on ne pense pas Arch., ni régionalisme… C'est «eux» qui s'accrochent à cette idée…Nous sommes Algériens…Nous cherchons la personne honnête et crédible…Ramenez- nous un jeune de Tolga et nous voterons…Dit leur d'arrêter de piétiner les lois de la république…Nous sommes unis, et indivisibles.»

Les jeunes décrivent leur décision comme étant une prise de conscience politique. Selon ces jeunes, ce boycott revêt une dimension de participation politique, une manière d'exprimer leurs ras bols. D'ailleurs, cette décision est interprétée comme étant une preuve de maturité politique, de «bon sens», en comparaison avec «l'obstination des politiciens à aller à contre sens des aspirations et des attentes de la jeunesse», «les jeunes implorent d'autres jeunes à ne plus voter pour de l'argent ou pour des promesses impossibles.», «On n' a le sentiment que les politiciens nous poussent à bout, nous pensons qu'ils ont tort…Octobre 88 et les années 90 sont dernières nous…Nous sommes les jeunes du troisième millénaires…Notre idéal, c'est vivre le présent…Notre présent, c'est l'équipe nationale, Barcelone, le réal de Madrid, l'inter de Milan et Chelsea…Ce qui nous poussent à penser ainsi, c'est le manque de perspective…L'horizon est hermétique.»

Pour conclure, il est clair que les causes du boycott des jeunes n'est pas nécessairement le résultat de leur apolitisme. Ce désintérêt pour la chose politique des jeunes est un signe d'intérêt et de maturité avant d'être un rejet du système, et la fierté des participants jeunes d'avoir «réussi à faire passé le message», d'avoir «marqué une victoire», d'avoir «réveillé le pouvoir visible et invisible», en est un signe révélateur.

L'enquête démontre que plusieurs facteurs ont déterminé ce désintéressement des jeunes pendant les élections:

• la représentation négative du système politique en général (98%)

• la crise de confiance entre les jeunes et tous les partis politiques (100%)

• toute est transparent dans notre pays (l'impunité; le laxisme; le régionalisme; le népotisme…Sauf les lois de la république… elles sont ambigües) (98%)

• les partis ne constituent pas un acteur de développement (95%).

• Le pouvoir de décision et de changement sont attribués au président de la république (100%).

• les élections ne revêtent que peu d'intérêt, puisqu'elles n'engagent pas les vrais acteurs (100%).

• les processus et les institutions, sont loin des préoccupations des jeunes. Ils n'y retrouvent pas leurs priorités, ne s'identifient pas aux leaders politiques, et ne ressentent pas l'impact des décisions politiques sur leur vécu (100%).

• Les jeunes ne sentent pas citoyens mais des sujets :«est-ce une monarchie ou une république ?» «Donnez-nous nos droits pour pouvoir parler ensuite de nos devoirs envers la Nation» «Nous voulons participer la vie de la cité, mais entant que citoyens. donnez-nous du travail, nous sommes désespérés, on préfère se jeter à la mer plutôt que de rester… L'injustice est devenue une mode de gouvernance»

• Nos douars sont des dépotoirs… nos rues sont défoncées…nos trottoirs sont détériorés…On n'a arrive pas à gérer l'eau… L'avoirie…..On n'a pas un village touristique digne de son nom…Un port de pêche digne de ce nom…Une salle de cinéma… un café…un restaurant...une toilette publique…un bus…un train qui arrive à l'heure…un avion qui arrive à l'heure…une équipe locale compétitive.

• Les partis sont invisibles dans les circonscriptions, sauf pendant les élections; ils ne communiquent pas, ils n'investissent pas dans le développement local. De plus, leurs candidats sont corrompus.

• La majorité des candidats ignorent nos problèmes. Ils vivent dans une autre planète.

• Nous vivons un problème politique. Nous avons un problème de crise de confiance. Les citoyens ne croient plus les politiciens, car ils ne font que donner des promesses vides.

• Les partis peuvent faire des choses. Ils peuvent nous ramener de l'eau et tout ce qui est nécessaire, mais ils ne le font pas. Donc, ils ne servent à rien.

• Les jeunes déplorent particulièrement le manque de jeunes dans les partis politiques, surtout en tant que candidats aux élections et en tant que leaders.

• le problème du rajeunissement et du renouvellement de l'élite politique est l'une des revendications majeures des jeunes (100%). «nous voulons du changement…un vrai changement d'hommes…et de surcroit jeunes… Nous rêvons qu'un jour le président de la république nommera des ministres ayant la trentaine…les mêmes têtes nous font fuir…nous dégoutent… ils sont incompétents… notre président gère les affaires de la cité avec de l'impunité et le laxisme…nous voulons qu'il change d'attitude…il est le président…et nous connaissons que lui sur le plan national et le wali sur le plan régional»

• la stagnation sociopolitique est un facteur de désenchantement, les jeunes espèrent l'émergence d'un leadership politique plus jeune, différent et ouvert aux jeunes, afin de permettre aux jeunes de s'identifier aux leaders mais aussi de s'intéresser à la chose politique.

• Les partis politiques n'accordent pas d'intérêt aux jeunes ni à leurs attentes. Les partis empêchent les jeunes d' intervenir dans les débats ou de se porter candidat.

• Les partis ne sont pas capables de produire une élite politique jeune à la hauteur des défis du pays.

• C'est les jeunes qui devraient faire de la politique. Mais les vieux ne veulent pas quitter leurs postes.

• Dans les douars, les associations font des choses fantastiques que même les communes n'arrivent pas à faire.

• le vrai pouvoir de prise de décision politique et de développement provient de la présidence de la république.

• Les jeunes estiment qu'il serait logique d'annuler toutes formes d'élections sauf les présidentielles, puisque c'est la présidence qui détient le pouvoir d'améliorer leurs conditions de vie.

• Pendant les présidentielles, la compagne électorale était intéressante. Elle était porteuse de projets par tous les candidats. Ce qui donnait un signe de mouvement et de développement.

• en comparaison avec les élections locales, et législatives qui a symbolisé, pour eux, la stagnation et les discours creux.

• des réformes constitutionnelles (code communal et de la wilaya) qui permettraient aux partis de jouer un rôle plus important dans la vie politique sont inévitables, sinon, tant que les élections n'aboutissent pas à la composition d'un gouvernement politique, il ne pourrait pas y avoir de transition démocratique.

• C'est le président qui dirige le paysage politique. C'est le pouvoir invisible qui dirige vraiment le pays.

• A la télé, nous voyons bien que c'est le président qui va partout pour inaugurer des projets. Tous les projets viennent de lui.

• Tant qu'il n'y a pas de réformes constitutionnelles, on ne voit pas de changement. La présidence continuera à tout piloter et, comme les gens disent, c'est le parti du président qui gagne toujours.

• Les jeunes ne disposent que de peu de notions en ce qui concerne le rôle et les prérogatives du Parlement et des parlementaires.

• D'autres ignorent si les élections étaient communales ou législatives, et ignorent la différence entre les deux.

• Le rôle du parlementaire et celui de l'élu local sont souvent incompris et confondus, surtout chez les jeunes périurbaines et rurales.

• Ce manque d'informations alimente le désengagement des participants de la chose politique qui leur semble non seulement loin de leurs préoccupations, mais aussi mystérieuse.

• Pour les jeunes, le manque d'information provient de l'absence de programmes d'éducation civique des cursus scolaires et de sensibilisation des mass-médias.

• Les jeunes disent lire les journaux, mais s'étonnent du désengagement des mass-médias de la chose politique professionnellement parlant. Ils ne sont là que le jour du vote, après on voit qu'ils recensent les personnes reconverties à l'Islam. «Kanouté musulman, en quoi cela nous est utile ?» «d'autres, font dans l'apologie du terrorisme…». Les mass-médias ne s'engagent pas dans le processus de sensibilisation de manière constructive. Ils l'ont fait comme ca, sans substance. Les efforts de sensibilisation sont périodiques. Il n'y a pas eu de débat public avant les élections, et même après les élections. En l'absence d'informations crédibles ou de sensibilisation civique, la source principale des jeunes sur la chose politiques restent les medias internationaux. La presse publique écrite, parlée et l'Entv, surtout, sont rarement considérées comme une source crédible d'information par les jeunes. Les télévisions étrangères (européennes), viennent en second lieu de préférence après Aljazeera, lorsqu'il s'agit de couverture des événements politiques en Algérie. Aussi les jeunes citadins citent les télévisions françaises comme référence incontestable dans le domaine politique. Mais quant il s'agit d'informations sportives, les jeunes se tournent vers canal plus. Ils disent «sans sa présence, personne ne saura que le sang de nos représentants a coulé sur le sol d'«Egypte Frère.»

Pour conclure, les facteurs poussant les jeunes à ne pas aller voter sont beaucoup plus complexes qu'une crise de confiance en les partis politiques, à une réaction négative à la hausse des prix, aux loisirs ou à la misère généralisée.

C'est d'abord la juxtaposition d'une prise de conscience des limites du pouvoir des partis par rapport à celui de la Présidence au niveau national et du Wali au niveau local, de la lassitude généralisée des jeunes après des années de performance négative des partis. Les jeunes ne refusent pas de voter; ils refusent de voter pour un acteur qui ne peut pas faire grand-chose, à leurs yeux «Même si on vote pour une personne intègre, ce dernier se trouvera «dans une prison institutionnelle». C'est-à-dire dépourvu de prérogatives. Alors autant s'abstenir». Cette représentation est renforcée et véhiculée de manière quotidienne par la télévision, qui produit l'image d'un président dynamique et initiateur de grands projets de développement, en comparaison avec des partis statiques et absents.

Les causes du désenchantement à la chose politique révèlent que les jeunes conditionnent leur participation citoyenne avec des signes de changement concret dans le paysage sociopolitique et institutionnel «Donnez à l'Elu, à travers les textes clairs, le pouvoir de gérer les affaires de la cité», «En Europe, on voit que le Maire est le premier Magistrat de sa localité, le Préfet, entant que commis de l'Etat, n'est là que pour veiller au respect de la loi. C'est le Maire qui reçoit le Président de République. Chez-nous, il est responsable des 07,09 ou 11 personnes. C'est dommage.», «Nos élus, savent tout cela, cela veut dire pour nous qu'ils ne sont pas honnêtes. A leurs places, nous jetterons l'éponge.», «S'il y' aurait une volonté de changement, nous participerons volontiers au prochain scrutin(2012).»

 En ce qui concerne leurs attentes, elles se résument dans les points suivants:

• Des projets de développement qui ont un impact sur la vie des gens : La nécessité de «ressentir» l'impact des projets de développement sur la vie des gens est une condition incontournable, selon les jeunes. Cela permettrait de regagner confiance en le système et en les acteurs politiques, et de renforcer les principes de citoyenneté chez les jeunes.

• Le renouvellement et le rajeunissement des élites : toutes les jeunes soulignent l'importance du rajeunissement de l'élite politique. Les jeunes se disent prêts à participer aux prochaines élections s'ils voient «plus de jeunes ayant tous les pouvoirs de gestion, à l'image de ce qu'on voit en Europe». Le rajeunissement de l'élite politique européenne est cité comme exemple par les jeunes. Selon les jeunes, cela marquerait le début d'une vraie rupture avec la stagnation sociopolitique, et la garantie d'une élite jeune et dynamique, qui serait apte à relever les défis du troisième millénaire. C'est jeunes Elus seraient proche de la majorité, jeune, de la population.

• L'engagement des partis politiques dans le développement local : les partis sont critiqués pour leur manque de travail de proximité avec les jeunes «je connais ni le maire, ni le député, ni même le sénateur, par contre le Wali, Si !»

• Le manque d'engagent des élus au niveau local.

• Le manque de communication avec les jeunes de manière permanente, et non seulement pendant les élections.

• Rendre les bulletins plus simples et plus faciles à manipuler, surtout pour les analphabètes.

A suivre

* Maître de conférences Université de Constantine