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La belle mosquée d'Alger

par Mohamed Kara

Avec des milliards de dollars, on va certainement construire une très belle mosquée. Ce sera un condensé de prouesses techniques et de choix esthétiques subtils. On viendra de loin pour admirer ses courbes futuristes et ses lignes qui s'élancent gracieusement vers le ciel et vers les horizons.

A l'intérieur, les volumes souligneront la petitesse de l'homme devant la puissance infinie du Créateur de tout ce qui existe.

La richesse des tapis, l'éclat des lustres même éteints, l'indescriptible beauté des calligraphies, les arabesques finement ciselées dans le bois et le plâtre et les courbures parfaites des arceaux, alimenteront l'espoir d'une grandeur retrouvée de notre civilisation.

Quand vous y pénétrez, vous êtes envahi d'un profond sentiment de paix et de réconciliation avec l'univers. L'air y est continuellement purifié par des voies judicieuses et par des actes sincères de piété. Les lumières adoucies par les vitraux et discrètement prodiguées par les luminaires, donnent à l'endroit une atmosphère hors temps et hors espace. Vous ne pourrez alors que rendre grâce à Dieu en vous prosternant face à la qibla pour avoir prolongé votre vie jusqu'à ce jour béni où votre corps et votre âme ont joui d'une telle sérénité.

Et vous n'avez pas fini de vous émerveiller.

Vous levez les yeux sous la coupole et votre regard plonge dans un kaléidoscope de lumières et de dessins éblouissants. Des mélanges instables de fonds marins et de ciels nocturnes clairs.

Quand le muezzin appelle à la prière, vous vous retrouvez au milieu d'une multitude de fidèles qui respirent la pureté et sentent le musc, et qui bougent délicatement par respect pour la maison de Dieu. Vous êtes alors subjugué par une joie qui monte de profondeurs insoupçonnées en vous.

Elle sera belle cette mosquée. Elle sera le nouveau symbole de notre capitale. Elle relèguera au rang de minable monument païen cet édifice qui enlaidit les hauteurs d'Alger, édifié sous Chadli. Un juste retour des choses et une passerelle jetée en travers quatorze siècles : une mosquée qui vient déclasser Houbal.

Vous sortez de la salle de prière en vous promettant de revenir à la mosquée pour visiter l'immense bibliothèque, pour poser des questions aux éminents ulema qui y officient, pour admirer les belles pelouses et plans d'eau continuellement entretenus et pour prendre des photos à montrer à vos proches et à partager sur Internet.

Dehors, vous vous dirigez vers un homme qui semble être familier des lieux.

Le geste ample vers la mosquée, vous l'abordez : «Elle est magnifique, n'est-ce pas ?»

«Oui. Superbe ! Avec tout ça, vous n'avez rien vu. La portée des poutres atteint des records mondiaux. Le minaret est l'un des plus hauts au monde. Il est visible à des dizaines de kilomètres et ses lumières peuvent guider mieux qu'un phare les navires par temps de brouillard. Pour assurer la stabilité de ses assises on a fait appel à des méthodes révolutionnaires et élaborées de nouvelles théories pour les structures bâties. Cette mosquée, pour ceux qui en ont conçu les plans et ceux qui l'ont réalisée, a été une mine d'or de nouveaux savoirs techniques et scientifiques, parce qu'ils étaient débarrassés de la contrainte des coûts. Celui qui l'a commandée, voulait ce qui se faisait de mieux dans le monde, et même plus, sans regarder à la dépense.»

Le visage éclairé d'un large sourire, vous demandez : «Et combien elle a coûté en tout ?»

«Rien que l'édifice, quatre milliards d'Euros. A cela, il faut ajouter les aménagements extérieurs, la voierie sur des kilomètres, l'assainissement, ce qu'on a appelé les restaurations de l'environnement et quelques autres bricoles comme la sécurisation, les parkings, l'ameublement, enfin une infinité de petites choses.»

Votre cerveau se mue en machine à calculer et vous mettez un temps à assimiler les résultats des opérations arithmétiques.

Votre sourire perd un peu de son éclat : «Qui en a fait les plans ?»

«Ben ! Des Hollandais»

Vous vous dites : «Ah ces Hollandais. Ils en ont dans la tête. Des artistes ! Quand ils s'y mettent, ils savent y faire pour produire des chefs d'œuvres. C'est pas des tarés. Bénis soient-ils mêmes s'ils ne sont pas musulmans…»

Puis avec sourire forcé : «Et qui l'a réalisée ?»

«Un groupement germano-hollandais.»

Une pensée admirative pour ces Allemands et ces Hollandais connus pour leur minutie et la qualité de leurs réalisations. Mais cela ne vous épargne pas la crispation qui vous tenaille l'abdomen.

Vous vous demandez pourquoi tout cela vous irrite.

Et plus vous réfléchissez, plus votre colère augmente. Vous sentez votre visage s'embraser.

Vous jetez un regard circulaire sur la mosquée et ses alentours. Un écran de plus en plus opaque se dresse devant vos yeux. Vous vous oubliez à faire défiler dessus quelques-unes unes de ces petites et grandes merveilles que l'homme a disséminées à travers les âges et les contrées. Le château de Versailles, la mosquée des Omeyyades de Damas, Madinat Az-Zahra en Andalousie, le Colisée à Rome, Djemaâ Ketchaoua à Alger, la tour de Montréal, la Grande Muraille de Chine, la Koutoubia de Marrakech, le Rozalcasar d'Oran, la Tour Eiffel, la Mosquée Bleue d'Istanbul, l'Empire State Building, l'aqueduc de Ségovie en Espagne, les trésors du Louvres, les dessins rupestres du Tassili, les pyramides Incas, la Mosquée de Cordoue, les statues de l'île de Pâques, les ruines de Timgad, le Phare d'Alexandrie… Les images et les évocations s'entrechoquent dans votre esprit et vous disent que toutes ces réalisations témoignent de la vanité, de la grandeur, du génie, de la folie et même de la cruauté de leurs auteurs. Elles renseignent mieux que toute autre chose sur les savoirs techniques et scientifiques, le sens artistique, les croyances, les valeurs des uns et des autres, le mode de vie, les rapports entre ceux qui détiennent la puissance et ceux qui lui sont soumis et sur biens d'autres choses, dans les sociétés qui les ont produites.

Vous secouez la tête et vous reprenez conscience que, face à vous, la mosquée est toujours là.

Vous essayez de chasser l'idée que cette incomparable mosquée n'a été érigée que pour satisfaire une mégalomanie dispendieuse.

Encore une fois, oui et oui. C'est une merveilleuse mosquée. Elle est éblouissante. Elle est l'objet de reportages d'une multitude de chaînes télé arabes, européennes, américaines... Elle abrite des conférences qui réunissent les sommités religieuses mondiales. Elle est devenue un passage obligé pour chaque illustre visiteur de notre pays. C'est une curiosité touristique incontournable pour quiconque vient à Alger. Elle est un modèle pour des artistes peintres d'ici et d'ailleurs qui viennent planter leurs chevalets dans son esplanade…

Mais que va-t-elle évoquer pour ceux qui, dans un avenir proche ou lointain, vont essayer de percer les mystères de notre époque à travers elle ?

En imaginant ce qu'ils peuvent découvrir, vous rougissez de honte pour votre époque, pour votre génération.

Oui et encore oui et mille-mille oui. Elle est admirable !

Mais, bien sûr et en même temps… Qu'a-t-elle apporté de vraiment durable au pays et d'utile pour votre génération et celles à venir ?

On nous rabâche les oreilles que le meilleur investissement c'est la formation des hommes, que le développement c'est, entre autres, l'acquisition des savoir-faire individuels et collectifs, qu'il faut préserver et réhabiliter notre patrimoine culturel et en faire un tremplin pour l'avenir…

Alger a besoin d'un monument à la hauteur d'une prestigieuse capitale, nous dit-on. Combien d'édifices religieux, culturels, éducatifs ou seulement décoratifs aurait-on pu ériger avec les sommes astronomiques qu'elle a englouties ?

Combien de quartiers et de villes aurait-on embellis ?

Combien de chercheurs, d'artistes, d'architectes, d'artisans, d'ingénieurs, de techniciens, de gestionnaires, d'ouvriers et de citoyens auraient pu exprimer leurs talents, plonger dans la restauration d'un riche patrimoine synthèse de diverses influences et génies, se tromper, se former de leurs erreurs, de leurs acquisitions et d'une coopération étrangère bien pensée, former, satisfaire une saine curiosité, vivre et tirer fierté de leur travail… ?

Combien de pères auraient emmené leurs enfants devant une belle construction, régal pour les yeux et joie pour le cœur, pour leur dire : «Là, vois-tu mon enfant, il y a un peu de moi. Cette porte, c'est moi qui l'ai dessinée. Cette poutre, c'est moi qui ai su la cacher sous cette belle décoration. Ce plâtre, je l'ai patiemment ciselé après un apprentissage auprès d'artisans marocains. Ces vitraux, c'est moi qui les ai posés avec toute l'attention qu'il fallait, des Italiens m'ont appris à le faire. Nous avons travaillé pendant des heures et des jours pour poser cette céramique sous la supervision de maîtres turcs, maintenant, c'est nous les maîtres de ce métier.

 C'est grâce à mes recherches sur l'art antique en Afrique du Nord que cette forme a été adoptée. L'armature de ce monument porte encore une goutte de ma sueur… J'espère pour toi, mon enfant, que ce pays te donnera, comme à moi, l'occasion de lui exprimer concrètement ton amour, tu ne l'en aimeras que bien plus…»

Et vous, visiteur de cette mosquée, vos dernières pensées sont admiratives pour ceux qui l'ont conçue et ceux qui l'ont construite, et méprisantes pour ceux qui l'ont commanditée et achetée au prix d'un énorme recul architectural et technique dans le pays, d'une régression en tout et partout, d'un dédain criminel pour nos chercheurs, artistes, artisans, ingénieurs, architectes, techniciens, ouvriers et autres bâtisseurs.