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Hubris en échec en Iran, mode d'emploi: Clarté stratégique et confusions tactiques

par Abdelhak Benelhadj

Les objectifs des différents protagonistes sont limpides. Résistance acharnée d'un côté, volonté de puissance hors le droit, de l'autre.

Le problème se pose lorsqu'ils tentent d'harmoniser, chacun de son côté, stratégie et tactique, rêves et réalité.

Ainsi, les Américano-israéliens veulent :

1.- Obtenir la destruction du programme nucléaire iranien en délocalisant les processus d'enrichissement

2.- Annihiler l'industrie missilières iranienne

3.- Rompre irréversiblement les liens de Téhéran avec ses alliés («proxy») dans la région (Liban Irak mais pas seulement) et derrière le rideau, à une autre échelle la Russie et la Chine.

4.- Prendre le contrôle du pétrole iranien, notamment pour peser sur l'économie chinoise et mondiale. Israël veut mettre au pas tous les pays de la région (et au-delà) pour créer un no man's land, une sorte de glacis autour de lui, dominé par la peur. Alors qu'ils s'en gardaient il y a à peine quelques années, les Israéliens, désormais revendiquent leur viol de la loi commune. Ils annoncent haut et fort qu'ils couperaient la tête à tout gouvernement et à tout dirigeant qui s'aviserait de le menacer et/ou de lui résister. L'Amérique se pose au carrefour des intérêts et veut consolider sa domination sur l'intersection des « trois continents » pour contrôler tous les réseaux de communication entre Afrique, Europe et Asie. Avec les « sept sœurs » en arrière-plan comme jadis.

Le droit international est désormais un artéfact qui n'intéresse et n'oblige personne.

Le problème de cette technocratie guerrière est qu'Américains et israéliens ont

1.- Sous-estimé la « résilience » iranienne

2.- Surestimé (corrélativement) leurs forces et son exercice

3.- Exagéré les conséquences de l'élimination des dirigeants ennemis (en Iran et au Liban) devant aboutir à l'effondrement rapide du régime.

« Lorsque les détails de son assassinat seront connus, le monde entier restera bouche bée », veut croire l'éditorialiste Ben Caspit, dans les colonnes du quotidien Maariv. « Le fait qu'Israël ait obtenu une photo du cadavre de Khamenei est tout simplement inconcevable (...) Cette première frappe sera étudiée pendant des années dans les écoles militaires du monde entier », assure-t-il. (AFP, S. 07 mars 2026)

Intoxication et auto-intoxication vont de pair.

S'il y a des génies en Ukraine et en Israël, c'est surtout dans le domaine de la com'.

De premiers détails ont commencé à filtrer avec deux articles du New York Times (NYT) et du Financial Times (FT). Selon le NYT, qui cite des « sources informées » anonymes, la CIA américaine a transmis à Israël des renseignements d'une « grande fiabilité » sur la position de Khamenei au petit matin de la frappe. (Idem)

Questions soigneusement éludées : combien coûte cette guerre israélienne ? Qui paie ? D'où viennent ces milliards de dollars nécessaires à l'achat de matériels, de munitions et de services hors de prix ?

Trois M et un T.

En sorte qu'ils se retrouvent en situation très difficile. On peut résumer cela en trois « M » (Munitions, Midterm, Marchés) et un « T » (le temps) ainsi déclinés.

1.- La flambée du prix de l'énergie, la hausse de l'inflation et la chute prévisible des taux de croissance pèsent sur leurs alliés, sur leur propre économie et sur l'économie mondiale.

2.- La chute des marchés financiers réduit d'autant les revenus des Américains qui y trouvent une part importante du financement de leurs dépenses de santé, éducation de leurs enfants, retraite... (« effet de richesse »).

3.- Le temps passe, les stocks de munitions s'épuisent et le coût de cette guerre ne cesse d'exploser.

4.- Il en est de même des munitions politiques, alors même que le président américain doit absolument crier victoire et en faire la démonstration. Les échéances électorales s'approchent à grande vitesse.

En novembre, D. Trump fera face aux élections de mi-mandat dans de mauvaises conditions, alors même que les sondages lui sont très défavorables, par-delà le soutien relativement stable d'un noyau dur relativement de ses partisans. Il en est de même en Israël où, malgré un contrôle strict sur les informations et sur les images, la situation ne correspond pas tout à fait à ce que claironnent les dirigeants sionistes qui ne peuvent cacher leur incapacité à protéger et à « sanctuariser » leur espace.

5.- Les dirigeants israéliens et américains annoncent tous les jours que leur ennemi est vaincu, et tous les jours, les missiles iraniens ne cessent de tomber sur tous les pays de la région et en particulier sur Israël.

6.- L'explosion du prix des hydrocarbures font un vainqueur incontestable la Russie qui accroît ses revenus extérieurs alors que tout a été fait depuis 2022 pour les réduire et asphyxier son économie et faire exploser les protestations populaires.

7.- L'Ukraine et l'Europe font alors figures de victimes de cette entreprise mal calculée : l'une pour avoir être privée de moyens, l'autre pour être de plus en plus marginalisée dans la géopolitique mondiale. Kiev et Bruxelles passent à côté de l'histoire. Le président ukrainien est privé de son arme favorite : les micros et les caméras qui, désormais, sont ailleurs.

Les chefs d'Etat européens s'agitent dans le vide et s'épuisent dans des rondes formelles totalement stériles, alors que leurs économies sont déterminées par des décisions sur lesquelles ils n'ont aucune prise. Cela confine quelques fois au ridicule.

Washington se retrouve en face de dilemmes impossibles.

1.- Se retirer de ce bourbier en continuant, avec l'aide de médiats « embedded », de claironner une victoire sans certitude que l'opinion américaine ignore l'étendue du fiasco.

2.- Monter les enchères et accroître l'intervention militaire en envoyant des soldats combattre sur le terrain avec un énorme risque : multiplier sans aucun gage de succès le nombre de victimes dans les rangs de l'armée américaine.

L'Iran demeure opaque à la fois sur l'impact des bombardements qu'il subit et sur ses capacités de résistance et de répliques.

Sans évaluation exacte de ces deux aspects, Washington s'engagerait en terrain mouvant et dangereux, aussi pour lui que pour les tiers qui lui sont liés. Le principal risque devant ce qui apparaît de plus en plus comme un échec est de voir un Iran plus fort après qu'avant cette malheureuse initiative qui serait entièrement imputée à Israël.

Arguments.

1.- Washington lundi 02 mars 2026. Explications étranges du secrétaire d'Etat américain M. Rubio :

« Nous savions qu'il y aurait une action israélienne », a-t-il déclaré aux journalistes avant d'effectuer un compte-rendu à huis clos de l'opération en Iran à des élus du Congrès. « Nous savions que cela précipiterait une attaque contre les troupes américaines, et nous savions que si nous ne nous en prenions pas à eux de manière préventive avant qu'ils ne lancent ces attaques, nous aurions subi des pertes plus lourdes », a-t-il ajouté. (Reuters, mardi 03 mars 2026) 2.- Mardi 17 mars 2026. Lettre de démission de L. Joseph Kent, adressée à D. Trump. Il estime que des pro-guerre israéliens et américains ont manipulé D. Trump et lui ont fait prendre des décisions incompatibles avec les intérêts de son pays.

L. Josph Kent n'est pas n'importe qui : Directeur, Centre national de lutte contre le terrorisme. Ecoutons-le :

« Au début du mandat de cette administration, de hauts responsables israéliens et des membres influents des médias américains ont mené une campagne de désinformation qui a complètement sapé votre programme « America First » et a alimenté des sentiments pro-guerre afin d'encourager un conflit avec l'Iran. Cette chambre d'écho a été utilisée pour vous tromper en vous faisant croire que l'Iran représentait une menace imminente pour les Etats-Unis, et qu'en frappant immédiatement, il existait une voie claire vers une victoire rapide. C'était un mensonge, et c'est la même tactique que les Israéliens ont utilisée pour nous entraîner dans la guerre désastreuse en Irak qui a coûté à notre nation la vie de milliers de nos meilleurs hommes et femmes. Nous ne pouvons pas refaire cette erreur. »

Conséquences

1.- L'Iran aboutirait à un contrôle total du cycle nucléaire, avec la possibilité de se doter d'une arme, alors les accords de 2015, unilatéralement dénoncés par D. Trump en 2018

2.- Téhéran pourrait revendiquer de facto, le contrôle du détroit d'Ormuz et accroîtrait ainsi son pouvoir sur la « veine jugulaire » du trafic des hydrocarbures de la planète.

3.- Pékin et Moscou jubileraient. L'un pour avancer dans sa victoire sur Kiev et sur une Europe en perdition. L'autre pour marquer des points dans sa compétition mondiale avec Washington.

4.- La démonstration est faite que la présence militaire américaine dans la région ne garantit aucune sécurité pour les pays qui accueille ses bases, bien le contraire.

5.- A supposer qu'Israël leur ait accordé une importance quelconque, les « Accords d'Abraham » sous réserve qu'ils survivent aux événements, sont renvoyés à un avenir indéterminé, sine die. En sorte que la question ne concerne plus l'avenir de ces accords, mais l'avenir des pays arabes qui les ont signés...

Les politiques et les médias tiennent en piètre estime la « rue arabe ». Elle a été totalement ignorée depuis le début des hostilités. On peut même dire qu'elle a cessé d'exister depuis la fin de la manipulation politique grossière appelée d'abord « Nouveau Moyen-Orient démocratique » (imaginé par les technocrates à l'époque de Bush Jr.), puis « Printemps arabe » pour déstabiliser ce qui reste des pays à légitimité certes approximative.

C'est une erreur.

Nous pensons surtout à ce géant apparemment silencieux formé de plus de 100 millions d'Egyptiens qui souffrent les affres d'une insupportable et misérable inégalité qui ne sera pas longtemps supportée dans un pays qui vit d'une perfusion, d'un goutte-à-goutte chichement compté par le FMI, la Banque mondiale... et ses voisins pétroliers qui vont bientôt prendre conscience des conséquences des « Accords du Quincy » (février 1945) qui ne sont rien d'autre que l'autre face de l'escroquerie politique Sykes-Picot (1916) dont l'Empire Ottoman (qui tombait en ruines) avait fait les frais.

6.- Il n'est plus envisageable de voir le peuple iranien se lever contre ses dirigeants, et pas seulement à cause d'un « effet drapeau » évident. Les Israéliens et les Américains, au lieu d'aider le peuple iranien, ont décidé de se substituer à lui en le bombardant.

Des « amis » de ce genre les Iraniens pourraient en faire l'économie.