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Comment l'Iran serait devenu chiite... ou l'art très contemporain de raconter l'histoire à sens unique

par Abdnasser Smail

... Suite à l'article de Yann Richard sur Le Monde DES RELIGIONS du 15 mars 2026 qui devrait éclairer le passé; je me proposede le scanner à ma manière.

En fait, il y a des tribunes qui éclairent surtout le climat politique du présent et l'histoire de la conversion de l'Iran au chiisme en 1501 appartient évidemment à cette catégorie.

De plus, lorsqu'elle est racontée aujourd'hui, dans un contexte de tensions internationales avec l'Iran, elle glisse parfois vers un récit volontairement et étonnamment simpliste : au début du XVII” siècle, un souverain mystique et guerrier, le chah Ismaïl Ier Safavide (1487-1524), fondateur de la dynastie safavide, aurait imposé par la violence une religion nouvelle à une population persane jusqu'alors sunnite.

Ainsi serait née l'exception iranienne : un État chiite isolé du reste du monde musulman

La conclusion implicite n'est jamais très loin : si l'Iran est différent aujourd'hui, c'est qu'il l'a toujours été - et si son islam est conflictuel, c'est qu'il serait né dans la violence...

Une belle histoire

Simple, claire, rassurante et conforme aux discours dominants contre l'Iran. Et, comme toutes les belles histoires trop simples, historiquement incomplète d'un monde persan bien plus complexe qu'on ne le dit... Bien entendu, avant la dynastie safavide, la Perse médiévale était certes majoritairement sunnite. Les grands poètes classiques - Jalal ad-Din Rumi, le grand mystique de Konya au XIIII” siècle ; Hafez de Shiraz au XIVI” siècle ; Saadi de Shiraz, maître de la sagesse persane ; ou encore le poète mystique Abd al-Rahman Jami - appartenaient tous formellement au sunnisme. Mais réduire la culture religieuse persane à un sunnisme orthodoxe serait une simplification grossière.

Depuis des siècles, la spiritualité iranienne était traversée par le soufisme, ce courant mystique de l'islam qui mettait l'accent sur l'expérience intérieure de Dieu, la sainteté des maîtres spirituels et la vénération des descendants du prophète Muhammad. Dans cet univers spirituel, l'amour pour Ali, cousin et gendre du Prophète et premier imam du chiisme, occupait déjà une place immense. La mémoire tragique du martyre de l'imam Hussein, massacré avec toute sa famille en 680 lors de la bataille de Karbala, imprégnait profondément la sensibilité religieuse populaire.

Autrement dit : la frontière entre sunnisme et chiisme n'était pas la muraille doctrinale que certains imaginent aujourd'hui.

La Perse médiévale baignait dans un mélange d'orthodoxie sunnite, de mystique soufie et de dévotion à la famille du Prophète.

... Le projet politique des Safavides

Lorsque le jeune chah Ismaïl Ier Safavide prend la ville de Tabriz en 1501 et se proclame souverain, il ne fonde pas seulement une dynastie : il fonde un État.

Or cet État se trouve entouré de puissances hostiles. À l'ouest se dresse le puissant Empire ottoman, dirigé par le sultan Selim Ier, défenseur du sunnisme. À l'est s'étendent les khanats ouzbeks sunnites d'Asie centrale. Dans ce contexte, choisir le chiisme duodécimain comme religion d'État est aussi un acte de stratégie géopolitique.

La religion devient une frontière politique.

L'Iran safavide affirme ainsi son indépendance face à ses rivaux turcs et turco-mongols.

Les conversions forcées ont existé, c'est incontestable. Mais elles s'inscrivent dans une logique d'époque. L'Europe du XVII” siècle, à la même période, connaît les guerres de religion, les persécutions confessionnelles et les massacres entre catholiques et protestants. Pourtant, ces violences européennes sont généralement décrites comme des tragédies historiques complexes. Elles ne sont presque jamais présentées comme la preuve d'une essence violente du christianisme.

Curieuse différence de traitement.

Une transformation qui dura deux siècles

Contrairement à ce que suggèrent certains récits simplifiés, l'Iran ne devint pas massivement chiite en quelques années. La transformation religieuse s'étendit sur près de deux siècles.

Au début du XVII” siècle, les Safavides durent même faire venir des théologiens chiites de régions arabes - notamment du Jabal Amil au Liban actuel et des villes saintes d'Irak - afin d'organiser l'enseignement du droit chiite et de former un clergé.

Ce n'est que progressivement que les institutions religieuses se développèrent dans des villes comme Qom, Mashhad, Shiraz et Ispahan.

L'âge d'or safavide

Loin d'étouffer la civilisation iranienne, cette mutation religieuse produisit paradoxalement un nouvel âge intellectuel. Sous le règne du grand souverain chah Abbas Ier le Grand (1588-1629), la capitale fut déplacée à Ispahan, qui devint l'une des villes les plus brillantes du monde islamique. Les voyageurs européens la décrivaient comme l'une des plus belles cités de la planète.

L'architecture y connut un essor spectaculaire avec la construction de la place royale Naqsh-e Jahan, de mosquées monumentales et de palais raffinés. La philosophie islamique connut également un renouveau avec le grand penseur persan Molla Sadra de Shiraz (1571-1640). Sa « théosophie transcendantale » renouvela profondément la métaphysique islamique, à une époque où beaucoup d'autres centres intellectuels avaient abandonné ce type de spéculation philosophique.

Une synthèse entre mémoire persane et histoire chiite

Ce qui s'est produit en Iran ne fut pas simplement une conversion religieuse.

Ce fut une fusion culturelle.

Les récits du martyre de l'imam Hussein entrèrent en résonance avec les anciennes traditions héroïques de la Perse préislamique, telles que celles racontées dans le grand poème épique persan, le Shahnameh de Ferdowsi.

Le héros innocent persan Siavash, injustement mis à mort, trouva ainsi un écho symbolique dans la figure tragique de l'imam Hussein.

Peu à peu, le chiisme fut iranisé, et la culture persane chiitisée.

C'est ce long processus d'hybridation culturelle qui explique la profondeur du chiisme iranien aujourd'hui - bien plus qu'une prétendue conversion brutale imposée en 1501.

Le chiisme : rempart inattendu de l'identité persane

Une autre lecture historique, moins souvent évoquée mais de plus en plus discutée par les historiens, renverse complètement la perspective classique. Selon cette approche, l'adoption du chiisme par la dynastie safavide n'aurait pas seulement été une transformation religieuse imposée par un pouvoir politique. Elle aurait également constitué un mécanisme de préservation de l'identité iranienne dans un contexte impérial dominé par des puissances turco-sunnites.

Au tournant du XVII” siècle, l'espace iranien sort de plusieurs siècles de domination de dynasties d'origine turco-mongole. Les Timourides, puis différentes confédérations turkmènes, contrôlent des territoires immenses où la langue de pouvoir est souvent turque et où l'orthodoxie sunnite constitue la norme politique. À l'ouest, l'Empire ottoman s'affirme comme la grande puissance du monde musulman sunnite ; à l'est, les khanats d'Asie centrale prolongent cet espace politique turco-sunnite.

Dans ce contexte, le choix du chiisme par les Safavides n'est pas seulement théologique. Il devient une frontière symbolique qui distingue l'Iran de ses voisins impériaux. Cette singularité religieuse permet paradoxalement de consolider une continuité culturelle : la langue persane reste dominante dans l'administration, la littérature et la pensée, et la mémoire historique de la Perse préislamique continue d'alimenter l'imaginaire collectif. Loin d'effacer la culture persane, le chiisme safavide s'y imbrique progressivement. Les récits du martyre de l'imam Hussein, figure centrale de la mémoire chiite, rencontrent les anciens archétypes héroïques de la tradition iranienne. La tragédie de Karbala résonne avec les figures de l'innocent sacrifié que l'on trouve dans la mythologie persane, créant un langage symbolique commun qui sera repris dans la littérature, la poésie et les rituels.

Ainsi, pour certains historiens, la mutation religieuse du XVII” siècle apparaît moins comme une rupture que comme une stratégie de différenciation culturelle. En adoptant une forme spécifique d'islam, l'Iran safavide se distingue de l'univers impérial sunnite dominant et consolide les bases d'une continuité historique propre.

... La révolution safavide : un des premiers actes de formation d'un État-nation

Cette interprétation conduit à une idée encore plus audacieuse : la révolution safavide pourrait être considérée comme l'un des premiers moments de formation d'un État-nation dans le monde musulman, bien avant l'apparition des nationalismes modernes. Lorsque le chah Ismaïl Ier fonde son royaume au début du XVII” siècle, il ne se contente pas de conquérir un territoire. Il met progressivement en place les éléments qui caractérisent une entité politique cohérente : un pouvoir centralisé, une idéologie religieuse distinctive, une langue administrative dominante et un espace géographique relativement stable.

Dans ce processus, la religion joue un rôle comparable à celui qu'elle occupe dans l'Europe de la même époque. Comme l'Angleterre d'Henri VIII ou certains États protestants du Saint-Empire romain germanique, l'Iran safavide utilise la confession religieuse pour affirmer son autonomie face à des puissances extérieures. Le chiisme devient ainsi non seulement une croyance, mais aussi un marqueur d'appartenance collective.

Progressivement, cette distinction religieuse contribue à structurer une identité politique durable. Les institutions religieuses chiites, les centres d'enseignement de villes comme Qom ou Mashhad, et les réseaux savants reliant l'Iran à l'Irak et au Liban participent à la formation d'un espace intellectuel et spirituel spécifique. La monarchie safavide et le clergé chiite développent une relation complexe où l'autorité politique et l'autorité religieuse se renforcent mutuellement tout en conservant leurs domaines propres.

Ce long processus contribue à stabiliser l'idée d'un territoire iranien distinct, doté d'une tradition historique, d'une culture persane et d'une identité religieuse particulière. Lorsque la dynastie safavide disparaît au début du XVIIII” siècle, cette identité est déjà suffisamment enracinée pour survivre aux bouleversements politiques. Ainsi, ce que l'on présente parfois comme une simple conversion religieuse imposée par un souverain du XVII” siècle peut également être interprété comme une transformation politique majeure : la mise en place progressive d'une structure étatique et culturelle qui préfigure l'Iran moderne.

... Quand l'histoire devient un argument politique

Reste alors une question. Pourquoi certains récits contemporains insistent-ils autant sur la violence originelle de cette transformation

La réponse tient peut-être moins au XVII” siècle qu'au XXII”. Dans un contexte international marqué par les tensions géopolitiques autour de l'Iran, rappeler sans cesse une « violence fondatrice » peut servir de cadre narratif commode. L'histoire devient alors une sorte de préface destinée à expliquer - voire à justifier - les conflits actuels.

L'historien, pourtant, devrait faire exactement l'inverse : compliquer les récits, nuancer les certitudes, rappeler que les civilisations ne naissent jamais d'un seul décret ni d'un seul coup de sabre. L'Iran n'est pas devenu chiite en une nuit de 1501. Il l'est devenu lentement, au fil de deux siècles d'histoire, de débats théologiques, de transformations politiques et de métissages culturels.

Bref, exactement comme toutes les grandes civilisations de l'histoire.