Envoyer à un ami | Version à imprimer | Version en PDF

L'étiquette qui tue : pourquoi les tomates de Laâyoune ne sont pas marocaines

par Laala Bechetoula

Dans les supermarchés européens, elles s'alignent en rangées parfaites, brillantes, rondes, d'un rouge appétissant. Sur leur étiquette, un drapeau. Parfois un nom : «Produit du Maroc». Le consommateur passe, achète, consomme. Il ne sait pas que cette tomate est un mensonge. Il ne sait pas que cette tomate tue.

Une tomate peut-elle mentir ?

Car derrière ce fruit banal, il y a un territoire : Laâyoune, Dakhla, toute cette bande côtière que les atlas présentent encore comme «Sahara occidental». Derrière cette étiquette, il y a un peuple qui n'a jamais consenti. Derrière ce mensonge commercial, il y a cinquante ans d'occupation, de déni, d'exil.

Le 4 octobre 2024, la Cour de Justice de l'Union européenne a dit l'évidence que trop de capitales voulaient ignorer : les produits du Sahara occidental ne peuvent pas être étiquetés comme marocains.

C'est une question d'étiquette. Ce n'est jamais qu'une question d'étiquette.

Mais dans ce monde où le droit plie sous le poids des intérêts, une étiquette peut peser aussi lourd qu'un traité.

La Haye, 1975 : le premier avertissement

Il faut revenir à l'origine. Non pas pour ressasser, mais pour comprendre comment une tomate a pu devenir l'enjeu d'une guerre juridique de cinquante ans.

Le 16 octobre 1975, la Cour internationale de Justice rend son avis consultatif. La question est simple : le Sahara occidental était-il, au moment de la colonisation espagnole, une terre sans maître ? Existe-t-il des liens de souveraineté entre ce territoire et le Maroc ou la Mauritanie ?

La Cour répond avec la précision d'un scalpel. Oui, il existait des «liens d'allégeance» entre certaines tribus et le Sultan du Maroc. Non, ces liens ne constituent pas une souveraineté territoriale. Et surtout, ils ne sauraient «emporter aucun droit de souveraineté sur le territoire» ni «arrêter l'application du principe d'autodétermination».

Le président Manfred Lachs, lisant l'avis, prononce une phrase que l'histoire retiendra : «Les populations du Sahara occidental avaient le droit de disposer d'elles-mêmes, un droit qui devait s'exercer par l'expression libre et authentique de leur volonté.»

C'était il y a cinquante ans. Les tomates, à l'époque, n'avaient pas d'étiquette. Mais le droit, lui, était déjà écrit.

Octobre 2024 : le séisme de Luxembourg

Cinquante ans plus tard, le 4 octobre 2024, la Grande Chambre de la Cour de Justice de l'Union européenne rend ses arrêts dans les affaires C-778/21 P et C-798/21 P. La salle d'audience, bondée, retient son souffle.

La Cour annule les accords commerciaux et de pêche entre l'UE et le Maroc en ce qu'ils s'appliquent au Sahara occidental. Son raisonnement tient en une phrase, mais c'est une phrase qui pèse des tonnes : «Le peuple du Sahara occidental n'a pas consenti à l'exploitation de ses ressources naturelles.»

Et puis vient le détail qui tue : les produits originaires du Sahara occidental ne peuvent bénéficier du régime préférentiel accordé aux produits marocains. Ils ne peuvent pas porter l'étiquette «Maroc». Car le Sahara occidental et le Maroc sont, juridiquement, deux territoires distincts.

C'est une question d'étiquette. Mais derrière l'étiquette, il y a la reconnaissance implicite d'une réalité que Rabat a passé cinquante ans à nier : le Sahara n'est pas marocain.

Le 11 novembre 2024 : l'aveu que personne n'attendait

Il faut lire la note du service juridique du Conseil de l'Union européenne, datée du 11 novembre 2024. C'est un document administratif, froid, technique. Mais sa lecture donne le vertige. Le Conseil y reconnaît plusieurs évidences que les communicants du Makhzen avaient tenté d'enterrer sous des montagnes de déments.

Première évidence : «la majorité des habitants actuels n'appartiennent pas à ce peuple et une grande partie de ce dernier est en exil.» Autrement dit, les Marocains installés par la politique de peuplement ne créent pas un nouveau droit. Les réfugiés des camps, ceux qui attendent depuis 1975, restent les seuls titulaires légitimes.

Deuxième évidence : «le consentement ne peut être présumé que si l'accord prévoit que le peuple lui-même reçoit un bénéfice spécifique, tangible, substantiel et vérifiable.» Or, les accords annulés profitaient au Maroc et aux flottes européennes, pas un centime n'atteignait les Sahraouis sous tente.

Troisième évidence, la plus cinglante : les produits du Sahara occidental ne peuvent être étiquetés comme marocains.

Ce jour-là, à Bruxelles, dans un bureau sans fenêtre, un fonctionnaire a écrit ce que des générations de diplomates avaient tenté d'effacer : l'étiquette ment. La tomate de Laâyoune n'est pas marocaine.

La colère de Kamal Sabri

Il faut citer ici Kamal Sabri, président de la Chambre des pêches maritimes de l'Atlantique Nord. Le 18 novembre 2024, dans une déclaration rapportée par Le Desk, il explose : «Aucun accord ne sera conclu avec quiconque ne reconnaît pas que ce territoire est marocain à 100 %.»

La phrase mérite qu'on s'y arrête. Pourquoi exiger des autres qu'ils reconnaissent ce qui serait, selon la thèse officielle, une évidence ? Les Espagnols n'exigent pas de reconnaissance internationale pour affirmer que Madrid est espagnole. Les Italiens ne conditionnent pas leurs accords à une déclaration sur l'appartenance de Rome.

Cette exigence, répétée comme un mantra, est en réalité l'aveu d'une insécurité juridique chronique. On exige des autres ce que l'on n'est pas sûr de posséder soi-même. On brandit des listes de consulats comme on agite des talismans. Mais le droit ne se contente pas de talismans.

L'article 266 et la conscience européenne

L'article 266 du traité sur le fonctionnement de l'Union européenne impose aux institutions de prendre les mesures que comporte l'exécution des arrêts de la Cour. Ce n'est pas une recommandation. C'est une obligation.

L'Union européenne, qui a bâti une partie de sa légitimité sur l'État de droit, se trouve aujourd'hui face à un choix cornélien. Ou elle respecte ses propres juridictions, et elle corrige ses accords. Ou elle les ignore, et elle signe l'arrêt de mort de sa crédibilité juridique.

Certains États membres plaident pour une «solution politique» qui contournerait l'obstacle judiciaire. Mais le droit ne se contourne pas. Il se respecte ou se viole. Il n'y a pas de troisième voie.

Et si l'Europe choisit la violation, alors elle offre au monde le spectacle désolant d'une puissance qui prêche l'État de droit aux autres et le bafoue chez elle.

Ce que disent les témoins

Il faudrait pouvoir donner la parole à ceux que les étiquettes ne mentionnent jamais.

À ce berger rencontré près de Tifariti, qui montre l'horizon et dit : «Mon grand-père est né là-bas, mon père est né là-bas, moi je suis né ici, sous la tente. Mais c'est le même endroit, le même ciel, la même terre. Pourquoi ne puis-je y retourner ?»

À cette femme de soixante-quinze ans, dans un camp près de Tindouf, qui conserve une clé rouillée accrochée au mur de sa tente. «C'était la clé de notre maison à Smara. Je l'ai prise quand nous sommes partis en 1975. Nous reviendrons. Les clés ne mentent pas.»

À cet enfant né en exil, qui demande à sa mère pourquoi il n'a jamais vu la mer alors que son pays en a une des plus poissonneuses du monde.

Ces témoignages ne pèsent rien dans les négociations. Ils n'apparaissent dans aucun communiqué conjoint. Mais ils sont la chair de ce droit que les juristes de La Haye et de Luxembourg ont patiemment tissé.

Le phosphate et les larmes

Le phosphate de Bou Craa est l'un des plus purs au monde. Il part chaque jour, par un convoyeur de cent kilomètres, vers les ports, vers les marchés, vers les usines d'engrais qui fertiliseront les terres d'Europe et d'Amérique.

Sur chaque cargaison, une mention : «Origine : Maroc».

Mensonge.

Car ce phosphate dort sous un sol que la CIJ a soustrait à toute souveraineté marocaine. Il appartient à un peuple qui n'en a jamais vu la couleur. Il nourrit des terres lointaines tandis que les enfants sahraouis grandissent avec du lait en poudre distribué par le PAM.

Le phosphate de Bou Craa n'est pas marocain. Les tomates de Laâyoune ne sont pas marocaines. Le poisson pêché au large de Dakhla n'est pas marocain.

Toutes ces étiquettes sont des mensonges. Et les mensonges, à force d'être répétés, finissent par tuer.

La question qui tue

Alors, puisque nous sommes à Washington, puisque les négociations battent leur plein, posons la question avec toute l'élégance requise :

Si le plan d'autonomie marocain est «sérieux et crédible» ; si, comme on le répète, il représente «la seule solution réaliste» ; si la grande majorité des Sahraouis aspirent à vivre sous la bannière chérifienne...

Pourquoi ne pas organiser un référendum pour le confirmer ?

Pourquoi cette peur panique du bulletin de vote ?

Pourquoi ces décennies d'obstruction à la MINURSO ?

Pourquoi ces manœuvres pour reporter sine die la consultation promise en 1991 ?

La réponse est si simple qu'elle en devient gênante : parce qu'on sait, au fond des chancelleries comme au cœur du palais royal, que le peuple sahraoui choisira l'indépendance. Parce que cinquante ans d'exil n'ont pas effacé la mémoire. Parce que les clés rouillées des camps valent tous les plans d'autonomie du monde.

Le droit est une éponge

Le droit international a ceci de particulier qu'il ressemble à une éponge. On peut le presser, le tordre, l'essorer pour lui faire rendre toute sa substance. On peut le réduire à une peau de chagrin que les puissants agitent comme un hochet.

Mais l'éponge, lâchée, reprend sa forme. L'eau y remonte par capillarité. Les principes, comprimés, finissent toujours par ressurgir.

L'avis de la CIJ de 1975 a été pressé pendant cinquante ans. Les arrêts de la CJUE d'octobre 2024 ont été pressés pendant quelques mois. La note du Conseil de novembre 2024 a été pressée pendant quelques semaines.

Et pourtant, l'éponge reprend sa forme. Le droit ressurgit. Et il dit, d'une voix calme et définitive, que les tomates de Laâyoune ne sont pas marocaines.

L'étiquette ou la vie

Certains trouveront dérisoire de faire tant d'histoire pour une étiquette. Ils ont tort.

Car l'étiquette, dans ce conflit, n'est jamais qu'un symptôme. Elle révèle la maladie profonde : la négation d'un peuple, l'exploitation sans consentement, l'occupation sans fin.

Si l'on peut mentir sur une tomate, on peut mentir sur tout. Si l'on peut frauder l'origine d'un fruit, on peut frauder l'origine d'un territoire. Si l'on peut tromper le consommateur sur la provenance de son dîner, on peut tromper la communauté internationale sur la nature de l'occupation.

Alors oui, c'est une question d'étiquette. Mais c'est aussi une question de dignité. De justice. De vie.

La tomate et la clé

Dans les camps de réfugiés, près de Tindouf, les enfants grandissent en apprenant le nom des villes qu'ils n'ont jamais vues. Smara, Laâyoune, Dakhla. Ils dessinent des cartes sur le sable. Ils rêvent de retour.

Leurs mères conservent des clés rouillées, seules preuves tangibles d'une vie d'avant. Ces clés ne ferment plus rien. Elles n'ouvrent plus que la mémoire.

Un jour peut-être, ces enfants iront au supermarché d'une ville européenne. Ils verront des tomates brillantes, d'un rouge appétissant. Sur l'étiquette, ils liront : «Produit du Maroc». Ils souriront.

Car ils sauront, eux, que ces tomates viennent de Laâyoune. Que Laâyoune n'est pas marocaine. Que l'étiquette ment. Et que le mensonge, comme toutes les choses humaines, finira par passer.

Reste la clé. Elle, elle ne ment pas.

Le désert n'oublie jamais

Les empires passent. Les alliances se défont. Les contrats se renégocient. Les tomates pourrissent.

Mais le désert, lui, n'oublie jamais.

Il se souvient des caravanes qui reliaient Tombouctou à l'Europe. Il se souvient des campements nomades et des puits partagés. Il se souvient des accords conclus sous la tente et des serments prononcés à la nuit tombée.

Le désert se souvient aussi de 1975. De l'exode. Des bombes au phosphore. Des colonnes de réfugiés marchant vers l'est, vers l'exil, vers les camps.

Le désert se souvient que ce territoire a un peuple. Que ce peuple a un nom. Que ce nom est sahraoui.

Et le désert attend. Patiemment. Éternellement.

Il sait que les étiquettes s'arrachent avec le temps. Il sait que le droit finit toujours par triompher de l'argent et des lobbyistes.

Il sait que les tomates de Laâyoune, un jour, porteront le nom de ceux qui les ont cultivées.

Et ce jour-là, les clés rouillées des camps retrouveront leurs serrures.

Ce jour-là, l'étiquette ne tuera plus.

Elle guérira.

Dans les supermarchés de Bruxelles, de Paris ou de Madrid, les tomates continuent de s'aligner en rangées parfaites. Le consommateur passe, achète, consomme. Il ne sait pas que chaque étiquette est un champ de bataille.

Mais le désert, lui, sait.

Et le désert n'oublie jamais.