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TSGP n'est pas un tuyau: L'Algérie et la redéfinition de la souveraineté africaine

par Salah Lakoues

Parier sur les corridors plutôt que sur la dépendance. Pendant longtemps, les grandes infrastructures africaines ont été pensées selon une logique héritée de la période coloniale : relier les zones d'extraction aux ports d'exportation destinés aux marchés extérieurs. L'intégration intra-africaine demeurait secondaire, presque accidentelle. Le projet de gazoduc transsaharien Nigeria-Niger-Algérie (TSGP) marque une rupture conceptuelle majeure. Derrière cette infrastructure énergétique se dessine une transformation plus profonde : l'émergence d'une doctrine africaine de souveraineté fondée sur l'intégration continentale.

Contrairement aux lectures réductrices qui présentent le projet comme un simple conduit énergétique vers l'Europe, le TSGP constitue le noyau d'un corridor économique reliant plus de 300 millions d'habitants, du golfe de Guinée à la Méditerranée.

Une constante stratégique algérienne depuis l'indépendance

Depuis 1962, la politique extérieure algérienne repose sur une conviction forgée par l'expérience historique : l'indépendance politique reste vulnérable sans autonomie économique collective. Sous la présidence de Ahmed Ben Bella, Alger défendait déjà l'idée d'un nouvel ordre économique international reposant sur la coopération Sud-Sud et la maîtrise nationale des ressources stratégiques. Cette vision n'a jamais disparu, malgré les cycles de tensions avec certaines puissances occidentales liées aux choix souverains de l'Algérie dans les domaines énergétique et diplomatique.

Face aux incompréhensions ou aux désaccords, Alger a historiquement privilégié une approche graduelle : maintenir le dialogue, différer les contentieux et préserver les espaces de coopération. Cette culture stratégique explique aujourd'hui sa capacité à redevenir un acteur central dans les recompositions sahéliennes.

Du gazoduc au corridor continental

Le TSGP doit être compris comme un élément d'un système beaucoup plus vaste.

Autour du gazoduc se structure progressivement une architecture intégrée comprenant: la route transsaharienne reliant Lagos à Alger ; une dorsale de fibre optique continentale ; des zones franches sahariennes destinées à l'industrialisation régionale ; une ouverture stratégique vers la façade atlantique via la Mauritanie. L'objectif dépasse l'exportation énergétique : il s'agit de transformer le Sahara, longtemps considéré comme une périphérie géographique, en espace de connexion économique. Dans cette logique, le gaz devient un catalyseur d'intégration plutôt qu'une simple marchandise.

Sortir du rôle de pays de transit

L'une des innovations majeures de l'approche algérienne réside dans le refus du modèle du transit passif. Avec près de 50 millions d'habitants, des infrastructures énergétiques matures et le hub stratégique de Hassi R'Mel, l'Algérie cherche à intégrer le gaz nigérian dans une chaîne de valeur industrielle comprenant : liquéfaction, stockage, transformation pétrochimique, redistribution vers l'Europe et les marchés internationaux. Cette stratégie répond à une logique simple : exporter de la valeur plutôt que du volume.

La bataille des récits : scepticisme médiatique et réflexe néocolonial

Le débat entourant le TSGP révèle également une confrontation narrative.

Une partie des analyses internationales insiste sur les risques sécuritaires sahéliens, les coûts supposés excessifs ou la concurrence d'autres projets souvent encore hypothétiques. Pourtant, un élément structurel demeure sous-estimé : environ 70 % des infrastructures nécessaires existent déjà, réduisant considérablement le coût réel du projet. Le scepticisme persistant traduit moins une évaluation technique qu'un héritage intellectuel ancien - celui qui doute de la capacité des États africains à concevoir et piloter des projets continentaux sans tutelle extérieure.

Or, la dynamique actuelle inverse cette logique : l'intégration est désormais pensée depuis le continent lui-même.

Un espace économique euro-africain émergent

Le corridor Algérie-Niger-Nigeria ne répond pas uniquement aux besoins énergétiques européens dans un contexte de diversification des approvisionnements.

Il participe à la formation progressive d'un marché continental articulant : énergie, logistique, numérique, industrie.

Pour les pays sahéliens, longtemps enclavés, il ouvre un accès direct aux marchés méditerranéens. Pour l'Europe, il offre une proximité stratégique dans un environnement énergétique mondial instable.

Pour l'Afrique, il constitue surtout une tentative concrète de dépasser la fragmentation héritée du XXe siècle.

L'Algérie comme puissance d'interconnexion

Dans un Sahel en recomposition, l'Algérie privilégie une stratégie distincte des approches militarisées dominantes : construire des interdépendances économiques capables de stabiliser durablement la région.

Cette posture renforce progressivement son rôle de puissance d'équilibre entre Maghreb, Sahel et Afrique subsaharienne - non par projection de puissance, mais par capacité d'interconnexion.

Le Sahara change de statut géopolitique

Le véritable enjeu du TSGP dépasse l'énergie.

Il annonce le déplacement du centre de gravité économique africain vers des axes transcontinentaux autonomes. Le Sahara cesse d'être une frontière pour devenir une dorsale stratégique reliant Afrique et Europe.

Dans un monde marqué par la fragmentation géopolitique et le retour des rivalités de puissance, l'initiative portée par Alger suggère une alternative : celle d'une souveraineté construite non pas contre les interdépendances, mais par leur organisation régionale.

Le TSGP n'est donc pas seulement une infrastructure. Il pourrait constituer l'un des premiers exemples d'une mondialisation redessinée depuis le Sud.