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Le dernier Ajouad: Hommage à Abdelkader Alloula

par Laala Bechetoula

  Prologue - Le rideau se lève sur la mémoire

La lumière s'allume sur une scène vide. Un souffle ancien traverse les fauteuils rouges du Théâtre National d'Alger. Le bois grince, comme s'il se souvenait. Et dans le silence, une voix s'élève:

« Les généreux ne meurent pas. Ils se transforment en paroles que le vent répète. » - El Ajouad, acte I

C'était en 1986, pendant le Festival national du théâtre professionnel. Une époque où la scène algérienne vibrait encore du rêve collectif : celui de raconter le peuple à lui-même.

I. Alger, 1986 - Le café de l'Hôtel Es-Safir (ex-Aletti)

La veille du lever de rideau, j'étais encore étudiant à Tixeraïne, un carnet dans la poche et mille doutes dans la tête. Le hasard - ou peut-être la providence - m'a conduit ce soir-là au café de l'Hôtel Es-Safir, l'ancien Aletti, ce repaire d'artistes et de journalistes où la mémoire d'Alger avait encore le goût du café noir et du verbe libre.

Il était là, Abdelkader Alloula, assis près de la grande baie vitrée qui s'ouvre sur la mer, le regard profond, calme, presque prophétique. La conversation fut simple, fluide, humaine.

- «Tu fais quoi, toi, le jeune ?»

- «J'essaie de comprendre les gens.»

- «Alors tu es déjà un Ajouad, il ne te manque qu'une scène.»

Avant de partir, il me tendit une enveloppe : mon invitation pour la représentation de El Ajouad, le lendemain, au Théâtre National d'Alger. Ma première et dernière invitation, comme un passeport pour entrer dans son univers.

II. Le théâtre comme miroir du peuple

Le soir venu, la salle était pleine. Quand les lumières s'éteignirent, un murmure parcourut la foule : ce n'était pas une pièce qu'on allait voir, c'était le peuple qui montait sur scène.

El Ajouad - Les Généreux - mettait en scène les hommes et les femmes de la vie ordinaire : le concierge, le fonctionnaire, le voisin bienveillant, tous ces héros silencieux qu'on croise sans les voir.

«Ce n'est pas la richesse qui fait l'homme, c'est ce qu'il donne sans qu'on lui demande.» - El Ajouad, acte II

La langue d'Alloula, douce et populaire, mêlait la sagesse du souk à la poésie du désert. Il disait : « Un peuple sans théâtre est un peuple sans miroir. »

Ce soir-là, l'Algérie se regardait en face, avec ses rires, ses blessures et son infinie tendresse.

III. Le dernier des Ajouad

Quelques années plus tard, en mars 1994, les balles de la barbarie frappèrent à la porte du théâtre. Mais elles ne purent tuer ni la lumière, ni la parole. Alloula tomba, mais sa voix continua de résonner dans les ruelles d'Oran, dans les cours d'école, dans le souffle des acteurs qu'il avait formés.

Chaque fois qu'un comédien dit la vérité sur scène, on entend encore son pas derrière le rideau. Chaque fois qu'un public rit avec dignité, c'est son âme qui applaudit.

IV. Héritages et visages

Des années plus tard, j'ai eu le privilège de rencontrer ceux qui portaient encore sa flamme : sa sœur, son beau-frère Bouzid, et leur fille, la charmante Yasmine Amari, dont le sourire semble fait de la même lumière que son oncle.

Chez eux, j'ai retrouvé cette modestie noble, ce goût du silence habité, et cette foi dans la bonté humaine qui faisait d'Alloula un homme à part.

Épilogue - Le rideau ne tombe jamais

Ce soir encore, si tu passes devant le Théâtre Abdelkader Alloula d'Oran, écoute bien : le vent de la mer transporte des rires et des mots.

«Quand le monde devient trop sérieux, rappelle-toi que le rire est une arme.» - El Khabza, 1970

Car Alloula n'était pas seulement un dramaturge, il était un poète du quotidien, un tailleur d'âmes, un semeur de lumière dans les ruelles de la mémoire.

Et peut-être qu'être algérien, au fond, c'est cela : rire, résister et raconter. Comme lui. Comme un Ajouad.

Laala Bechetoula

À la mémoire d'un homme qui fit du théâtre un acte d'amour.