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Souvenirs éparpillés des bas quartiers d'Oran... les êtres et les choses...

par Djillali TAHRI

  N'étant pas historien, cette chronique ne prétend pas dire l'histoire des bas quartiers. Il faut pour cela des spécialistes en la matière. Il s'agit ici seulement de survoler des lieux de souvenirs personnels, épars, de mon enfance aux bas quartiers élargis : des Planteurs à Mariya, en passant par les Planteurs, la cité Sidi El Houari, Scalera, la Pêcherie et enfin Mariya. Le survol d'un périple nostalgique, non pas de bâtisses mais de vies multiples, de personnes disparues ou aujourd'hui bien âgées, dont je me souviens avec tendresse.

Un réveil de l'émerveillement de cette jeunesse, surtout quand on réanime ce monde dans notre imagination, avec ses couleurs, ses bruits, ses habits, ses marchés, ses fêtes, et même ses deuils. Un périple nostalgique de nos aînés, de nos parents, de nos amis, de toutes les familles, chacune ses rêves et ses légendes, qu'il est impossible de les citer, toutes, ici. Périple d'un mode de vie du quotidien d'une époque, propre à nous, éloignée de celle des quartiers européens. Les deux populations vivaient autrefois dans la même ville mais chacune de son côté.

Si le centre-ville des Européens était la rue d'Arzew et alentours (aujourd'hui rue Larbi Ben M'hidi), le centre-ville de notre communauté, à Oran, était la Tahtaha de Mdina Jdida. Tahtaha légendaire, creuset de notre culture et épicentre des cellules révolutionnaires du Front de Libération nationale, les fidas de Jebha Ettahrir.

Il s'agit donc de s'émouvoir de notre passé à nous, dans sa sociabilité, de nos conditions de vie, d'un monde humain transformé aux temps présents progressivement en un monde virtuel presque sans âme. Car c'était un monde de grands-parents, de convivialité, de hwach ou d'appartements dont les portes ne portaient que des yzars sotra, un monde d'entraide, de tolbas comme repères parmi nous, un monde remplacé progressivement par celui d'aujourd'hui: pédant, égoïste, solitaire, agressif et mercantile...

Un ancien monde que nous ne devons pas oublier car il a protégé les règles qui ont préservé notre personnalité face aux envahisseurs assimilationnistes et au fait colonial durant la nuit coloniale. Notez-le bien : nous regrettons cette époque sur le seul plan de nos valeurs. Des valeurs qui ont été à la base de notre mouvement révolutionnaire pour chasser le colonialisme.

Alors, évoquons ce monde et commençons, par respect pour nos anciens, par les cimetières où ils reposent, ceux dont les noms évoquent awliya' Allah essalihines, rijal el blad : Sidi Mohamed Moul Eddouma et Sidi Mohamed El Ghrib, où reposent les anciennes familles d'Oran. Le cimetière de Moul Eddouma est situé plus haut, dans le versant est de la montagne de Sidi Abdelkader Moul El Meida, au-dessus du quartier Ras El Ain. Moul El Meida : car tout en haut, sur le plateau de la montagne Murdjajo, comme pour rappeler aux visiteurs qu'Oran est terre d'Islam, trône la goubba de Sidi Abdelkader El Djilani, prononcé en Algérie «Djillali».

Le cimetière de Sidi Mohamed El Ghrib est, lui, encastré plus bas, à droite de la montagne, entre la casbah des Planteurs et la cité HLM bâtie à la fin des années cinquante. Entre ces deux cimetières, se trouve, plus petit, celui privé dit de Sidi El Filali, réservé jadis à quelques familles. Si Moul Eddouma concernait tout Oran, Sidi El Ghrib concernait, à cause de sa proximité, les vieilles familles des Planteurs et de Sidi El Houari.

Un jour, mon petit frère Mohamed, 6 ans, chuta d'un mur d'une quinzaine de mètres et souffrit d'un grave traumatisme crânien. Son pronostic vital était engagé. Les médecins s'en remirent à Dieu. Deux jours après, mon grand-père réunit la famille et leur déclara : « Hier, dans mon songe, Sidi Mohamed El Hbib, dit El Ghrib, est venu me voir et m'a dit : grâce à Dieu votre fils va survivre, mais il faut lui ajouter mon deuxième prénom El Hbib. » Bien sûr ils acceptèrent. Et dans la journée Mohamed se réveilla et survécut. Il s'appelle depuis ce jour, civilement, Mohamed El Hbib pour tous. La baraka est une réalité divine. Et ses voies sont mystérieuses.

À ce propos, nous nous rappellerons des deux gardiens communaux de Sidi El Ghrib : Ammi Chachou et Ammi Si Kaddour. Si Kaddour était un grand érudit d'une noblesse arabe chevaleresque qui fascinait les visiteurs par sa culture religieuse et sa prestance. Sa foi était telle que Si Kaddour avait préparé de son vivant sa tombe dans ce cimetière. Entièrement construite, avec même les deux pierres tombales, elle a attendu son décès qui n'intervint que plusieurs années plus tard. L'Émir Abdelkader était son idole. Il avait un visage extraordinairement bienveillant et avait constamment des livres religieux devant lui.

Aux abords de Sidi El Ghrib se trouvent, de part et d'autre, la casbah des Planteurs et la cité Sidi El Houari. La casbah d'abord, qui est une agglomération d'une population socialement modeste, dont le destin commun, dans une sorte d'infortune, a fortifié les liens entre les familles et créé un microcosme social homogène. Composant finalement une famille géante soudée dans une solidarité et une entraide difficilement compréhensibles aujourd'hui. Une casbah dont les ruelles tortueuses ont permis à nos fidaïs de s'y réfugier après leurs amaliyates contre l'armée coloniale et, plus tard, la horde de l'OAS. Aujourd'hui, sa population s'est trouvée éparpillée lors des opérations de recasement.

De l'autre côté s'érige la cité «nouvelle» baptisée «Cité Sidi Lahouari», aujourd'hui intégrée dans le «Hai de Si Salah». Cité constituée d'imposants bâtiments qui dominent l'ex-piscine GMO. Composée de logements de type HLM, c'est la cité où ont péri, encerclés par les paras coloniaux, les moudjahidines Si Salah et ses compagnons réfugiés dans un appartement et refusant de se rendre. Rabi yerhamhoum. Cité aussi de nos joutes sportives appelées innocemment tournois de «six» inter-quartiers, un petit espace improvisé stade qui nous paraissait alors immense, et dont les yous-yous des mères et des sœurs aux balcons lors de ces tournois résonnent encore dans nos oreilles. L'enjeu du tournoi a souvent été un petit mouton habillé aux couleurs des deux équipes. Quelle époque ! Et quelles personnes ! Que voici pêle-mêle dans le temps...

D'abord Si Abed, le Adhen, dont l'appel à la prière, de sa douce voix, recevait l'écho de la colline que surmontait Derb dit El Yehoud en face. Puis le facteur Si El Mokhtar, mi-instituteur mi-taleb, qui lisait le journal aux vieux attroupés autour de lui, illettrés mais avides de savoir. Dadi, l'omniprésent, fan d'Abdelhalim Hafez, l'inénarrable Houari dit Chahrito, Johnny sosie du vrai Johnny, Ali dit Pelé qui dribblait comme le roi, le goal Djillali dit Yachin, gardien de l'URSS, nos musiciens amateurs avec le grand percussionniste Abdelaziz d'un orchestre qui animait les mariages sur les toits des immeubles, parfois gratuitement pour le seul plaisir de partager les joies. Et puis aussi Abed dit Hanani, ayant fui la Moselle glaciale qui, le soir, nous racontait «ses exploits contre les moulins à vents» et le matin, dès 7 h, criait: « La sardine à 3 doro... une sardine fraîche comme la Méditerranée... »

Et puis aussi Ammi Ibouzidan Saïd, un brave homme toujours en quête d'un progrès, qui était mon ami malgré notre très grande différence d'âge. Il tenait l'épicerie du quartier et la poste restante. À l'occasion, je lui lisais Le Monde, et lui, vieux politique, me traduisait notre monde, le réel. Fidèle à lui-même, il est un jour parti voir ailleurs, nous arrachant nos deux amis, ses fils... Tout cela il y a longtemps.

Mais nous ne quitterons pas ces lieux sans parler du «Hammam Jdid». Un bain maure qui s'élève comme un château mauresque d'un prince andalou au milieu de ces deux agglomérations. Comme un lien qui unissait l'ancienneté à la modernité. Surnommé par la population «Hammam Erromiya» parce que sa première propriétaire était une Française ou une Espagnole. Car rappelons-nous que beaucoup d'Espagnols ont jadis habité les Planteurs. Ce hammam, splendide architecturalement, aujourd'hui malheureusement à l'abandon, a été le creuset d'une communion virtuelle entre les deux quartiers. Il doit être rappelé parce qu'il a joué ce rôle important de jonction entre les deux populations, où toutes deux se retrouvaient, surtout les veilles des deux Aïd où le rituel du «hammam» était aussi une fête de la nuit qui précédait celle du jour.

Ce bain maure a ensuite été repris par un immigré qui a préféré regagner son pays, motivé disait-il par ses convictions culturelles et surtout religieuses. Un personnage charismatique qui a tôt fait de conquérir estime et respect de la population pour son altruisme. Toute la population garde de lui le souvenir d'un homme pieux et généreux au-dessus des contingences matérialistes. Vêtu toujours d'habits traditionnels comme s'il voulait se venger de cette exigence européenne du costume-cravate qu'il a dû porter pendant des années en pays dit chrétien. Hadj Benyahia Bouabdelli, s'il faut le nommer, mérite ce témoignage en hommage à sa mémoire et à sa bienfaisance. Ensuite, en descendant, vous accueille la GMO, une ancienne piscine qui fut si belle au soleil. Adossée aux murailles ancestrales d'une forteresse espagnole et à ciel ouvert, elle est aujourd'hui, elle aussi, abandonnée. Ses deux bassins ont disparu et, avec eux, les joyeux cris des plongeurs et le clapoti des éclats d'eau. Vous auriez pu y croiser les futurs champions s'y entraîner à défaut de celle de Bastrana... la grande Affane, Godvalles, Versali, mon frère Miloud...

Mais forçons-nous à quitter ces endroits féériques dans nos mémoires pour continuer notre chemin et trouver là, à notre droite, le CEM Larbi Ben M'hidi et l'ex-école Cheikh Larbi Tebessi, qui accueillaient toute la population avoisinante et qui ont vu défiler des générations d'élèves, aujourd'hui pour la plupart personnalités dans diverses spécialités et autres corporations et ordres. Vous auriez pu croiser peut-être de futurs médecins et même un futur neurochirurgien, le professeur émérite Bouchakour, des chercheurs universitaires, futurs avocats, magistrats, cadres supérieurs ou fonctionnaires.

Mais aussi des futurs pêcheurs, des dockers, des communaux, des musiciens, des chômeurs... et même, clin d'œil à ceux aujourd'hui en ghorba : Abdelkader Kinane à Paris et Houari Belfatmi en Allemagne. Continuons notre descente et revenons un peu en arrière dans le temps pour nous retrouver aux abords de la place des Quinconces devant «El Bassen» ou lavoir public. Machine à laver gigantesque en plein air, qui faisait la joie des femmes avec leurs lots de linges, draps et autres... Créant une atmosphère de liesse tôt le matin tant le gazouillement des voix féminines et des cris des enfants s'élevait dans le ciel. Faisons ensuite le tour de la place dite Quinconces appelée ainsi à cause du positionnement de ses arbres, pour s'arrêter rendre hommage à la mémoire d'Ammi Djaouat, gardien vigilant de notre dispensaire, puis revenir saluer Ammi Benaouda dans son kiosque, Si Boualem dans sa boulangerie populaire et enfin le dynamique Dr Leblek dans son cabinet. Avec une pensée émue pour Brahim dont l'immense courage a permis de surmonter son handicap. A suivre

Oui, place des Quinconces historique qui relie les deux agglomérations en frères siamois et où trône encore en son milieu un palmier centenaire. La place des numéros légendaires des bus 6 et 16... et 5 et 25 qui reliaient la mer à la ville... et la ville à la forêt. Place donc parmi les quatre des bas quartiers, avec celles de la Perle (aujourd'hui Cheikh Abdelbaki), de l'ex-Kléber et de «leur» République. Il faut également rappeler que la ville d'Oran se limitait avant la construction de la ville moderne à Sidi Lahouari, et que les principales représentations publiques s'y trouvaient. Mais ici nous nous limiterons à l'évocation de nos souvenirs émotionnels et non aux détails de l'histoire laissés, comme précisé plus haut, aux historiens. Car de Ras El Ain à Scalera en passant par Derb El Yehoud et la rue des Jardins, en déambulant à travers les ruelles, vous découvrez pour beaucoup une similitude dans le bâti avec celui espagnol d'Alicante et celui dit haussmannien de ce préfet et baron Haussmann chargé d'urbaniser le vieux Paris délabré.

Un bâti qui est resté accroché à la terre, ne dépassant pas les trois ou quatre étages. Créant ainsi une atmosphère de proximité entre ses habitants, tout comme ceux de la casbah plus haut, même si les conditions architecturales diffèrent dans le niveau de confort.

Cette déambulation nostalgique prend toute sa dimension émotionnelle lorsque vous longez le grand boulevard des frères Guerrab, tombés tous deux au champ d'honneur, un petit centre-ville avec divers magasins, cinéma, pharmacie, boucherie qui mène directement, au fond, à l'hôpital dit Baudens, immense bâtisse.

En longeant le boulevard à gauche vous serez devant le cinéma du quartier «Familia» et son placard d'affiches. Les anciens se reverront là en face de leurs enfances. C'était le temps de l'envahissement du monde par Hollywood et sa propagande en faveur de «l'homme blanc» tout-puissant.

Le début de la falsification suprémaciste de l'histoire du monde. Les BD et les affiches présentant des «héros» cow-boys face aux «méchants» Indiens surgissaient devant leurs yeux hébétés. Ils sont alors des enfants cherchant l'émerveillement, s'accrochant au guichet pour acheter le billet d'entrée.

Le cinéma des héros blancs : James Stewart, Dean, Jerry Lewis, Ernest Borgnine... Et des péplums pour mythifier la grande Rome. Sans oublier de patienter béatement devant ce que l'on appelait «Prochainement», c'est-à-dire le prochain film. Mais réveillons-nous et prenons ensuite la petite ruelle mitoyenne du cinéma pour escalader ses quelques marches et se trouver directement en face du saint d'Oran, la goubba de l'Imam El Houari. Une goubba devant laquelle tous les cortèges des nouveaux mariés devaient en ce temps passer et donner une offrande symbolique. Rituel mi-spirituel, mi-mondain, considéré comme porte-bonheur aux nouveaux mariés.

En face de la goubba se trouve la medersa que nous fréquentions, enfants, ma sœur et moi, pour la mémorisation du saint Coran. Aujourd'hui encore, en 2025, la medersa est toujours là, en face de la goubba verte de Sidi Lahouari. À propos de medersa et de culture, je me revois également sur les bancs de la place des Quinconces assis à côté de mon grand-père Hadj Tayeb Boumehdi, «un Badissi», ami de Cheikh Si Tayeb El M'hajji, et qui me racontait ce qu'était El Islah de Ben Badis. Mon guide vers le savoir et vers l'imprégnation du sentiment patriotique national avec aujourd'hui dans ma mémoire d'enfant, confusément, les noms de Messali Hadj, Ben Bella, Ben Badis, Ferhat Abbas, Krim Belkacem...

Mais je ne peux passer sans évoquer Cheikh Tayeb El M'hajji que, grâce à mon grand-père, j'ai côtoyé tout enfant et dont je garde le souvenir lointain d'une posture de penseur d'où émanait une intense spiritualité. Et cette sérénité devait être contagieuse puisqu'en sa présence ma turbulence disparaissait, me disait grand-père. Et même aujourd'hui je ne peux penser à ces deux Tayeb sans une émotion, dans la chance que j'ai eue d'avoir côtoyé si jeune des personnalités à la fois si grandes et si simples. Car c'est grâce à de semblables phares que des générations d'Algériens, composées de bilingues apprenant le Coran en même temps que le programme de l'école française, ont pu échapper aux tentatives de dépersonnalisation par assimilation religieuse et culturelle programmées par l'occupant. Leur langue n'étant qu'un «butin de guerre», comme disait Kateb.

L'histoire ridicule de nos «ancêtres les Gaulois» passait dans les pertes de leur programme scolaire. Car nos phares veillaient à la correction de l'histoire par cette exigence coranique quotidienne. Ceci précisé, continuons notre voyage vers la place de la Perle, aujourd'hui Cheikh Abdelbaki.

Pour y évoquer le souvenir de mon ami et frère Snouci, moudjahid, avec qui nous avions partagé tant de choses et que j'hélai de la rue pour descendre jouer avec nous au foot, tant à Sidi Houari qu'à l'USMO en catégorie cadets, ou au stade Saint-Louis plus haut en face de Bab El Hamra. J'y parlerai aussi de Sissi, pince-sans-rire auquel on s'accrochait justement pour rire, de M'Barek Mohamed qui a initié tant de jeunes au sport du culturisme. Quant aux familles dont je me souviens, et que les autres me pardonnent, de ces quartiers citons, en descendant des Planteurs vers Mariya : Ammi El Baghdadi et son épicerie fourre-tout où «makach» n'existait pas, Ammi El Kalii, la famille Boudia et ses trois enfants joueurs et éducateurs sportifs, Mohamed dit Charba, Boutaiba et Bechaa. Citons notre imam et cheikh coranique Si Abdelaziz dit Si Berguiyeg. Citons l'omniprésent inspecteur de police Mokhtar qui, dans ses rondes, épargnait les lycéens et les encourageait aux études.

Citons le Dr Ahmed Touaf, l'un des premiers chirurgiens à Oran et qui nous a tous, par émulation, fait aimer les études. Citons mon cher ami regretté Mustapha Bettayeb, citons les Abdelkafi, les Kettab dont le père était un ami (rabi yerhamouh), citons Ammi Mekki dont la fille, une notable d'Oran, Madame Benali Mekki Touati, a été à l'époque pionnière dans le monde de l'enseignement supérieur et de la culture, dans l'équipe de direction du rectorat de la première université d'Es Senia à Oran puis ensuite cadre au CREDISH. Citons la famille Guerrab, des deux frères martyrs dont ce long boulevard de leur quartier porte le nom, citons le docteur Balaska, médecin des modestes gens, et le Dr Youcef, humble parmi les humbles. Citons aussi les Affane, les Abdelkafi, les Yettou, les Bellouza, les Tahri, les Koulal dont l'aîné était brillant avocat et chroniqueur, les Dormane, les Moritz, les Benamar... dans l'impossibilité de les citer toutes. Car elles méritent, toutes, d'être citées. Citons aussi les deux grandes équipes des bas quartiers : le grand CAP (Club Athlétique des Planteurs) avec Bouzidi, Allel, Hamani et la prestigieuse JSSL (Jeunesse Sportive de Sidi Lahouari) avec le talentueux gardien Gasbaoui, Faradji, Meziane, Habib Ettounssi, les frères Bekka... Et qui peut croire aujourd'hui que JSSL - CAP, c'était notre classico !

Tout ce monde a animé, a donné vie à cette époque par ses rêves, ses ambitions, ses projets. Et qui même, parsemés plus tard chacun par des destinées différentes, est resté soudé par un lien invisible et indéfinissable qui rendait plus tard chaleureuses leurs retrouvailles quand l'évocation de leurs souvenirs revêtait une tendresse affectueuse où se disputent la tristesse de doux regrets.

Mais consolons-nous en gardant tout cela dans nos cœurs et continuons ce pèlerinage dans notre jeunesse. Nous arrivons enfin à la Scalera. Scalera, c'est l'autre versant de Sidi Lahouari. C'est le bastion forteresse qui contredit Camus en regardant directement vers la mer. Et que dire ? Scalera, véritable labyrinthe de ruelles mais tout le temps ensoleillé. Habiter Scalera c'est pouvoir voyager tout le temps avec les bateaux qui quittent le port, qui partent vers le monde... Scalera tellement serrée que nous ne faisions que passer, traverser, pour regagner, à travers la crête, malgré la périlleuse crête du flanc du Murdjajo, la plage de Monte Christo baptisée «Monta» par notre rue populaire. Nos vadrouilles pouvaient aussi nous mener vers «la Pêcherie», jadis grande et ouverte au public. Des petites baraques servaient comme restaurants. La sardine nous était parfois offerte et nous la dégustions presque en chantant à côté des palangriers accostés, ou en marchant précautionneusement sur les filets étalés au soleil sur le quai pour raccommodage par les pêcheurs. Le port sentait la sardine, les cageots éparpillés sur le trottoir, les bruits des moteurs des flayek qui ronronnaient, le bleu de la mer huilée, l'iode, le clapoti de l'eau sur le quai, le moteur de cette flouka qui démarre, les bottes et les cirés jaunes des matelots pêcheurs, leurs cris... ah la Pêcherie... comment vous décrire cette ambiance et ces senteurs encore incrustées dans notre inconscient de jeunesse ?

Proust n'a rien inventé... Et si aussi l'envie nous prenait de faire trempette, le légendeur Zemzem, l'homme à l'éternelle pipe, était là pour nous emmener dans sa vieille barque vers le phare à la sortie du port. Zemzem aurait été «l'homme et la mer» dans une littérature oranaise.

Si nous tentons de reconstituer ce monde, nous devons préciser qu'il est impossible de reproduire par les mots ses personnages et les sensations de cette époque sans une dose de rêverie. C'était un tout forgé dans l'effort et la douleur mais rassuré par la solidarité et l'empathie comme un sacerdoce. Tous les amis étaient des frères. Et toutes les mères étaient des tantes. L'aîné avait encore le dernier mot. Toutes les filles étaient nos sœurs.

Et combien étaient savoureuses ces appellations : bouya, mma, djeddi, djeddati, ammi, khalti, amti, khoya... C'est pour cela que nous devons aujourd'hui, plus que jamais, témoigner de cette époque, de tout cela, de ces magnifiques moments de convivialité, d'amitié et de fraternité, de ces souvenirs dont l'émotion qui en émane doit rester vivace malgré l'usure du temps qui passe.

Nous devons aussi veiller à ce que notre nostalgie se limite à notre monde communautaire soudé autour de notre personnalité algérienne, un monde arraché, replié sur lui-même pour ne pas subir les atteintes à sa personnalité. Un monde gardé et préservé tout au long de notre histoire par des personnalités immenses dans leurs convictions et dans leurs engagements patriotiques. Un monde aussi où foisonnait un véritable mouvement culturel par les Hamada, Wahby, Blaoui, Kahlaoui, Karim Lahouari, Sayem El Hadj Taybi Tayeb, Sabah Essaghira, et dont les chansons ne disloquaient pas les familles réunies autour de la meida.

Ce monde est peut-être parti physiquement mais son aura imprègne et imprégnera toujours notre ville de Waran. Le fameux refrain qui pleurait Oran a pris fin le 1er Novembre 1954. Les enfants d'Oran - Wled El Hamri, Wled El Mdina, Ousid El Houari - sont alors revenus et l'ont libérée. Si Salah, Zabana, les frères Niati, les frères Guerrab, Yettou Abed, Soufi Zoubida, les sœurs Benslimane, et tant d'autres, rabi yerhamhoum...

Alors toutes ces personnes et cette culture sont le vrai visage de notre cité, le visage de la horma, de la guemna. Ils sont les repères grâce à qui Oran restera Bahia pour sa dignité et sa légendaire hospitalité. Oran a ses enfants fidaïs et moudjahidines de notre tawra et dont elle porte aujourd'hui fièrement leurs noms aux côtés de tous les chouhadas du pays. Nos commémorations et nos souvenirs de ce passé dont les vertus traditionalistes sont notre credo doivent être transmis à nos enfants, loin de toute vulgarité ou dérivation vers les travers que peut subir une société. Les vertus de l'honnêteté, du savoir et du travail pour une vie simple, digne et heureuse.

Et nos vœux seront exaucés si cet humble rappel de nos souvenirs réveille les vertus de cette époque et suscite chez notre jeunesse la volonté de construire dès à présent un beau passé à leur future nostalgie.