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Walid Khalidi. Histoire - Mémoire - Résiliences: au service de la cause palestinienne

par Mazouzi Mohamed

« L'histoire et l'historiographie ne devraient pas nécessairement être écrites, exclusivement ou essentiellement, par les vainqueurs » Nur Masalha, « 1948 and After»

Recueillir, recenser, archiver, et interpréter tout ce qui est lié à la Palestine, à sa mémoire, son identité, son histoire et son combat, sera un gigantesque chantier auquel participeront plusieurs acteurs. C'est ce qui empêchera « l'invisibilisation » du génocide, l'effacement et l'oubli de la Palestine.

L'historien Walid Khalidi vient récemment de tirer sa révérence après une lutte indéfectible et admirable au service de la cause palestinienne. Il aura consacré sa vie entière à la déconstruction des mythes de l'envahisseur sioniste en offrant une version de l'histoire plus crédible , authentique et douloureuse au sujet d'une tragédie palestinienne invisible, silencieuse et surtout niée et mystifiée par Israël , un génocide qui était sinon intégralement préparé au moins envisagé sérieusement et qui finira inexorablement par se matérialiser et se décliner selon des procédés et des formes inimaginables qui seront au début, occultées ,perfides, monstrueuses mais qui finiront par devenir depuis 1967 / 2013 / 2023 manifestes, ostentatoires et radicales. L'enfer déclenché par Israël depuis 1967 et particulièrement depuis 2023 confirme ce projet d'épuration ethnique que tout le monde considérait comme pure affabulation.

L'historien Walidi occupera plusieurs postes, cofondateur de la Royal Scientific Society (Amman 1970) ainsi que de l'Institut des études palestiniennes ( Beyrouth en 1963), dont il est le secrétaire général. Il sera enfin membre de l'Académie américaine des arts et des sciences et participera également au Centre de recherches de la Palestine. Il sera l'auteur de plusieurs publications très importantes ( en Anglais et en Arabe ) et dont certaines ne seront traduites en langue française que très tardivement. La vérité a besoin de témoins, de narrateurs, de chercheurs et d'enquêteurs émérites, passionnés et entièrement dévoués à un idéal. Pour Walid Khalidi, ce fut la quête de la vérité historique au service de la cause palestinienne. « C'est un lieu commun de l'historiographie que les vainqueurs de guerre s'emparent du butin et de leur version des faits - une version qu'ils lèguent non seulement à leur propre postérité, mais aussi à leurs amis comme à leurs ennemis. » dira-t-il. Son combat, ainsi que celui de bon nombre d'historiens et d'intellectuels palestiniens, consistera à rétablir la vérité au sujet de la Nakba de 1948, à contester les mensonges d'Israël et à dévoiler son plan génocidaire.

Il s'appliquera à réveiller les consciences au sujet de la légitimité et de la sacralité de la lutte, d'ouvrir la voie à toutes les formes de résiliences ultérieures permanentes, ce que répétera l'historien palestinien Elias Sanbar en souvenir de son père « La Palestine est une arête coincée dans la gorge du monde. Personne ne parviendra à l'avaler. « Lutter contre l'effacement et l'oubli sera toujours une urgence, un défi et une préoccupation majeurs car Israël déploiera des efforts, des moyens et des ressources considérables pour effacer les Palestiniens et la Palestine de la mémoire du monde.

« C'est un lieu commun de l'historiographie que ceux qui gagnent une guerre ont à la fois le butin et la version des événements » dira l'historien. A travers son essai qu'il publiera en 1961. (1) Il sera le premier à défendre la thèse d'un plan politico-militaire sioniste d'expulsion des palestiniens, un processus d'une violence inouïe. Walidi affirmera que « La responsabilité du sionisme dans l'exode et la diaspora palestinienne est indissociable de la genèse de l'État d'Israël »

Ce n'est que 20 années plus tard, début des années quatre-vingt, (période qui coïncidera avec la déclassification des archives israéliennes et britanniques) qu'on verra cette thèse enfin timidement et incorrectement débattue par les nouveaux Historiens israéliens (Teveth, Segev, Flapan, Shlaim, Morris). Seul, l'historien Ilan Pappé osera publier un livre au titre accusateur « Le nettoyage ethnique de la Palestine , le livre sera d'abord publié en anglais en 2006 puis difficilement édité par Fayard en 2008 et en 2023.

Les études de Walidi se sont échelonnées sur près de trente ans ( publiées sur une période qui s'étend de 1959 à 1993 ) et constituent la contribution palestinienne la plus précoce et la plus rigoureuse à l'historiographie de la Nakba. Ses travaux seront d'abord publiés dans les colonnes de la Revue d'Études Palestiniennes. Ce n'est qu'en 2012 qu'on pouvait enfin les lire en langue française dans la collection Sindbad. (2) L'historien déploiera des efforts considérables pour préserver la mémoire palestinienne de l'effacement et de l'oubli que l'entité sioniste projetait de réaliser (destruction totales de villages et hauts lieux de mémoire , afforestation , implantation de nouvelles colonies , hébraïsation des lieux …). On comptera parmi ses contributions les plus importantes son livre fondateur « All That Remains :The Palestinian Villages Occupied and Depopulated by Israel in 1948 «, publié en 1992 , cet ouvrage , forme d'almanach des villages détruits, demeure un guide essentiel pour qui veut mesurer l'ampleur de la catastrophe de 1948.

Le travail de Walidi , viendra conforter des ouvrages antérieurs comme ceux de l'historien Mustafa Murad Dabbagh (3), un ouvrage en dix volumes ( 7570 pages ) qui constitue une véritable encyclopédie du pays perdu ou l'œuvre monumentale de Aref al-Aref (4) qui rend compte village par village des drames de la guerre et de l'exode. Ces livres constituent une encyclopédie de données historiques, démographiques, géographiques et écologiques sur les villages disparus tout en les situant sur une carte. Rédigés par des auteurs qui furent victimes et témoins de premier plan, ces ouvrages représentent de précieux témoignages d'une mémoire et d'une identité palestinienne qu'Israël échouera lamentablement à faire disparaître.

L'historien Walid Khalidi signera un autre ouvrage de référence majeur « From Haven to Conquest: Readings in Zionism and the Palestine Problem Until 1948 » ; publié initialement en 1971 , ce livre est une anthologie exhaustive de documents, d'articles et de témoignages qui retracent l'histoire du sionisme et la dépossession du peuple palestinien.

Cet Art académique du témoignage par la photographie fera office d'une arme de combat. Inaugurant une culture inédite de la résilience, les travaux de Walidi seront une source d'inspiration.

Le témoignage par la photographie et l'image demeurera un outil important de sensibilisation et de lutte contre « l'invisibilisatione ». Des dizaines de publications (5) ( livres , rapports , articles de journaux, filmographie, expositions aux musées ) viendront au fur et à mesure étayer la thèse de Walid Khalidi, de dénoncer l'occupation et de mettre fin à l'invisibilisation du génocide.

L'Historien Palestinien Nur Masalha fera partie de ce courant, il effectuera un travail remarquable en abordant quasiment toutes les questions à commencer par la plus importante qui est celle du «Transfert » à travers des preuves et des documents qu'il a utilisés, dont la plupart sont en hébreu. Il confirmera que les idées de déportation ont accompagné le projet sioniste depuis sa création et étaient au cœur même de sa doctrine. Dans son livre paru en 2012 « The Palestine Nakba: Decolonising History, Narrating the Subaltern , Reclaiming Memory », Masalha démontre comment l'expulsion et l'effacement physique des traces matérielles d'un peuple ont été suivis par un terrible « mémoricide » qui consistera en l'effacement de son histoire.

La contribution d'Edward.Saïd (1935-2003) , l'un des plus influents intellectuels palestiniens et ardent défenseur de la cause palestinienne, sera déterminante particulièrement grâce à l'incommensurable aura de l'auteur dans le domaine des Post-Colonial Studies. Dans son livre « La Question de Palestine » paru en langue anglaise en 1979 et comme toujours tardivement en langue française (2010), il décryptera le sionisme comme entreprise coloniale, abordera la question de la conscience nationale palestinienne face à l'occupation et plaidera pour le droit à l'autodétermination. Son ouvrage jouera un rôle capital dans la sensibilisation du public américain à la question palestinienne restée trop longtemps occultée par l'idéologie dominante en Europe et aux Etats-Unis.

On peut citer également les remarquables contributions de l'historien Elias Sanbar qui sera présent sur tous les fronts. homme politique palestinien, connu pour ses nombreuses publications sur la Nakba , ex/ambassadeur de la Palestine auprès de l'Unesco. Dans une France pro-israélienne, l'Historien Dominique Vidal s'emploiera consciencieusement à rendre audibles et visibles les voix dissidentes des académiciens post-sionistes. De manière objective et pédagogique, il démontrera cartes et archives à l'appui l'évolution de la politique coloniale sioniste en Palestine.(6)

Les derniers rapports émis par la rapporteuse de l'ONU Fransesca Albanese (7) ( 2024/2025) valideront non seulement la caractère génocidaire de l'occupation sioniste mais insisteront surtout, pour la première fois et de manière documentée sur la complicité criminelle des pays et multinationales occidentales, ce qui les incitera à réexaminer de manière plus prudente et responsable leurs relations avec Israël et boostera l'activité du mouvement BDS (Boycott, Désinvestissement et Sanctions). Avec les multiples rapports de Fransesca Albanese, nous passons de l'ère testimoniale à l'ère inquisitoire. La question palestinienne cessera d'être cantonnée au champ universitaire et investira le champ juridique de manière fracassante même si l'ONU n'a jamais cessé d'émettre des rapports accablants à l'encontre d'Israël. Désormais, le génocide palestinien n'est plus une vue de l'esprit.

« Si ce n'est pas un génocide qu'est-ce que c'est alors. », dira la juriste italienne.

Du Plan Dalet (1961) de Walid Khalidi aux Rapports de Fransesca Albanese ( 2024/2025) un très long chemin sera parcouru.

Notes

(1)_ Walid Khalidi , « Plan Dalet : Master Plan for the Conquest of Palestine » Journal of Palestine Studies,1961.

(2)_ Walid Khalidi « Nakba 1947-1948», coll. Études Palestiniennes, Sindbad , 2012 , 272.Pages

(3)_ Mustafa Murad Dabbagh ,» Biladuna Filastin [Notre pays la Palestine], Beyrouth, 1966"

(4)_ Aref al-Aref ,» Al-Nakba wa'l firdaws al-mafqud, 1947-1952 «, (La Catastrophe de Palestine et le Paradis perdu), Dar Al Huda, publié entre 1956 et 1959

(5)_ On peut citer les précieuses contributions (Recueil de photos, enregistrements et vidéos):

- En 2015, sera publié pour la première fois à Madrid un livre important intitulé « Contre l'effacement : une mémoire illustrée de la Palestine avant la Nakba « , de la photographe espagnole Sandra Barilaro et de sa collègue journaliste Teresa Aranguren.

- Les recherches du reporter et photographe français Bruno Fert qui publiera en 2017 un livre au titre fort éloquent «Les Absents».

- Les recherches de l'historienne israélienne Rona Sela (films, enregistrements audio et photos) qui constituent des preuves à charge sur la détermination des autorités sionistes de dissimuler, de confisquer et de censurer tout ce qui pourrait condamner Israël.

- L'anthropologue Diana Allan , cinéaste et cofondatrice des Archives de la Nakba, publiera en 2021 « Les Voix de la Nakba: Une histoire vivante de la Palestine », un ouvrage qui souligne l'importance fondamentale et durable de l'histoire orale de la lutte palestinienne contre l'effacement.

(6)_ Dominique Vidal et Joseph Algazy , « Le Pêché Originel d'Israël. L'Expulsion Des Palestiniens Revisitée Par Les « Nouveaux Historiens» Israéliens, Editions de l'Atelier, 1998. -Dominique Vidal, Sébastien Boussois » Comment Israël expulsa les Palestiniens (1947-1949) », Éditions de l'Atelier, 2007

(7)_ Fransesca Albanese : -» Anatomie d'un génocide « Avril 2024.- « L'effacement colonial par le génocide «, Octobre 2024 . « De l'économie d'occupation à l'économie de génocide « Juillet 2025. « Le génocide de Gaza : un crime collectif «.Octobre 2025.