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Le rêve impossible de Trump et Netanyahou: Deux guerres, un silence, et le mur de l'histoire
par Medjdoub Hamed* I.
De la guerre des Douze Jours à la guerre sans nom : un changement d'échelle
radical
Il y a neuf mois, en juin 2025, le monde retenait son souffle pendant douze jours. Israël avait frappé les installations nucléaires iraniennes, les États-Unis avaient bombardé dans la nuit du 21 au 22 juin trois sites stratégiques, et un cessez-le-feu annoncé par Donald Trump le 24 juin avait mis fin - provisoirement - à l'escalade. Le bilan officiel iranien s'établissait alors à environ 610 morts civils et 4 700 blessés. L'Iran avait encaissé, riposté de manière mesurée, évité d'élargir le front aux monarchies du Golfe, et Khamenei avait tenu la barre d'une résistance calculée. Ce conflit apparaît aujourd'hui, avec le recul de neuf mois, comme une répétition générale. Car ce qui se déroule depuis le 28 février 2026 est d'une tout autre nature. Dans la nuit du 28 février, Israël a revendiqué « le plus grand raid aérien de son histoire » avec plus de 500 cibles visées simultanément. Mais surtout, cette offensive a accompli ce que juin 2025 n'avait pas osé : elle a décapité physiquement la tête du régime islamique. Ali Khamenei, guide suprême de la Révolution depuis 1989, a été assassiné. Avec lui sont tombés le secrétaire du Conseil suprême de sécurité nationale, le ministre de la Défense et son successeur désigné, ainsi que la propre famille du guide. Ce n'est plus une frappe stratégique. C'est un régicide d'État. La différence entre les deux guerres tient à ce seul fait : en juin 2025, Khamenei arbitrait, retenait, calculait. Sa mort a fait tomber toutes les barrières. II. La réponse iranienne : ce que le silence occidental dit à voix haute En juin 2025, l'Iran avait frappé de manière symbolique les monarchies du Golfe - quelques missiles, une démonstration de capacité, rien de massif. Cette retenue était délibérée : Khamenei ne voulait pas transformer un conflit bilatéral en guerre régionale totale. Depuis le 28 février 2026, la donne a radicalement changé. En quarante-huit heures seulement après l'assassinat du guide, l'Iran a tiré près de 400 missiles et envoyé environ un millier de drones contre les Émirats arabes unis, le Koweït, Bahreïn, le Qatar et la Jordanie. La base navale américaine à Bahreïn a été frappée - plusieurs incendies y ont été observés simultanément. La base Al-Udeid au Qatar, plus grande installation militaire américaine de toute la région, a été touchée : les systèmes Patriot ont intercepté un premier missile, laissé passer le second. La base américaine d'Erbil au Kurdistan irakien a été « gravement endommagée » selon les propres termes du CENTCOM. Un drone iranien a frappé la base britannique d'Akrotiri à Chypre - une première sur sol européen depuis la Seconde Guerre mondiale. Et le Hezbollah a ouvert un front depuis le Liban dans la nuit du 1er au 2 mars. Face à ce déluge, que dit le Pentagone ? Trois soldats américains tués. Quelques blessés. III. L'arithmétique impossible du Pentagone Reprenons les faits bruts. La plus grande base américaine au Moyen-Orient a été frappée par un missile balistique ayant traversé les défenses. Une base navale brûle à Bahreïn. Une installation kurde est « gravement endommagée ». Des C-17 - avions de transport médical militaire - effectuent depuis le début du conflit des rotations incessantes depuis Chypre et Dubaï, bases arrière américaines. Le CENTCOM a demandé au Pentagone des renforts pour « au moins cent jours » de guerre supplémentaires. Et pourtant : trois morts. Cette arithmétique ne tient pas. Personne de raisonnable, ayant quelque connaissance des réalités militaires, ne peut croire qu'un missile balistique ayant percé les défenses d'Al-Udeid, base hébergeant des milliers de soldats, n'a causé aucune victime. Qu'une base navale en feu n'a fait aucun blessé grave. Le silence du Pentagone n'est pas une erreur de communication. C'est une stratégie. Elle répond à trois impératifs simultanés. D'abord, protéger le soutien populaire intérieur : dès le premier jour, les démocrates américains ont exigé un vote au Congrès pour restreindre les pouvoirs de guerre de Trump - une résolution qui n'a été rejetée qu'à sept voix de majorité. Des centaines de morts américains rendraient politiquement impossible la poursuite du conflit. Ensuite, dénier à l'ennemi sa victoire symbolique : reconnaître des pertes massives après une frappe sur Al-Udeid validerait aux yeux du monde entier la « résilience » de l'armée iranienne et offrirait à Téhéran une victoire de propagande inestimable. Enfin, maintenir la crédibilité des systèmes de défense américains : admettre que les Patriot ont été percés fragilise toute l'architecture sécuritaire régionale. Israël, de son côté, pratique une discrétion encore plus absolue sur ses propres pertes - une tradition ancrée depuis des décennies dans la culture militaire de Tsahal. IV. La guerre de l'information : le vrai champ de bataille Ce conflit se joue sur deux fronts simultanés. Le front militaire - que les missiles et les drones matérialisent chaque nuit. Et le front informationnel - que les bilans, les démentis et les déclarations façonnent chaque matin. L'Iran a adopté une posture de « victime résistante » cohérente et efficace. En exposant les destructions sur Téhéran et Ispahan, les frappes sur les hôpitaux et les écoles - dont une école primaire à Minab dont les frappes ont tué 148 personnes, majoritairement des enfants, selon le Croissant-Rouge iranien - Téhéran cherche à mobiliser le « Sud Global » : la Chine, la Russie, les BRICS, l'opinion des pays non-alignés. Le premier ministre espagnol Pedro Sánchez a déjà déclaré publiquement : « Nous ne serons pas complices de quelque chose qui est mauvais pour le monde. » C'est un membre de l'OTAN qui parle. Parallèlement, l'Iran revendique des succès militaires - la destruction de batteries Patriot, des navires coulés, des bases dévastées. Ces chiffres sont probablement gonflés pour le moral des Gardiens de la Révolution. Mais ils contrastent violemment avec le mutisme total des alliés occidentaux. Et dans une guerre de l'information, le silence est aussi une forme d'aveu. La réponse américano-israélienne consiste, elle, à multiplier les annonces de « victoires » : destruction de 60% des lanceurs balistiques iraniens, neutralisation de 80% de sa défense aérienne, élimination du commandement militaire. Ces chiffres ont peut-être une part de vérité - mais si l'Iran est à 20% de capacité défensive, comment continue-t-il de frapper des bases américaines avec des missiles balistiques qui percent les Patriot ? V. « Capitulation » : le mot qui révèle l'enlisement Au septième jour de cette guerre, Donald Trump a exigé la « capitulation inconditionnelle » de l'Iran. Cette formulation mérite qu'on s'y arrête. Historiquement, l'exigence de capitulation sans condition a été formulée à l'Allemagne nazie et au Japon impérial - après des années de guerre totale, la destruction quasi complète de leurs appareils militaires et économiques, et l'occupation partielle de leurs territoires. L'appliquer à l'Iran au bout d'une semaine, alors que le régime tient encore, que les missiles continuent de tomber sur les bases américaines et que le Hezbollah a ouvert un nouveau front, relève soit d'une démesure communicationnelle calculée, soit - plus vraisemblablement - d'une tentative de masquer le fait que les objectifs initiaux ne sont pas atteints. Car l'objectif était clair : la « décapitation » du régime devait provoquer son effondrement. Khamenei a été tué. Et pourtant, l'Iran combat toujours. Le gouvernement fonctionne, l'armée frappe, et le président Pezeshkian répond aux ultimatums de Washington par cette formule cinglante : « Les ennemis peuvent emporter dans leurs tombes leur souhait de voir le peuple iranien se rendre. » Trump lui-même dans la révision de son calendrier - affirmant avoir « presque tout détruit » en Iran après quatre jours de guerre - annonce que la guerre en Iran durerait « de quatre à cinq semaines ». C'est l'aveu le plus éloquent de cet enlisement. VI. L'Iran n'a attaqué personne : la question juridique que l'Occident esquive Il existe une dimension de ce conflit que les médias occidentaux dominants traitent avec une discrétion remarquable : le droit international. C'est le 28 février 2026 que les États-Unis et Israël ont frappé les premiers. L'Iran n'avait lancé aucune offensive préalable. Le ministre iranien des Affaires étrangères Araghchi l'a formulé avec une clarté que nul juriste ne peut contester : « Ce que font les États-Unis est un acte d'agression. Ce que nous faisons, c'est nous défendre. » Au Congrès américain, des voix se sont élevées - en vain - pour exiger l'application du War Powers Act et limiter les pouvoirs de guerre du président. L'Espagne a refusé l'accès de ses bases aux opérations contre l'Iran. Ce sont des signaux faibles, mais ils indiquent une fracture au sein même du camp occidental sur la légitimité juridique de cette guerre. La stratégie iranienne de la « victime légitime » est construite sur ce fondement solide : dans l'ordre international - celui que l'Occident lui-même a contribué à édifier depuis 1945 - une nation attaquée a le droit de se défendre. Et plus le conflit dure, plus cette narrative gagne du terrain dans les capitales du Sud Global. VII. La bombe à retardement : pourquoi le mensonge sur les pertes a une durée de vie limitée Il existe un mécanisme que le Pentagone ne contrôle pas. Les familles. L'histoire militaire américaine enseigne que le mensonge sur les pertes tient jusqu'au moment où les cercueils arrivent à Dover Air Force Base, jusqu'à ce que des soldats contactent leurs proches, jusqu'à ce que des photos de bases dévastées fuient sur les réseaux sociaux - comme cela s'était déjà produit lors de la guerre de juin 2025. Le Pentagone a imposé des restrictions strictes sur l'utilisation des réseaux sociaux par les soldats déployés dans le Golfe. Mais l'étanchéité absolue est impossible sur la durée. Trump lui-même l'a implicitement reconnu en évoquant « quatre à cinq semaines » de guerre. Mathématiquement, plus le conflit s'étire, plus la probabilité d'une révélation publique des pertes réelles devient certaine. Et c'est dans les foyers américains, bien plus que sur le terrain, que se jouera finalement l'issue politique de ce conflit. Les familles des soldats sont la variable que ni la Maison Blanche, ni le Pentagone, ni aucun service de communication ne peut contrôler indéfiniment. C'est le Vietnam qui a enseigné cette leçon, et aucune administration américaine n'a depuis trouvé de parade définitive. La guerre dure. Le silence s'effritera. Conclusion : le rêve des fous du pouvoir face au mur de l'histoire La guerre de juin 2025 était une démonstration de force. La guerre de février-mars 2026 est une impasse stratégique. Et son issue, pour qui connaît l'histoire, n'est pas un mystère. Rappelons un précédent que Washington semble avoir oublié. En 1990-1991, une coalition de soixante nations, mobilisant l'Occident tout entier, six porte-avions et une armada pratiquement mondiale, n'a pas réussi à faire vaciller le régime de Saddam Hussein - un État peuplé alors de vingt millions d'habitants, sans programme nucléaire avancé, sans profondeur stratégique comparable, sans l'expérience d'une décennie de guerre totale. Il aura fallu une deuxième guerre, en 2003, douze années de sanctions économiques draconiennes, et une invasion terrestre massive pour renverser Bagdad. Et le chaos qui a suivi a duré deux décennies. Or Trump aligne aujourd'hui deux porte-avions face à l'Iran. Deux. Contre la coalition de soixante pays et six porte-avions qui n'avait pas suffi à briser Saddam. L'Iran, lui, compte quatre fois plus d'habitants que l'Irak de 1990. Il est aguerri par près de dix ans de guerre totale contre ce même Irak - une génération entière de militaires formés au combat de haute intensité, à la résilience sous les bombes, à la guerre asymétrique et idéologique. Et contrairement à l'Irak de Saddam, l'Iran est une puissance du seuil nucléaire, dotée de capacités balistiques intercontinentales, d'un réseau de proxies régionaux actifs du Liban au Yémen, et d'une doctrine de résistance ancrée dans la théologie politique chiite depuis 1979. La rhétorique de la « capitulation », les bilans minimalistes du Pentagone, les annonces répétées de victoires décisives, et les ultimatums sans que Téhéran ne se soit incliné d'un millimètre : tout cela forme le visage public d'une guerre dont le visage réel est bien plus sombre. Pour Washington et Tel-Aviv, il ne s'agit plus de cacher la force - il s'agit de cacher l'échec d'un calcul stratégique fondamentalement erroné. Trump et Netanyahou poursuivent un rêve qui n'est pas réalisable. Pas parce que l'Iran est invincible - il est frappé, meurtri, décapité de son guide. Mais parce que l'histoire enseigne, avec une constance brutale, qu'aucune puissance technologique, aussi écrasante soit-elle, ne plie par les bombes seules un peuple préparé depuis des décennies à cette guerre-là. Le Vietnam l'a dit aux États-Unis. L'Irak l'a répété. L'Afghanistan l'a confirmé. L'Iran est en train de le rappeler. Et le silence du Pentagone sur ses pertes, dans ce contexte, parle plus fort que tous les missiles. C'est le silence de ceux qui ont compris, mais ne peuvent pas encore le dire. *Chercheur en économie mondiale, Relations internationales et Prospective |
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