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De Suez à Téhéran: La guerre contre l'Iran et la fissure de l'ordre mondial

par Laala Bechetoula

Puissance militaire, dépendance stratégique et crise de légitimité dans le système international

Une guerre qui révèle la structure du pouvoir mondial

Les empires ne s'effondrent presque jamais dans un fracas immédiat. Ils commencent par mener des guerres qu'ils présentent comme nécessaires.

La guerre déclenchée le 28 février 2026 contre l'Iran par les États-Unis et Israël pourrait appartenir à cette catégorie d'événements qui, au moment où ils se produisent, semblent n'être qu'une crise régionale supplémentaire mais qui, rétrospectivement, apparaissent comme un point de bascule dans l'architecture du système international.

Derrière les frappes aériennes et les communiqués diplomatiques se dessine en réalité une question plus vaste : celle de la capacité de l'ordre mondial contemporain à maintenir sa cohérence face à l'accélération des rivalités entre puissances.

L'élimination ciblée du guide suprême iranien Ali Khamenei relevait d'une doctrine militaire désormais classique : la décapitation stratégique. L'idée est simple : neutraliser le centre décisionnel d'un régime afin d'entraîner la désorganisation rapide de l'ensemble de son appareil politique et militaire.

Mais cette hypothèse suppose une fragilité institutionnelle préalable. Or l'Iran n'est ni un État récent ni un régime politiquement isolé. Il s'inscrit dans une continuité historique et institutionnelle profonde qui confère à son système politique une capacité d'absorption des chocs rarement observée dans les régimes contemporains. La riposte iranienne, rapide et multidirectionnelle, a immédiatement transformé un affrontement bilatéral en crise régionale majeure. Cette évolution met en lumière une réalité plus profonde : le système international demeure structuré par une hiérarchie de puissance dominée par l'axe Washington–Tel-Aviv, mais cette structure apparaît aujourd'hui plus fragile qu'elle ne l'était au lendemain de la guerre froide.

Le Golfe : architecture sécuritaire et vulnérabilité stratégique

Depuis plusieurs décennies, la sécurité des monarchies du Golfe repose sur une équation simple : ressources énergétiques contre protection militaire américaine. Ce modèle s'est consolidé avec l'installation de bases militaires américaines dans la région et l'intégration progressive des économies du Golfe dans les circuits financiers mondiaux.

Les accords d'Abraham ont ajouté une dimension supplémentaire à cette architecture en normalisant les relations entre plusieurs États arabes et Israël. Ils visaient implicitement à constituer un bloc stratégique capable de contenir l'influence iranienne.

La guerre actuelle met cependant en lumière les limites de ce système. Les infrastructures militaires américaines, les installations énergétiques et les centres financiers du Golfe deviennent désormais des cibles stratégiques directes. En frappant des installations aux Émirats arabes unis, au Qatar et au Koweït, l'Iran a envoyé un signal clair : les États qui accueillent les instruments de la projection militaire américaine ne peuvent plus prétendre à une neutralité réelle dans un conflit régional. Les mêmes infrastructures qui ont permis l'essor économique de la région deviennent ainsi des points d'exposition dans un contexte de confrontation militaire.

Le détroit d'Ormuz : la géographie comme puissance

Au cœur de cette crise se trouve un espace géographique dont l'importance dépasse largement la région : le détroit d'Ormuz. Ce passage maritime de 50 kilomètres de largeur à son point le plus resserré, long de 212 kilomètres, constitue le principal point de transit énergétique du système économique mondial.

En 2024, environ 20 millions de barils de brut y circulaient quotidiennement selon l'Agence américaine d'information sur l'énergie (EIA) - soit près de 20 % de la consommation mondiale de pétrole liquide et un cinquième du commerce mondial de gaz naturel liquéfié. Plus de 80 % de ces volumes étaient destinés aux marchés asiatiques.1

La vulnérabilité de ce corridor est d'autant plus aiguë que les alternatives sont quasi inexistantes. Les oléoducs saoudiens et émiratis permettant de contourner le détroit n'ont qu'une capacité maximale de 2,6 millions de barils par jour - une fraction infime du trafic habituel. En cas de blocage, la perte nette pour le marché mondial serait de l'ordre de 8 à 10 millions de barils par jour selon les analystes de Rystad Energy.

Depuis plusieurs décennies, la doctrine stratégique iranienne considère ce détroit comme un instrument de dissuasion asymétrique. La logique est simple : si la sécurité nationale de l'Iran est directement menacée, la perturbation du trafic maritime dans cette zone devient une option stratégique. Le 28 février 2026, les Gardiens de la Révolution ont diffusé des messages radio interdisant aux navires de franchir le détroit. Le trafic de pétroliers a chuté de 40 à 50 %. Les deux premiers armateurs mondiaux, Maersk et MSC, ont suspendu leurs opérations dans la zone. Les cours du brut ont bondi de plus de 13 % à l'ouverture des marchés. Dans un système économique dépendant de flux énergétiques continus, la géographie acquiert ainsi une valeur stratégique comparable à celle des capacités militaires conventionnelles. Cyrus Vance, ancien secrétaire d'État américain, avait résumé cette réalité en qualifiant le détroit de « veine jugulaire de l'Occident ».

Les précédents historiques

Les crises systémiques du système international présentent souvent des parallèles historiques éclairants.

La crise de Suez en 1956 constitue l'un de ces précédents. La tentative franco-britannique de reprendre le contrôle du canal après sa nationalisation par Gamal Abdel Nasser s'est soldée par un retrait sous pression internationale - notamment américaine et soviétique -, marquant symboliquement la fin de l'influence impériale européenne et l'avènement d'un ordre bipolaire. Ce qui semblait être une opération militaire maîtrisée révéla en réalité les limites d'une puissance qui se croyait encore souveraine.

La guerre du Vietnam a illustré un phénomène comparable sous une autre forme. Malgré une supériorité militaire considérable - plus de 500 000 soldats déployés à son apogée, des dépenses de guerre colossales -, les États-Unis n'ont pas réussi à imposer un règlement politique durable du conflit. Le rapport de la Commission Church (1975) révélera ultérieurement l'ampleur des opérations clandestines menées en parallèle, révélant une architecture de pouvoir fonctionnant en dehors des cadres démocratiques officiels.

Ces précédents rappellent une constante stratégique : la puissance militaire ne garantit pas toujours la stabilité politique d'un ordre international, et chaque guerre présentée comme nécessaire porte en elle le germe d'une recomposition des équilibres.

Europe : puissance économique, dépendance stratégique

La position de l'Union européenne dans la crise actuelle met en évidence un paradoxe géopolitique. L'Europe représente l'un des principaux pôles économiques du monde contemporain. Pourtant, sa capacité à agir de manière autonome sur le plan stratégique demeure limitée.

Les décisions militaires ayant conduit aux frappes contre l'Iran ont été prises sans véritable consultation européenne. Les capitales du Vieux Continent se retrouvent ainsi face à un conflit dont elles n'ont pas pesé l'origine, mais dont elles subiront directement les conséquences économiques - à commencer par la flambée des prix de l'énergie et la désorganisation des chaînes d'approvisionnement.

Cette situation correspond à une observation formulée par le diplomate et intellectuel algérien Ahmed Taleb El Ibrahimi :

« L'indépendance politique n'existe réellement que lorsqu'elle repose sur une indépendance stratégique. »

Dans le cas européen, la première existe formellement. La seconde demeure incomplète. Et c'est précisément cette incomplétude qui transforme l'Europe en spectateur actif d'une crise qu'elle n'a ni anticipée ni orientée.

Réseaux d'influence et opacité du pouvoir

Comprendre la dynamique des décisions de guerre exige de prendre en compte une réalité souvent sous-estimée par l'analyse géopolitique classique : l'existence de réseaux d'influence qui opèrent en marge des institutions officielles et qui structurent les choix stratégiques des grandes puissances de manière largement invisible pour l'opinion publique. Le scandale impliquant Jeffrey Epstein a mis en lumière l'existence de réseaux informels reliant des responsables politiques de premier rang, des dirigeants économiques et des figures des milieux du renseignement à travers plusieurs pays. La portée de cette affaire dépasse la seule dimension criminelle. Elle révèle un mode de fonctionnement du pouvoir fondé sur la compromission, l'accès privilégié et la réciprocité discrète qui échappe à tout cadre démocratique de contrôle. Les listes de noms associés à ce réseau, partiellement rendues publiques devant les tribunaux américains en 2024, illustrent la densité des interconnexions entre sphères politique, financière et médiatique dans les grandes démocraties occidentales.

Ce n'est pas un phénomène isolé. Les révélations publiées par Julian Assange à travers WikiLeaks ont déjà montré, câbles diplomatiques à l'appui, que de nombreuses décisions internationales y compris des décisions de guerre se prennent dans des cadres largement invisibles pour l'opinion publique, en contradiction parfois flagrante avec les justifications officielles avancées.

Ces réseaux ne déterminent pas mécaniquement les politiques étrangères. Mais ils constituent un substrat de pouvoir informel dont la prise en compte est indispensable à toute analyse sérieuse des dynamiques de décision internationale. Ignorer cette dimension, c'est se condamner à n'expliquer les guerres que par leurs prétextes officiels.

Civilisations et légitimité

Le penseur algérien Malek Bennabi avait proposé une grille d'analyse particulièrement pertinente pour comprendre ces transformations historiques. Dans ses travaux consacrés aux cycles des civilisations, notamment dans Le Problème des idées dans le monde musulman (1970), il soulignait que la puissance matérielle d'une civilisation ne garantit pas sa pérennité si elle perd la cohérence intellectuelle et morale qui la soutient.

Cette observation conserve aujourd'hui une pertinence évidente. Un ordre international peut conserver des instruments de puissance considérables - arsenaux militaires, domination financière, influence médiatique - tout en voyant s'éroder progressivement sa légitimité politique aux yeux de populations qui ne s'y reconnaissent plus. C'est précisément ce que Bennabi appelait le moment où une civilisation, ayant épuisé ses ressources morales, continue d'agir par inertie plutôt que par conviction. La puissance sans légitimité n'est plus un ordre : c'est une occupation.

Conclusion : la fissure de l'ordre mondial

Les grandes transformations de l'histoire internationale apparaissent rarement comme telles au moment où elles se produisent. Elles prennent souvent la forme d'une succession d'événements qui, pris isolément, semblent circonstanciels. Ce n'est qu'après coup, lorsque les équilibres ont basculé, que l'on désigne rétrospectivement le moment où tout a commencé à changer. La guerre contre l'Iran pourrait constituer l'un de ces moments. Elle met en évidence un système international dans lequel la puissance militaire américaine demeure centrale, mais où les équilibres politiques, économiques et stratégiques deviennent de plus en plus contestés par des acteurs étatiques comme l'Iran, la Russie ou la Chine, mais aussi par des opinions publiques de plus en plus rétives à l'autorité d'un ordre dont elles perçoivent les contradictions.

La fissure dont il s'agit ici n'est pas seulement militaire. Elle est de légitimité. Un système qui présente des guerres comme des nécessités tout en protégeant des réseaux de pouvoir opaques, qui invoque le droit international pour certains et l'ignore pour d'autres, qui proclame la liberté de navigation tout en concentrant le contrôle des détroits - ce système produit lui-même les conditions de sa propre remise en cause.

Dans l'ordre international contemporain, la règle n'est pas la loi mais la puissance qui décide quand la loi s'applique.

La question n'est peut-être plus de savoir qui gagnera la guerre actuelle. La question est de savoir si le système international qui l'a rendue possible peut encore survivre au monde qu'il a lui-même contribué à créer. Et si les civilisations qui en ont longtemps subi les règles auront, cette fois, la cohérence intellectuelle et la volonté politique pour proposer autre chose.

Notes et références

1. U.S. Energy Information Administration (EIA), « Strait of Hormuz », données 2024 ; Agence internationale de l'énergie (AIE), World Energy Outlook, 2024.

2. Rystad Energy, analyse citée par Franceinfo, 1er mars 2026.

3. Marine Traffic, données de suivi en temps réel, 28 février – 2 mars 2026.

4. Malek Bennabi, Le Problème des idées dans le monde musulman, Alger, 1970.

5. Ahmed Taleb El Ibrahimi, discours et écrits diplomatiques, archives algériennes.