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Démographie en Algérie : bénédiction différée ou bombe sociale à retardement ?

par Cherif Ali*

Dans quelques petites années la population algérienne avoisinera les cinquante millions d'habitants !

Notre pays va, ainsi, occuper le « haut du pavé» mondial en la matière. Autrement dit, les naissances annuelles seront de la dimension de la population d'une wilaya.

Aujourd'hui, la question démographique en Algérie ne relève ni du tabou ni du dogme idéologique !

Elle constitue désormais un enjeu stratégique majeur, au même titre que l'énergie, l'emploi ou la sécurité sociale.

Sauf que la croissance rapide de la population, si elle n'est pas accompagnée par une croissance économique soutenue, inclusive et créatrice de valeur, risque de neutraliser tous les efforts de développement et d'éroder progressivement les fondements de l'État-providence ! Ce désir d'enfant ou cette aptitude à la procréation sans limites n'est pas dû au hasard, puisque, rappelons-le, dans notre pays, plus on procrée, plus on touche d'allocations.

Les problèmes qui se posent et se poseront davantage à l'avenir, au gouvernement algérien, concerneront, entre autres, et surtout le chômage et l'emploi, malgré les efforts notables des pouvoirs publics .

La pression sur le marché du travail s'accentuera avec 380.000 demandes d'emploi/an qu'il n'est pas possible de satisfaire, sachant que la fonction publique n'est plus « un réservoir d'emploi ».

Les années à venir vont être extrêmement difficiles nous prédisent les experts; selon une étude de l'ONS qui vient de lancer le RGPH 2022, les Algériens seront au nombre de 55 millions d'habitants entre 2050 et 2100, quand, peut-être, au même moment, à Dieu ne plaise, nos richesses fossiles tariront.

Si, par ailleurs, la croissance économique tarderait à venir, et si la population active occupée serait en régression ou se stabiliserait à son niveau actuel, comment le gouvernement pourrait assurer les retraites d'aujourd'hui et de demain ?

On comptait en 1988, huit travailleurs qui cotisaient pour un retraité; aujourd'hui, ce rapport n'est plus que de 2,5 et les causes de cette situation sont connues : vieillissement progressif de la population, nombre de retraités en hausse, suite aux mesures de départs volontaires et autres fermetures d'entreprises publiques.

Le ministre du Travail devrait se soucier davantage du rapport «actifs-inactifs» ou le nombre de ceux qui ont un emploi diminue à vue d'œil, contrairement aux seconds dont le nombre augmente, ce qui a pour effet de diminuer la part des cotisations salariales.

Sachant que notre système de retraite est fondé sur la logique de la répartition, il faudrait qu'il explique comment et surtout où il compte trouver des sources de financement complémentaires à même de garantir le système de retraite actuel ?

L'inéluctable vieillissement de la population risque, également, d'aggraver, encore plus, la situation : la population des «vieux» passant de 6,2% en 2000 à 9,2% en 2020, pourrait atteindre 22% en 2050.

Phénomène encore inimaginable, il y a quelques années, les personnes âgées souvent démunies sont de plus en plus nombreuses à se retrouver sans assistance; les liens familiaux, de plus en plus distendus, voire une absence totale de liens, provoquent, en plus, une marginalisation de cette catégorie de citoyens qui ne bénéficient pas d'aides sociales suffisantes pour vivre décemment.

Sur le plan des infrastructures, les foyers pour personnes âgées sont rares, ou quand ils existent manquent de tout !

Les services de gériatrie sont quasi inexistants, carence qui impactera le corps médical, lui-même en butte à de nombreux problèmes induits par la pandémie que le ministre du secteur n'est pas arrivé à résoudre.

Rappelons aussi pour corser cette équation que le boom des naissances des années 70/80/90 a fait qu'actuellement, environ 70% de la population algérienne a moins de 35 ans et que cela n'est pas sans conséquences sur l'emploi, le logement, la facture alimentaire, les loisirs, etc.

Tous ces trentenaires issus du boom des années 80/90/2000 et notamment les jeunes Algériennes nées à ces époques ont le désir de fonder une famille, même si elles ne doivent avoir qu'un ou deux enfants, ces naissances seront beaucoup plus nombreuses que les décès concomitants des personnes nées il y a 50 ans.

Selon les experts, la population algérienne poursuivra une croissance pendant une génération avant de se stabiliser :

1. Si l'on voulait la stabiliser au plus vite, il faudrait des mesures dictatoriales pour empêcher les femmes d'enfanter.

2. Il y a la piste du plafonnement des allocations familiales à 2/3 enfants mais beaucoup doutent de son efficacité.

3. Il y a aussi le poids des traditions et de notre religion qui est contre toute limitation. Il est évident que la foulée non contrôlée de la procréation repose sur une culture et sur des croyances religieuses faussement assimilées.

On l'aura compris, inutile d'ouvrir ce débat, au risque de donner du « grain à moudre » à qui l'on sait !

De plus, l'Algérie n'étant pas la Chine, on ne peut parler de restriction ou de limitation «politique» des naissances; cela ne serait pas, seulement, immoral, ce serait, également, stupide avec le risque de déboucher sur un coup d'«accordéon», comme en 1970, lorsque les dirigeants de l'époque ont estimé «qu'il y avait trop de médecins et pas assez de pêcheurs en Algérie».

Ils ont donc fermé l'accès aux facs de médecine et subventionné l'achat massif de petites embarcations de pêche, pour s'apercevoir, ensuite (et à ce jour), que l'on manque de personnel médical (gériatrie, par exemple), et qu'on n'a pas, pour autant, résolu notre problème d'abondance de poissons !

Pour la bonne compréhension, rappelons que deux écoles s'affrontent en matière de politique démographique :

1.La Chine qui contraint ses citoyens, depuis des lustres, à un contrôle des naissances draconien« politique de l'enfant unique ».Aujourd'hui, ce pays offre le tableau de la complexion mondiale sur le sujet brûlant de la démographie.

De pays le plus peuplé du monde hier, ayant pris des mesures draconiennes pour lutter contre une natalité galopante, il se surprend aujourd'hui désappointé par son ascendance et tire une sonnette d'alarme, craignant que sa population de plus d'un milliard d'habitants ne soit réduite de moitié dans quelques décennies.

Au-devant des causes, l'obligation faite à tous les ménages depuis de longues ères de ne procréer qu'un seul enfant. En 2016, l'obligation a été annulée sans pour autant libérer la natalité. **

2. l'Inde, ayant décidé de «laisser filer», sera plus peuplée que la Chine avec un âge moyen moins élevé; elle n'ayant pas voulu faire le même effort, et conséquemment elle s'est laissé distancer par la Chine et par la plupart des autres pays asiatiques.

L'Algérie peut-elle emprunter la même voie que la Chine, c'est-à-dire tenter d'être innombrable?

Certains le pensent, en mettant en avant le qualificatif «jeune» pour définir la population du Maghreb, en général, et de l'Algérie, en particulier !

Ils évoquent un « dividende démographique » qui demeure une chance pour notre pays, car ce capital humain constitue un formidable vecteur de croissance si de lourds investissements sont rapidement investis dans l'emploi, la santé et l'éducation afin de pérenniser des économies encore fragiles.

Le dividende démographique de l'Algérie d'aujourd'hui, qualifié aussi «d'aubaine démographique», lui donne la possibilité, selon les experts, d'accroître son PNB.

Il a commencé, selon les experts, à se refermer à partir de l'an 2020 !

Il nous reste peu de temps pour engager les réformes et les efforts indispensables. Rater cette occasion, c'est rater son rendez-vous avec l'histoire et le prix en serait, alors, particulièrement lourd !

L'explosion démographique bouleversera-t-elle l'Algérie dans les années à venir?

Si, a priori, il est confortant de constater que des efforts remarquables sont consentis en direction de l'habitat, le gain et la satisfaction ne sont que des repères en surface, car dans dix ou quinze ans, la population algérienne risque de doubler.

L'explosion démographique a une allure exponentielle et ne présage pas un réel confort social, car elle demandera plus d'écoles, plus de logements, plus d'hôpitaux et d'impératives structures vitales pour la population fatalement couronnées par l'équation intrusive du chômage et de l'emploi.

A moins d'une bonne gouvernance et d'une relance économique providentielle, le pays peut connaître de sérieux problèmes de dépendances, voire d'endettement.

N'est-il pas temps, aujourd'hui, de penser à maîtriser cette croissance inutile et perverse qui dilapide les ressources fossiles du pays ?

Le gouvernement aura donc pour ardente obligation de ramener la démographie à un taux raisonnable car la croissance économique du pays va être « mangée» par une démographie galopante :

1. estimera-t-il que la croissance démographique est excessive et préoccupante notamment dans la conjoncture présente, comme le soutiennent les économistes qui y voient un frein au développement ?

2. ira-t-il jusqu'à s'engager dans une politique de planification familiale ?

3. ou dira-t-il que c'est une bénédiction et un atout pour l'avenir, comme le pensent certains démographes qui disent que l'Algérie, puissance régionale, s'il en est, se comporterait mieux avec une population de 100/200 millions d'habitants?

4. que fera-t-il, également, du million de naissances prévu annuellement et de tous ces trentenaires qui attendent tout de «l'Etat-providence» ?

Et le débat est ouvert:

1. Entre ceux qui pensent que l'incertitude économique est mauvaise pour la démographie.

2. Et ceux qui veulent prendre exemple sur les autorités chinoises qui se démènent depuis pour encourager les ménages à la procréation en initiant des primes à la naissance et en taxant fortement tous les moyens contraceptifs mais sans succès probants.

L'enjeu n'est pas de restreindre autoritairement les naissances, ni de glorifier aveuglément le nombre, mais de réconcilier démographie et capacités économiques réelles du pays. Cela suppose une politique publique fondée sur l'éducation, l'emploi productif, et une réforme en profondeur des systèmes de retraite, de santé et de protection sociale.

Le dividende démographique dont bénéficie encore l'Algérie est une fenêtre d'opportunité étroite et temporaire.

S'il n'est pas transformé rapidement en capital humain qualifié et en croissance durable, il se refermera, laissant place à une pression sociale accrue, à des déséquilibres financiers et à une dépendance économique difficilement soutenable.

La démographie peut être une force ou un fardeau. Tout dépendra des choix politiques, économiques et sociaux opérés aujourd'hui. Car en matière de population, ce que l'on ne décide pas finit toujours par s'imposer.

**Abdou Benabbou : La natalité contrariée