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Comment en est-on arrivé là ? Voir un déni séculaire devenir une norme irréductible. De prime abord on aurait tendance à pointer du doigt l’abyssale méconnaissance de l’histoire coloniale. Aujourd’hui, on est intimement convaincu que quasiment l’ensemble des politiciens et des médias ne se sont jamais donné la peine de se documenter suffisamment sur l’histoire coloniale. La vérité sur le fait colonial, reconnue et narrée par l’ensemble des historiens, restera confinée dans des chapelles académiques. En dépit des publications pléthoriques sur le sujet, seul un lectorat particulier et très restreint y aura accès. Les malheureuses polémiques qui secoueront des milieux académiques français censés produire un minium de consensus et éclairer une opinion publique constamment éclatée exacerberont ces conflits mémoriels sur le fait colonial. La loi de 2001 dite loi Taubira, (sur la reconnaissance de la traite et de l’esclavage en tant que crime contre l’humanité) ainsi que la loi de 2005 (sur le colonialisme positif) donneront lieu à la production de nouveaux concepts et d’approches différentes qui serviront de sources d’inspiration et de prétextes à tous les protagonistes interpellés par la question mémorielle. L’historien Pierre Nora, en parlant d’anachronisme intellectuel et moral, dira que «La notion de crime contre l’humanité ne saurait s’appliquer rétroactivement ni sur le plan intellectuel, ni sur le plan moral, ni, a fortiori, sur le plan juridique.» (1) Ce n’est sûrement pas ce genre de sentence catégorique et faussement péremptoire qui va dissuader les victimes de ces tragédies et leurs gouvernements de réclamer justice ad vitam aeternam. L’Algérie n’a pas demandé à Bugeaud et à ses sicaires de reconnaître leurs crimes, elle demande à la France d’aujourd’hui, près de deux siècles plus tard, d’admettre que la colonisation a été horrible et criminelle. Cette indécente surdité face à une vérité indéniable est le témoignage d’une bassesse, d’une mauvaise foi et d’une vanité insoutenables. Face à de sempiternelles palabres, atermoiements et tergiversations entre historiens, juristes, politiques et médias, l’Algérie décide de passer à l’acte après des années de réticence avisée : La Loi sur la criminalisation du colonialisme est enfin adoptée par le Parlement algérien. La criminalisation politique et morale (peut importe la qualification qu’on peut lui accoler) du colonialisme par des officiels français commencera assez tôt. Le Colonialisme est par essence criminel, génocidaire par ce qu’il n’a pas le choix. « Plusieurs fois, je vous ai rendu compte, qu’on n’est venu que pour piller les fortunes publiques et particulières ; et on a osé me proposer de faire ou de laisser faire... d’obliger les habitants à déserter le pays pour s’approprier leurs maisons et leurs biens. Assurément, ce système est fort simple et il ne faut pas un grand effort de génie pour le suivre, mais je ne crains pas d’avancer, qu’abstraction faite de son infamie et de son iniquité, il serait le plus dangereux » (2) Tel sera le réquisitoire, du Général Berthezène en 1831, profondément déçu et outré par les exactions de sa mère patrie idéalisée, mystifiée et mystificatrice. Ses états d’âme lui valurent une mise à la retraite anticipée. On est au début de la Colonisation, le verdict tombe comme un couperet : Le Colonialisme est indéfendable. Aujourd’hui, c’est-à-dire deux siècles plus tard, on s’amuse encore à gloser sur le caractère indéniable du Crime colonial. En 1833, un homme lettré, quoi que l’on puisse dire sur ce personnage, un Algérien puisque la Nation algérienne existait déjà, bouleversé par le sort réservé à ses compatriotes, essayera de manière inédite, de dénoncer en métropole le Crime colonial. En vain. « Je me demande pourquoi mon pays doit être ébranlé dans tous ses fondements et frappé dans tous ses principes de vitalité ...La vitalité d’une Nation toute entière, laquelle est composée de dix millions d’individus , qui , malheureusement , sont décimés chaque jour par la guerre et dont le pays depuis trois ans est gouverné par le despotisme . » (3) Le 11 juillet 1845, le prince de la Moskowa, fils du célèbre maréchal Ney, condamnera devant la Chambre des Pairs les exactions commises par l’armée coloniale ( Enfumades du Dahra ), il dénoncera «un meurtre consommé avec préméditation sur des Arabes réfugiés sans défense». Il ajoutera qu’«Il est de l’honneur de l’armée comme il est de la dignité du Gouvernement que de pareils faits soient démentis ou désavoués hautement.» (4) Le comte de Montalembert renchérira et demandera que la Chambre fît une déclaration reflétant un «sentiment unanime d’horreur». Apres quelques tergiversations, le Marechal Soult, président du Conseil et ministre de la Guerre, couvrira de son autorité le massacre perpétré par le colonel Pelissier1 dans la région du Dahra. Défendant ce dernier el soutenant a travers lui l’armée d’Afrique, et Bugeaud qui la commande, le chef du gouvernement signifie aux soldats et aux officiers qu’ils peuvent continuer d’agir a leur guise; ils ne seront ni critiqués ni inquiétés par les plus hautes autorités politiques du pays, qui leur accordent ainsi un blanc-seing. Cette aberration humaine que l’on s’entête vainement à nier et à refouler n’est en fait que le symptôme ou le syndrome d’une culture, d’une manière d’exister par la négation de l’autre. Le psychiatre F. Fanon écrira à ce sujet : « La torture en Algérie n’est pas un accident, ou une erreur ou une faute. Le colonialisme ne se comprend pas sans la possibilité de torturer, de violer ou de massacrer. La torture est une modalité des relations occupant - occupé » (5) Pendant la bataille d’Alger, lorsque la gégène et la panoplie du sadisme se légalisent, le Général Jacques Pâris de Bollardière désapprouvera avec véhémence, face à Massu, cette nouvelle barbarie coloniale, et ce recours systématique à la torture. Le Général de Bollardière ne fera que confirmer de manière concise et juste ce qui a toujours été perçu comme une vérité irréfutable : « C’est là qu’il faut bien voir la signification de la torture. Ce n’est pas seulement infliger des brutalités insupportables, c’est surtout, c’est essentiellement humilier. C’est estimer que l’on n’a pas en face de soi un homme mais un sauvage, un être indigne de faire partie de la communauté présente ou à venir, quelqu’un qu’il faut à jamais exclure parce qu’on ne pourra jamais rien construire avec lui » (6). Bien que reconnaissant sans la moindre ambigüité que l’occupation française de l’Algérie (1830-1962) marquée par la dépossession des Algériens de leurs terres, les vols et les massacres d’Algériens, a constitué des crimes contre l’humanité. (7), l’Historien Benjamin Stora ne manquera pas de mentionner également, dans son rapport remis au Président Emmanuel Macron, que « Le système colonial était injuste par nature et ne pouvait être vécu autrement que comme une entreprise d’asservissement et d’exploitation». (8) Cependant il évoquera lui aussi la notion «d’anachronisme historique». Bien que plaidant pour une réconciliation franco-algérienne ainsi qu’une reconnaissance officielle par la France des crimes commis durant la colonisation, Benjamin Stora ainsi que l’ensemble des historiens et politiques français contesteront farouchement la qualification juridique exacte de «crime contre l’humanité». La récente mesure du Parlement algérien relative à l’adoption à l’unanimité d’une Loi portant sur la criminalisation de la colonisation aura l’effet d’une bombe au sein de la classe politique française. Benjamin Stora sera terriblement déçu et irrité, lui qui se voyait l’artisan d’une paix entre les deux rives. Le rôle joué par Benjamin Stora paraitra pour certains assez controversé. L’historien algérien Hosni Kitouni critiquera la posture de celui-ci (représentative des politiques, historiens et juristes français) qui consiste à reconnaître «des faits isolés et non pas leur origine systémique qui est la colonisation elle-même». Un véritable dilemme qui envenime davantage la situation. Selon l’historien algérien, cette approche parcellaire est une stratégie dilatoire : «Si on suit la logique de Stora, il nous faut deux siècles pour arriver à criminaliser tout geste de la colonisation.» (9) Bien que déjà évoquée par des spécialistes de l’éducation, Benjamin Stora fera remarquer cette méconnaissance des crimes coloniaux, absents dans «les manuels scolaires des Français’’. Reconnaissant que ‘’La France a passé sous silence» cette période tragique, il plaidera pour «la reconstruction de cette histoire afin qu’elle soit accessible aux Français’’. Les crimes coloniaux français s’exerceront sur une période si longue et prenant des formes innonbrables qu’il est pratiquement impossible d’informer l’opinion publique française sur tout ce qui s’est réellement passé. Comment alors serait-il possible d’intégrer convenablement ces faits dans des programmes scolaires quelconques. On ne pourra en rendre compte que de manière évasive Le journaliste et chroniqueur français Jean-Michel Aphatie sera pratiquement lynché par les médias français et la classe politique pour avoir comparé (RTL- le 25 février 2025) les crimes coloniaux aux crimes nazis d’Oradour-sur-Glane. Thomas Sotto présentateur de la Matinale RTL, près avoir été ulcéré le jour de l’incident par les propos de Jean-Michel Aphatie, reviendra sur les plateaux deux semaines plus tard porteur de remarques plus nuancées et avouera avec une niaiserai déconcertante son ignorance du fait colonial en disant tout simplement «Je n’ai as appris ça à l’école». Ce malheureux diagnostic sur une ignorance typiquement française s’applique à l’ensemble d’une certaine sphère politique et médiatique complètement larguée, ignare et acrimonieuse. Cette méconnaissance abyssale du fait colonial alimentera en partie l’imperturbable déni français. Les autres facteurs relèvent tout bêtement d’une funeste idéologie propre aux partisans d’une extrême droite aux profils et aux alibis divers : Les partisans d’une Nostalgerie, otages d’un passé qui ne passe pas ainsi que tous ceux qui croient encore aux histoires de gloire, d’universalisme et de race supérieure fabriquées pour les besoins d’un piteux roman national. Suite à ce séisme politico-médiatique, L’Arcom (Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique) s’en saisira de l’affaire. Bien que le parallèle fait par un journaliste connaisseur de l’histoire coloniale soit entièrement légitime et justifié, l’Arcom préoccupée davantage par les susceptibilités froissées que par la vérité et la liberté d’expression estimera que les propos de Jean-Michel Aphatie «ont pu être perçus comme susceptibles de contribuer à une forme de relativisation d’une Nazisme». Hélas, on a tendance à oublier que s’il y a «relativisation» à signaler c’est bien au contraire celle du crime colonial qui a duré pendant 132 ans. Le régulateur de l’audiovisuel français exigera de l’antenne RTL d’être plus vigilante. Cette levée de boucliers et ce genre de réactions violentes est symptomatique des crispations encore vivaces de forces réactionnaires qui pèsent fortement sur les décisions politiques françaises et qui compromettent un travail commun, serein et objectif sur la mémoire coloniale. En réaction à la décision algérienne de criminaliser la colonisation, le ministre français des affaires étrangères qualifiera cet acte hautement symbolique et nécessaire d’«initiative manifestement hostile, à la fois à la volonté de reprise du dialogue franco-algérien, et à un travail serein sur les enjeux mémoriels». On doit rassurer Benjamin Stora quant à ses appréhensions, particulièrement après les efforts qu’il a déployés dans le cadre de la réconciliation des mémoires franco-algériennes, nous rassurons aussi le ministre français des affaires étrangères qui parle d’hostilité de la part de l’Algérie, que s’il y a lieu d’identifier une véritable menace qui compromet cet espoir de réconciliation, il faut plutôt chercher du côté français. Ces forces toujours belliqueuses qui se nichent au sein du pouvoir lui-même agissent de manière virulente et en permanence non pas pour saborder ce travail de réconciliation mémorielle mais pour nuire par leurs relais pestilentiels à la sécurité nationale de l’Algérie. Suite... *Universitaire Références: (1)_ Pierre Nora , « Liberté pour l’histoire ! » Journal le Monde, 10/10/2008. (2)_ Charles-André Julien, « La conquête et les débuts de la colonisation (1827 - 1871) », Presses universitaires de France, Paris, 1964, p.87. (3)_ Hamdane Khodja ,« Le Miroir -Aperçu historique et statistique sur la Régence d’Alger », Editions ANEP, 2005. (4)_ Procès-verbal des séances de la Chambre des pairs, 1845, tome 5, p. 2957-2958 (sur Gallica). (5)_ F. Fanon : Articles El Moudjahid : n° 8, (05. 08. 1957) ; n° 35(15 01 1959) ; n° 37(25 02.1959). (6)_ Général Pâris de Bollardière : Interview au Nouvel Observateur, du 15 novembre 1971. (7)_ Benjamin Stora, « Pour une reconnaissance officielle par la France de ses crimes coloniaux commis en Algérie » ,APS ,lundi 10 novembre 2025. (8)_ Rapport Benjamin Stora (2021), «Les questions mémorielles portant sur la colonisation française et la guerre d’Algérie», pp.110-111. (9)_ Samir Hamma, « Quelle est la portée de la loi algérienne criminalisant la colonisation française », 26 décembre 2025. https://www.trtfrancais.com/article/15d474e7f0a6 |
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