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Quand le déni l'emporte

par Mehdi Souiah*



N'allez surtout pas croire qu'une folle passion serait derrière la décision que je viens prendre, celle de noircir ces quelques pages, mais je l'ai fait seulement par prudence, la formule la plus juste serait «par appréhension». J'explique. Tout laisse à croire que, en ces temps de sécheresse intellectuelle, tout le monde n'a qu'une idée en tête mettre les voiles. Moi-même à qui l'idée de quitter l'Algérie pour s'établir «ailleurs» n'a jamais effleuré l'esprit, commence tel un cancer sournois et incurable à s'établir dans mon appareil cognitif. Je vous rassure, d'ors et déjà, c'est normal. Pas de panique, si vous aussi vous souffrez de ce mal n'allez surtout pas consulter votre médecin, de toutes les manières vous tomberez sur son remplaçant qui vous prescrira un allez sans retour vers une contrée lointaine. Il vous expliquera que lui aussi a dû reporter sans départ vers le Québec, il a été contraint d'assurer l'intérim dans le cabinet de son collègue et ami partie en vacance pour une période indéterminée. Quitter l'Algérie? Non je ne crois pas que je vais pouvoir le faire un jour, non pas parce que le projet ne me tente pas, c'est seulement que je suis trop fainéant pour constituer un dossier d'immigration, ma patience à des limites. Consacrer une demi-décennie de ma vie à négocier un changement de conditions? de vie, c'est quand même cher payé un visa pour le Canada. C'est pour cette raison et bien d'autres encore que j'ai eu cette idée géniale qu'au lieu d'arpenter cette allée pénible et sinueuse, mieux vaut rédiger une argumentation, avec laquelle je m'armerai le jour où mes filles me poseront cette question, qu'elles ponctueront d'une profonde tristesse et d'un point d'interrogation monumental : «Pourquoi, père, ne nous as-tu pas fait quitter ce bled quand tu avais encore le «temps» et la force pour le faire ?», et comme je me serai préparé toute ma vie à dater d'aujourd'hui, je leur répondrai du tac au tac : «un peu de respect fillettes ! On ne parle pas de sa mère de la sorte. Je marquerais un temps d'arrêt pour saisir leur attention (provoquer l'effet de halo, si vous voyez ce que je veux dire ?!) avant d'ajouter : votre déception est compréhensible, mais n'allez pas croire que de la déception je ne ressens aucune, vous additionnez la vôtre à quelques cent cinquante mois de salaire et plusieurs milliers de cheveux gris et vous obtiendrez la mienne. Asseyez-vous j'ai à vous parler !»

 Et comme les paroles ne suffisent pas toujours pour faire passer un message à un enfant en pleine crise d'adolescence, des extras peuvent être d'un grand secours. Pour l'instant je ne trouve pas meilleur qu'Oum Kalthoum pour alliée en ces temps de guerre. Je sais ce n'est pas une algérienne, mais ça reste la meilleur chanteuse de tous les temps.

«SOUVENIRS?TRAVERSANT L'HORIZON DE MON IMAGINATION»

«De ma bouche, je leur dirai, vous entendrez la vérité toute crue, toute nue. A quoi cela sert de vous mentir ? Visiblement les pédagogues à qui je vous ai confié n'ont rien compris à «l'histoire d'Algérie», le mot «patrie» demeure pour vous comme il a été pour moi et continu à l'être encore aujourd'hui une abstraction au même titre que le mot «métaphysique» ou le mot «théologie», cela sonne «pas vrai», sauf que moi j'ai fini par prendre la décision de la regarder en face, la fuite en avant est un sport que mes vieux os m'empêchent de pratiquer. Sachez que rien n'est parfait, pourquoi s'acharne-t-on à maquiller la vérité, à la travestir en fiction. Vos manuels d'histoire vous ont menti, la formation de l'Etat algérien ne s'est pas faite que de gloires, mais il y a eu aussi des défaites et des coups bas. L'histoire d'un Etat, de tous les Etats, ressemble à une vie d'un homme, elle est composée de moments de force et d'autres de faiblesse, et surtout de torts qu'on passe sa vie à essayer de redresser et une montagne de désires inassouvis. Le peuple algérien a certainement souffert, mais il n'a pas fait que cela, son histoire durant.Il a aussi fait souffrir, il s'est fait souffrir, une décennie couleur sang est là pour en témoigner. Je laisserai la grandeur de l'Algérie au soin des manuels d'histoire et au JT de la chaine nationale d'en faire l'éloge. A moi de vous rappeler la fragilité de son peuple.

AU COMMENCEMENT, IL EUT LA MER

«Je ne vous ai peut-être pas fait quitter le pays, mais vous pouvez, au moins, me remerciez de vous avoir élevées dans une ville côtière. La mer ne vous est pas étrangère. Vous sentez cette odeur de poisson pourri, et sur votre visage, cette fine couche humide, et bien voici ce qui est devenu ma drogue, et je ne crois pas qu'un jour je m'en lasserai. Ceci était juste une parenthèse pour entrer d'emblée dans le vif du sujet. Ce beau pays qui est le mien et devenu, par la voie de l'hérédité, le vôtre (étrange est cette chose qui est l'hérédité, n'est-ce pas !) compte pas moins de mille deux cents kilomètres de côtes, c'est du moins ce qui est enseigné à l'école, mais ce qui est passé sous silence dans vos salles de classe respectives c'est que chaque centimètre, chaque grain de sable de cette étendue est chargé d'historiettes et de souvenirs.

 «Les livres traitant de l'histoire de l'Afrique du Nord nous apprennent que c'est avec la colonisation phénicienne que cette contrée sur laquelle vous vivez, et que dans vos rêves aspirez à quitter, entre dans l'histoire. Le début de la gloire de la «berbérie», nous le devons à des étrangers, plus encore, à une étrangère. Elissa. Comme à l'ère des «harraga», accompagnée d'une poignée de serviteurs, elle navigua le long de quelques milliers de lieues sur la Méditerranée pour échouer sur l'une des plages de la Berberie centrale. C'est vrai que les spécialistes du domaine n'ont pas encore réussi à vérifier cette version des faits, mais j'aime à croire que cela s'est réellement produit ainsi». «Comment la Femme créa le Maghreb», voilà un titre qui a le pouvoir de réduire en poudre la virilité légendaire des Algériens».

 Sur cette même lancée je leur ferai un long cours sur le combat des femmes algériennes à travers l'histoire. Pour l'occasion, j'évoquerai la vaillance de lala Fadhma N'soumer, le courage de la Kahina (il serait malhonnête de ma part de ne pas le faire), le cran de Zohra Drif, le géni créatif de Baya, je louerai la prose d'Assia Djebbar et l'ouverture d'esprit de Rénette (n'était-elle pas oranaise ?), je leur raconterai le drame de Hizia. Je leur dessinerai la femme dans toute sa splendeur, je la réinventerai s'il le faut, ne dit-on pas que dans une guerre tous les coups sont permis, j'userai donc de la spéculation, cette arme interdite, peut-être que cette déception que j'apercevrai dans les yeux des mes enfants se dissipera-t-elle, enfin !

*Université d'Oran