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Recension de «Notre rapport au monde» sous la direction d'Amin Khan

par Farouk Lamine

Karl Marx a écrit que :«Les philosophes n'ont fait qu'interpréter le monde de différentes manières, ce qui importe c'est de le transformer».

En dépit de la justesse de ces propos, il est probablement temps pour nous, au vu de ce qui se passe dans le monde arabe, d'inverser la formule et d'insister sur le fait de comprendre le monde avant de le transformer. Commentant le célèbre film V pour Vendetta qui se termine par le renversement de la terrible dictature par le peuple, le philosophe slovène Slavoj Zizek défie quiconque d'écrire un V pou Vendetta 2. « I am ready to sell my mother into slavery to see V for Vendetta part 2! » renchérit-il. En effet, que se passe-t-il au lendemain d'une révolution ? Il suffit d'allumer nos télévisions sur les chaînes d'informations pour avoir la réponse.

Le désir de comprendre un monde de plus en plus complexe est le postulat de départ du livre Notre rapport au monde (2017) sous la direction d'Amin Khan, qui vient après un premier livre intitulé Nous autres (2016). Trois autres livres de réflexions vont suivre, dont un qui est déjà sorti Penser!, Travailler!, Lutter!. Le sous-titre est le même : éléments pour un manifeste de l'Algérie heureuse. Notre rapport au monde est un livre intéressant qui, comme le premier, réunit des contributions de plusieurs auteurs. Questionner le rapport au monde c'est forcément évoquer la question épineuse de l'universel. Amine Khan, dans son article « La fable des valeurs universelles » affiche une méfiance à l'égard des valeurs dites « universelles ». Outre le fait que celles-ci ne sont souvent que le masque d'un désir de domination (c'est en leur nom qu'on a mené et qu'on mène encore les guerres), l'affirmation de ces valeurs par Le Monde Libre ne tient aucunement compte de l'ensemble des facteurs et des conditions socio-historiques, culturels et économiques des sociétés et des individus qui la composent. Et en cela, elles deviennent souvent un instrument de domination. La liberté ne peut pas être une valeur « anhistorique », argue Amin Khan, elle est enchâssée dans un espace-temps : les valeurs sont le résultat d'une longue sédimentation de facteurs externes et internes, c'est une dynamique entre structures sociales et structures de la personnalité. C'est pourquoi l'affirmation d'une hiérarchie des valeurs et des émancipations semble juste et nécessaire. Nous retrouvons là le vieux problème ou la vieille dialectique entre l'universel et le particulier. Sont-ils pour autant irréconciliables ? Nos propres valeurs forgées par une histoire particulière sont-elles si aléatoires qu'elles représentent une autre échelle de mesure ? On le voit, le souci d'une telle analyse est qu'elle risque de se complaire dans un relativisme hasardeux. C'est ce que montre l'article de Nedjib Sidi Moussa « Notes sur l'obscurantisme contemporain ». Le refus de l'universel et la revendication du particulier, et donc de la différence, peut cacher un déplacement de l'idéologie raciste qui, au lieu d'affirmer la supériorité d'un peuple ou d'une communauté, affirme désormais, et sans gêne, le droit voire la nécessité de la différence et l'impossibilité de réconcilier les cultures. Chacun à sa place et chez lui, c'est mieux comme ça ! dit la Nouvelle Droite qui émerge en France dès les années 1970. L'auteur déplore également des références dans la presse algérienne à des figures de l'extrême droite à l'instar de Alain Soral. Ceci est juste, mais il convient peut-être de signaler que quelqu'un comme Pierre-André Taguieff, sur lequel l'auteur de l'article s'appuie passerait également pour l'extrême droite en Algérie. C'est quelqu'un qui défend sans réserve Israël et déplore sa diabolisation au point de choquer certains de ses compatriotes israéliens. L'historien israélien Shlomo Sand lui répond qu'Israël n'a pas besoin d'être diabolisée, elle se diabolise tous les jours. La lettre ouverte de Shlomo Sand à Taguieff est disponible sur son blog de Mediapart où l'on peut lire : « tu as notablement baissé dans mon estime lorsque tu as soutenu, avec enthousiasme, la guerre de George Bush contre l'Irak, et lorsque tu as exprimé une sympathie manifeste pour « La rage et l'orgueil », le livre islamophobe d'Oriana Fallaci (dans lequel, il est écrit, notamment, que les musulmans « se multiplient comme des rats »). »

Pour revenir à l'universel, il convient de souligner que celui-ci est une question elle-même occidentale, selon certains philosophes, que les autres civilisations ne se sont pas forcément posées. Cet universel qui aspire à transcender les différences est lui-même une idéologie, il a donc de quoi susciter les soupçons. Son origine est probablement liée à une philosophie morale très abstraite. C'est Emmanuel Kant, figure des Lumières, qui dit : « agis de telle sorte que la maxime de ton action puisse toujours avoir valeur de loi universelle de la volonté ». C'est là une conception abstraite de la morale « qui peut conduire, écrit Serge Latouche, à sacrifier les hommes concrets au fantôme de leur abstraction ». L'universalisme est, selon lui, un particularisme de l'Occident qui se caractérise par l'absence de communauté et donc de l'absence d'un monde commun. Il n'est pas étonnant dès lors que Karl Marx écrit au sujet des droits de l'homme qu'ils sont ceux de « l'homme égoïste, l'homme en tant que membre de la société bourgeoise, c'est-à-dire un individu séparé de sa communauté, replié sur lui-même, uniquement préoccupé de son intérêt personnel ». Les valeurs suggèrent l'existence d'une communauté, d'un monde commun. L'existence de la communauté n'exclut pas forcément la rationalité qui se déploie au sein de celle-ci. Le raisonnement individuel, selon le philosophe écossais Alasdair MacIntyre, est participation à un raisonnement en commun.

Ahmed Cheniki revient à sa manière sur le thème de l'universel à travers la littérature et le théâtre notamment. Ce sont là des formes de représentations empruntées par le Maghreb à l'Occident, mais en raison du rapport de force et de brutalité, ces emprunts sont redoutés et suspectés au début, adoptés et adaptés ensuite par une élite. L'auteur refuse les catégorisations et préfère lire l'histoire, à la Deleuze, comme étant « déterritorialisé », « nomade » et « rhizome ». Notons tout de même que cette vision est de plus en plus critiquée, car elle ferait le lit de la modernisation capitaliste qui revêt exactement ces mêmes caractéristiques et qui appelle à l'affranchissement des vieilles catégories (la loi, la limite…).

Loin de l'universel et de l'abstrait, Akram Belka¿d dresse, de son côté, la situation d'une Algérie absente de la scène internationale. Un pays replié sur lui-même et dont le peuple déborde de colère, non seulement à l'encontre du gouvernement, mais à l'encontre du monde entier, une colère qui « réside dans la certitude que le peuple algérien a été abandonné à son sort durant les années 1990 » (p.70). C'est probablement là l'une des origines de cette méfiance à l'égard de la critique formulée par ou à l'étranger, même lorsque celle-ci est fondée. Pourtant, les Algériens portent un regard négatif sur eux-mêmes et sur le pays. Néanmoins, c'est en un sens cette fermeture-là qui a rendu possible une forme de résistance au nouvel ordre mondial. Belka¿d cite un haut responsable de l'Union européenne qui confie avec irritation : « L'Algérie est l'un des rares pays au monde qui pense pouvoir imposer sa volonté à la mondialisation » (p.73). Mais il ne faut pas se leurrer, rappelle l'auteur, ce n'est là que la constance d'une indécision quant aux choix économiques. En effet, il est difficile d'être optimiste quant à l'avenir de l'Algérie. Les prévisions de nos économistes ne sont guère rassurantes et celles de l'économie mondiale encore moins. Mentionnons enfin - et il y a d'autres articles intéressants que je n'ai pas pu mentionner - l'article de Ahmed Bedjaoui sur le cinéma algérien. Le cinéma est, par excellence, l'art de l'universel, pour la simple raison que l'image et l'émotion ou la réflexion qu'elle peut susciter s'adresse à tous sans médiation - un court-métrage sans paroles n'a pas besoin d'être traduit. Mais le cinéma algérien est toujours en dégringolade, et les initiatives privées (comme le dernier film de Bachir Derrais sur Larbi Benmhidi) sont frappées de censure pour des raisons saugrenues. D'autres films sont financés, mais ne sortent jamais. L'article de Ahmed Bedjaoui retrace un peu l'histoire de cet échec dû notamment à des choix politiques qui n'ont pas fait l'objet de révision depuis : « La légende veut que les salles aient fermé lors des années 1990, mais en réalité, la moitié d'entre elles avaient déjà cessé toute activité légale avant la décennie noire » (p.106). C'est le cinéma qui nourrit le cinéma, si les salles ferment, plus de moyens de soutenir l'activité. « Coulant à flots, l'argent facile, écrit Bedjaoui, a masqué le désastre commercial et industriel de l'activité cinématographique. » (p.107)

En somme, et ce n'est un secret pour personne, le tableau est peu reluisant. Est-ce une raison d'abandonner ? Dans le livre précédant celui-ci (Nous autres), Akram Belkaïd évoque le principe du Colibri qui remonte à un conte d'origine amérindienne. Alors que les animaux fuient le feu qui ravage leur forêt, le petit Colibri porte dans son petit bec des gouttes d'eau qu'il verse sur le feu pour l'éteindre. Quand les autres animaux lui signalent l'insignifiance de son geste, il rétorque qu'il fait son devoir, c'est-à-dire ce qu'il peut et doit faire. Cette fable comporte tout de même deux torts : premièrement, elle véhicule la vieille idée selon laquelle pour changer le monde il suffirait de se changer soi-même, sans prendre la peine de convaincre les autres d'agir en commun, c'est loin d'être une platitude, mais c'est aussi loin d'être suffisant ; deuxièmement, elle présente le tort de ne pas chercher l'origine du feu pour mieux lutter et pour mieux s'en prévenir. Mais, avouons-le, c'est une attitude qui a tout de même le mérite important de prêcher d'exemple.

Bibliographie :

Notre rapport au monde, sous la direction de Amin Khan. Chihab Editions, 2017.

Serge Latouche, « Monde commun, common decency, bon sens et sens commun à propos de la traduction française du livre de Raffaele La Capria, la mouche dans la bouteille. éloge du sens commun (climats, 2005) », Revue du MAUSS 2005/2 (no 26), p. 400-412.