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Cafés, palabres et médisances

par Saïd Mouas

Phénomène de société ou avatar culturel. Actuellement il existe deux endroits qui bruissent en permanence de rumeurs et d'informations relayées par les assidus des réseaux sociaux et chaines satellitaire : les cafés et les pieds d'immeubles. Autrement dit, deux lieux où la parole est omniprésente, envahissante et souvent rebelle.

Le discours populaire à travers ces sanctuaires de la « tchatche » que sont la place, le café ou les façades d'habitations pourrait servir à des études d'anthropologie sociale ou de communication. Autant que les graffitis qui garnissent les cabinets d'aisance, la rumeur publique constitue un indice culturel propre à édifier plus d'un curieux. Il est évident que la parole, de nos jours, révèle la psyché d'une société, ses tares, ses aspirations et probablement son devenir. Tout le monde y contribue : le politique, le chômeur, l'enseignant, l'ouvrier, le sans-logis, le retraité, les nouveaux riches…

Bref, tous les insatisfaits que le système a appauvris ou… pas assez enrichis. La parole devient défouloir, tantôt habillée des oripeaux de l'injure et de l'ignorance, tantôt vengeresse, crasse et suggestive. Brûlante et ravageuse, elle distille le malheur et provoque la « fitna ». Combien de drames et de complots infâmes se sont-ils tramés dans les cafés et lieux obscurs ?

Un appel téléphonique, une lettre anonyme, une calomnie éventée quand la jalousie, la haine et la vanité rendent l'individu méprisant, monstrueux. Dans les localités de l'intérieur du pays où l'oisiveté et la mal vie poussent des cohortes de gens dans les cafés et autres bistrots, le passe temps favori consiste à surveiller tout ce qui bouge, à casser du sucre sur le dos du voisin.

Dans une ville comme Aïn-Témouchent où il suffit d'éternuer pour que tous les habitants s'enrhument, le nombre de cafés et de forums improvisés est symptomatique d'un malaise. Le même malaise qui frappe le club fanion de football en mal de résurrection, les partis politiques et les APC minées par les conflits, les associations en hibernation, les intellectuels frileux et les ‘'ouled El Bled'' qui n'en finissent pas de s'étriper… Pas de lectures, de créativité ni envie de se rendre utile à la communauté, il n'y a que les ragots et la médisance qui ont le vent en poupe. « En'amima » considérée comme un pêché majeur dans la religion musulmane fait des ravages dans la cité.

Il est bon de rappeler aux croyants ce « hadith » du Prophète (QSSL) : « La pire des usures est de dénigrer l'honneur de son frère ». En médisant, l'homme cherche à assouvir sa fureur. D'après un autre « hadith » rapporté par Anas Ibn Malik (qu'Allah l'agrée), Le Messager de Dieu (QSSL), a dit : « Lors de mon accession aux cieux, je suis passé devant des gens dont les ongles des doigts sont faits de cuivre et avec lesquels ils se griffaient les visages et les poitrines ». J'ai dit « Qui sont ces gens, ô Gabriel ? » Il m'a répondu : « Ce sont ceux qui médisent (littéralement, qui mangent la chair des autres) et qui portent atteinte à leurs honneurs » Malheur, donc, à tout calomniateur, diffamateur, et à tous ceux qui se réjouissent des médisances. « Quiconque fait un bien, fût-ce du poids d'un atome, le verra et quiconque fait du mal, fût-ce du poids d'un atome, le verra » (sourate 99 verset 7).

Mais par les temps qui courent, combien sont-ils qui sont capables de tourner, comme on dit, sept fois leur langue dans la bouche avant de débiter des insanités ? Ils savent tout et comprennent tout.

Ils n'épargnent ni amis ni ennemis ou encore moins les amis des ennemis.

Il y les grincheux de tempérament, les grosses gueules qui tiennent le crachoir à longueur de journée, les semeurs de ragots qui oublient souvent leur bosse et les francs tireurs toujours prêts à vous descendre en flammes à la moindre apparition, si vous avez la malchance de croiser leurs regards. Mêmes les imams, les reclus, les proches parents et les morts ne trouvent pas grâce à leurs yeux. Pourtant, pour ceux et celles qui subissent généralement leurs foudres, ce sont des êtres à plaindre qu'il faut comprendre et pardonner. Tout simplement parce que, comme les fous, les débiles et les indigents d'esprit, ils bénéficient des circonstances atténuantes.