Envoyer à un ami | Version à imprimer | Version en PDF

Alain-Fournier, ou la quête désespérée du Pays sans Nom

par Hacène Saadi*

Je lus pour la première fois, à l'âge de dix-huit ans, « Le Grand Meaulnes » et tout de suite j'en fus émerveillé. Dans les années qui suivirent, je relus avec la même ardeur que pour la première fois, ce roman, devenu un livre culte, où transperçait une réalité secrète et mystérieuse, sur les rêveries de l'enfance et de l'adolescence, qu'aucun livre sur les contrées profondes du cœur humain

n'a pu approcher ni de près ni de loin.

Quête d'un nouveau Graal ?

Mystère de l'âme et quête angoissée du spirituel ? Aventure aux confins du merveilleux ? Une recherche désespérée d'un amour impossible ? Une quête nostalgique du paradis perdu de l'enfance et sa poésie ineffable ? « Le Grand Meaulnes » est tout cela et autre chose.

A propos de son futur roman, Alain-Fournier (de son vrai nom Henri Alban Fournier, né en 1886 à la Chapelle-d'Angillon, en Sologne, département du Cher, et disparu trop tôt à l'âge de 28 ans, lors de la 1e Guerre Mondiale) disait dans sa correspondance avec Jacques Rivière (condisciple et ami au Lycée Lakanal, et futur beau-frère), le 22 août 1906, que son crédo en « art et en littérature », c'est l'enfance : «Arriver à la rendre sans aucune puérilité, avec sa profondeur qui touche les mystères. Mon livre futur sera peut-être un perpétuel va-et-vient insensible du rêve à la réalité, « Rêve » entendu comme l'immense et imprécise vie enfantine planant au-dessus de l'autre et sans cesse mise en rumeur par les échos de l'autre »1. Et dans cette même correspondance, quatre ans plus tard, le 4 août 1910, il rapportait cette précision capitale pour la compréhension du personnage principal de son livre : « Meaulnes, le grand Meaulnes, le héros de mon livre est un homme dont l'enfance fut trop belle. Pendant toute son adolescence il la traîna après lui. Par instants, il semble que tout ce paradis imaginaire qui fut le monde de son enfance va surgir au bout de ses aventures, ou se lever sur un de ses gestes. Ainsi, le matin d'hiver où, après trois jours d'absence inexplicable, il rentre à son cours comme un jeune dieu mystérieux et insolent. -Mais il sait déjà que ce paradis ne peut plus être. Il a renoncé au bonheur. Il est dans le monde comme quelqu'un qui va s'en aller. C'est là le secret de sa cruauté. Il découvre la trame et révèle la supercherie de tous les petits paradis qui s'offrent à lui – Et le jour où le bonheur indéniable, inéluctable se dresse devant lui, et appuie contre le sien son visage humain, le grand Meaulnes s'enfuit non point par héroïsme mais par terreur, parce qu'il sait que la véritable joie n'est pas de ce monde ».2

L'histoire d'Augustin Meaulnes, adolescent romantique, condisciple et compagnon de jeu du narrateur François Seurel (qui deviendra très vite son ami et confident) à Sainte-Agathe (Epineuil-le Fleuriel, dans la réalité, petit bourg aux confins de la Sologne et du Berry, entre Saint-Amand-Montrond et Montluçon) est donc celle d'un héros dont la vie ressemble à un conte à la fois beau et cruel, sorti tout droit de ses nombreuses et fascinantes aventures. Tout l'effort désespéré d'Augustin Meaulnes (qui est le double d'Alain-Fournier, en ce que l'on pourrait qualifier d'âme ardente et en la constance du rêve d'un paradis inaccessible) consiste à retrouver un paradis perdu, le 2 Pays sans nom2 ; c'est aussi le « Domaine perdu » et la jeune fille blonde et élancée entrevue au lendemain d'une fête étrange, au milieu d'un vieux « manoir abandonné », dans l'endroit « le plus désolé de la Sologne » ; c'est finalement, aux yeux d'un poète, la poésie du Graal et de l'amour impossible. Jacques Rivière parlait avec une perception rarement égalée de ce rêve obsessionnel, chez Alain-Fournier, autour du ‘Pays sans nom', (équivalent symbolique à cet « Arrière-pays » célébré par Ives Bonnefoy, et qui fonde poétiquement son attente, enfiévrée, cruelle, ou chargée d'espoir pour un bonheur à atteindre, y développant davantage sa véritable angoisse mêlée de plaisir annoncé, en suspens où à venir, à la recherche d'un « vrai » lieu, un lieu encore improbable parce que toujours projeté en avant du rêve) en ces termes : « Le ‘Pays sans nom', c'était le monde mystérieux dont il a rêvé toute son enfance, c'était ce paradis sur terre, il ne savait trop où, qu'il avait vu, auquel il se voulait fidèle toute sa vie, dont il n'admettait pas qu'on put avoir l'air de suspecter la réalité, qu'il se sentait comme unique vocation de rappeler et de révéler.

«Le 2 Pays sans nom2 , c'était, à ce moment, dans son esprit, non dans le germe, mais la fleur trop épanouie, impossible à force d'extension et de fragilité, de ce qui plus tard, dans 2 Le Grand Meaulnes2 , devait s'appeler : le Domaine mystérieux ».3

Le déchirement causé par la perte de cet Eden, l'échec et l'amertume qui transparaissent à la fin du livre (le désespoir sans fin de Meaulnes, après être parti la nuit de ses propres noces, victime ou fidèle à un serment d'adolescent, et avoir ramené enfin la fiancée de Frantz de Galais, frère d'Ivonne de Galais ; puis la mort de cette dernière qui laisse chez François Seurel « un goût de terre et de mort, ce poids sur le cœur, c'est tout ce qui reste pour moi de la grande aventure, et de vous, Yvonne de Galais, jeune femme tant cherchée - tant aimée … »4) sont vite oubliés par les lecteurs pour ne laisser subsister que les images attendries de l'école de Sainte-Agathe, la classe d'hiver bourdonnante de conciliabules, ces petits gars de la campagne qui traversent tous les matins de décembre des paysages blancs de givre, et pénètrent dans la classe encore tout éblouis des paysages qu'ils ont vus, et enfin l'escapade de Meaulnes … Puis la découverte, après une nuit d'errance, du « Domaine mystérieux », la rencontre d'Ivonne de Galais (dont le modèle vivant était Ivonne de Quièvrecourt rencontrée le 1 juin 1905, jour de l'Ascension, sur le Cours-la-Reine, au sortir du Grand Palais, à Paris, puis le coup de foudre immédiat) et le développement d'un des plus purs exemples de l'amour courtois ….

La dédicace du « Grand Meaulnes », « A ma sœur Isabelle », a fait rêver des générations de lecteurs du roman éponyme… Qui est cette sœur d'Alain-Fournier ? Quelle est cette personne déjà dans l'esprit du lecteur qui vient de fermer le livre …. Si romanesque, si insaisissable, si cachée mais si présente, auréolant d'un voile mystérieux le roman ? J'ai toujours rêvé avoir une image, une photo, une reproduction de cette fée à laquelle est dédicacé le seul livre d'Alain-Fournier, du temps où je n'avais « Le Grand Meaulnes » qu'en édition du Livre de Poche. Des années plus tard, j'ai eu la chance de tomber, dans mes nombreuses pérégrinations à travers l'Europe, et la France en particulier, sur des documents photographiques d'Alain-Fournier et sa famille, le village d'Epineuil-le-Fleuriel, La Chapelle-d'Angillon (lieu de naissance d'Henri Fournier), et les environs …. Et j'ai enfin pu être définitivement en possession de tous ces précieux documents et photos d'époque, où le visage angélique d'Isabelle Fournier trônait au beau milieu de tous ces trésors en noir et blanc. Elle était telle que je l'avais imaginée ! Une jeune fille sage, avec des habits très simples, mais un visage illuminé par la grâce respirant la poésie des lieux de mémoire qui enveloppe d'un voile diaphane cette jeune fille douce, rêveuse, attendant quelque chose …. Ce quelque chose est peut être le roman du « Grand Meaulnes » qui pointe déjà à l'horizon, quoique encore dans les limbes (dans un état incertain) de son créateur. La belle jeune fille du roman, on pense évidemment à Ivonne de Galais, dont l'inspiratrice est Ivonne de Quiévrecourt, mais au delà de ce modèle essentiel, il y dans l'inconscient d'Alain-Fournier, et dans son imaginaire en général, les visages aimés durant son enfance, et ceux entrevus qui finiront par être enveloppés par un halo d'amour, mais d'un amour des plus purs, et une espèce d'amalgame de tout cela se fera dans le temps, pour former un seul grand amour, pur et impossible.

Les réminiscences du jeune Henri Fournier sur sa mère (belle jeune femme blonde, romantique, rêveuse, qu'Henri dans ses rêves d'enfance entrevoit dans cette fameuse chambre rouge de la Chapelle-d'Angillon, lieu de naissance de sa mère, et aussi celui d'Henri) entrent dans la lente élaboration d'un amour transfiguré et mystique.

Lire «Le Grand Meaulnes», c'est subir l'enchantement de l'enfance, celui du rêve étrangement mêlé à la vie, c'est remonter dans le temps aux sources du rêve nervalien (dans «Sylvie» précisément, chef-d'œuvre de grâce et de beauté, voyage intérieur, auréolé de mystère, à la recherche d'un paradis perdu à la fois de l'enfance – autour de Sylvie, personnage réel- et d'Adrienne, sainte ou fée, qui représente l'amour inaccessible), c'est l'époque propice où le rêve et la vie sont inextricablement mêlés qu'il est impossible de savoir où finit le rêve et où commence la vie. Le « Grand Meaulnes » conserve cette ambiguïté fondamentale, et c'est ce qui lui confère une fraîcheur éternelle. Mais c'est aussi faire des moissons grasses d'images-souvenirs, de paysages jalousement décrits, de printemps, d'automnes pluvieux, autant d'images éblouissantes et chargées d'amours, et qu'on quitte avec un grand regret.

Décidément, ce poète (voir ses poèmes «Tristesse d'été» «A travers les étés», «Et maintenant que c'est la pluie… », «Dans le chemin qui s'enfonce», et bien d'autres dans «Miracles»5) nostalgique d'un ailleurs inaccessible, ce « pèlerin du mystère» est, sous d'autres regards6, un passeur d'âmes (dans une lettre à Jacques Rivière, en date du 26 décembre 1906, il dit qu'il est « celui qui sait l'immensité et le mystère de toutes les vies. Je me disais un jour, que je serais «le nocturne passeur de pauvres âmes», de pauvres vies»7 ) qui voudrait voir que toutes âmes (de celles qui gardent encore jalousement cette nostalgie de l'enfance et l'amour pur, élevé au rang d'un mystère à la fois orphique et religieux) puissent débarquer un jour dans son Eden particulier, sur les rivages du ‘Pays sans nom' «où toutes les choses sont vues dans leur secrète beauté»8.

«Il arriva chez nous un dimanche de novembre 189… Je continue à dire chez nous bien que la maison ne nous appartienne plus… Nous habitions les bâtiments du Cours Supérieur de Sainte-Agathe... Une longue maison rouge, avec cinq portes vitrées sous des vignes vierges, à l'extrémité du bourg, une cour immense avec préaux et buanderie, qui ouvrait en avant sur le village par un grand portail… Nous étions pourtant depuis dix ans dans ce pays lorsque Meaulnes arriva. J'avais quinze ans. C'était un froid dimanche de novembre, le premier jour d'automne qui fit songer à l'hiver… ».

Le décor est ainsi définitivement planté, pour que le voyage vers ce merveilleux pays de l'enfance commence, plus beau que « Fez-La-Lointaine », ce cher pays «taciturne et profond» tellement ancré dans son cœur et dans son âme d'adolescent eternel dont il voudrait, sans cesse, parler (en s'y s'adressant comme à un personnage intime et précieux) «de vos jours, et de toutes vos heures… et je vous confondrais».9

Quel que soit le moment de l'année ou l'âge de la lecture du «Grand Meaulnes», ce roman surgira pour vous des années après, comme il a surgi pour Robert Desnos et plus près de nous, Pierre Michon, comme il a surgi pour moi et tant d'autres lecteurs du 20ème siècle, et peut être du début du 21ème siècle, dans toute sa grâce, son incomparable fraîcheur, son extraordinaire jeunesse.

*Universitaire et écrivain

Notes :

1. Jacques Rivière, Alain-Fournier : Une amitié d'autrefois.

2. Lettres choisies. Choix, établissement du texte et avant-propos d'Alain Rivière. Gallimard, folio, 1991, p. 271.

3. Ibid. pp. 248-249.

4. Jacques Rivière, «Introduction» à «Miracles», in «Alain-Fournier : Miracles et autres textes», édition établie, présentée et annotée par Jacques Dupont. Le Livre de Poche «Classiques», 2011. Pp.91-92. (Très bonne présentation et information érudite).

5. Le Grand Meaulnes', édition établie, présentée et annotée par Sophie Basch. Le livre de Poche «Classiques», 2008, p. 271. (Excellente édition, et riche bibliographie sur Alain-Fournier et «Le Grand Meaulnes»).

6. Voir note n° 3 «Miracles et autres textes», pp.125-126 ; pp.142-146 ; pp. 158-61 ; pp.162-66.

7. «Alain-Fournier et la réalité secrète», par Christian Dédéyan. S.E.D.E.S, 1967.

8. Voir note n° 1 (Une amitié d'autrefois) ; p.73.

9. Voir note n° 1 (Une amitié d'autrefois) ; p.73.

Etudes, biographies, témoignages :

- Jean Bastaire : ‘ Alain-Fournier ou la tentation de l'enfance' Plon, 1964.

- Jean-Marie Delettrez ; ‘Alain-Fournier et le Grand Meaulnes' Emile-Paul, 1954.

- Ariane Charton : « Alain-Fournier ». Gallimard, folio-biographie, 2014. (dernière biographie en date, et qui a l'avantage de se baser sur des documents non encore disponibles pour les précédentes biographies).

- Jean Pierre Gueno et Alain Rivière : ‘La Mémoire du Grand Meaulnes'. Robert Laffont, 1995. (Contient de précieux documents photographiques d'époque, et quelques inédits).

- Jacques Lacarrière : ‘Alain-Fournier. Les demeures du rêve', Christian Pirot (éditeur), 2003. (Très beau texte d'un écrivain sur les lieux de mémoire. Voyage poétique en Sologne et en Berry, le Pays du grand Meaulnes).

- Daniel Leuwers : ‘Le Grand Meaulnes' : images et documents. Editions Garnier. ‘Classiques Garnier ,1986. (Contient autant de documents précieux sur Alain-Fournier, sa famille, ses relations, les lieux où se déroule l'action du Grand Meaulnes).

- Jean Loize : « Alain-Fournier, sa vie et ‘Le Grand Meaulnes ‘». Hachette, 1968. (Excellente biographie).

- Jean-Christian Petitfils : « le Frémissement de la Grâce : Le roman du Grand Meaulnes » Fayard, 2012, et le Livre de Poche, 2013. (merveilleuse exploration, sous forme de biographie romancée, et en prime-par-dessus tout le reste- ce que l'auteur a appelé «le frémissement de la grâce », une espèce de mystique du grand amour impossible pour Ivonne de Quievrecourt, l'Ivonne de Galais du « Grand Meaulnes »).

- Isabelle Rivière : « Images d'Alain-Fournier, par sa sœur Isabelle ». Emile-Paul, 1938. Nouvelle édition, 1989, chez Fayard.

- Isabelle Rivière : « Vie et passion d'Alain-Fournier ». Jaspar, Polus et Cie, Monaco. Nouvelle édition chez Fayard, 1989. (les deux livres d'Isabelle Rivière sont indispensables pour la connaissance de la vie intime d'Alain-Fournier. Ils sont de ce fait des témoignages irremplaçables).

- Le livre de référence sur le texte du Grand Meaulnes (basé sur l'édition originale parue chez Emile Paul, en 1913) est celui du centenaire de la naissance d'Alain-Fournier, publié aux éditions Garnier en 1986, suivi du « Dossier du Grand Meaulnes », établi par Alain Rivière et Daniel Leuwers.

- Site de l'Association des amis de Jacques Rivière et d'Alain-Fournier : www.association-jacques-riviere-alain-fournier.com