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Université : rempiler pour deux ans ou partir ? (Suite et fin)

par Lamine Kouloughli*

Ainsi, à la lecture de l'ensemble de ces données et en définitive, exception faite d'une dissemblance, par ailleurs plutôt faible, pour la qualité de l'expérience universitaire globale qu'ils ont eue, il ne semble pas exister de différence majeure, du moins pour leur affect et pour la satisfaction de leurs attentes de l'institution où ils ont étudié, entre le vécu des ‘restants', celui des ‘partants', ou celui des ‘indécis', qui expliquerait leurs choix de futur immédiat.

Alors, au-delà de ces repères qui n'expliquent pas, ou très peu, leurs différences, qu'est-ce qui, selon les étudiants et en leurs propres mots, les motive dans leur choix d'avenir immédiat ?

Raisons qui motivent les choix d'avenir immédiat des étudiants

Les raisons qui motivent un étudiant à vouloir rester à l'université pour encore deux années supplémentaires après l'obtention de sa licence ne peuvent pas être les mêmes que celles qui en motivent un autre à vouloir partir, ou celles qui font qu'un autre encore ne sait pas. C'est ce qu'ont tout naturellement montré les propositions des étudiants quand il leur a été demandé d'énoncer le pourquoi de leurs choix d'avenir immédiat.

Au risque alors de ne reproduire qu'une longue liste de motivations différentes, une première étape a consisté à donner un sens au large corpus de ces propositions en les catégorisant. Ceci a signifié un choix de critères pour cette catégorisation et une nécessaire interprétation des réponses proposées pour leur répartition dans les catégories choisies – démarches méthodologiques également ouvertes à contestation– ; avec comme corollaire une perte inévitable d'une partie de la richesse des énoncés recueillis9.

Une taxonomie en deux grands domaines, le domaine du développement académique et celui du développement personnel de l'étudiant, même si la frontière entre ces deux domaines a souvent parue ténue – sinon floue –, a ainsi pu être dégagée ; de même que le recours, en autant de rares fois que possible, à une catégorie définie, par manque d'un terme générique approprié, comme ‘autres'.

Exemples des propositions10 classées dans la catégorie du domaine du développement académique, ces optimistes autant que studieux «I love English and I want, as much as I can, to learn about this language since I am able to», ce « to get a high diploma » un brin différent de ce « just to get a degree », ce méritant bien que grammaticalement imparfait « I need to study more to be more good in English » (sic), ou encore cet utilitaire « to study more and to be able to […] find a job », ou enfin ce, rappelant une certaine sagesse populaire, « […] learning is better than staying home », pour les ‘restants'. Egalement classés dans ce domaine du développement académique, ces défaits « I am done from this university […] and spicially the teachers » (sic) et sa variante « especially from administration » (sic), ce normatif « this system […] is so boring […] », ce, psychologiquement intéressant, « English is very stressful », tout comme ce « the system it destroy me » (sic), et enfin ce globalement accusateur « they make everything difficult », pour les ‘partants'. Enfin, et relevant de ce même domaine, ces tant perplexes que désabusés « this year is too hard and I faced a lot of obstacles », ce conditionnel autant qu'introspectif « If study is going to stay the same (a catastrophy) (sic) […] I don't feel that things make sense », ce normatif « I didn't find the 3rd year very good », ou cet autre, plus global « It's so hard with the LMD system », enfin cette distance souhaitée non tant avec les études qu'avec l'institution départementale qui les pourvoit et ces « I will study other branche » (sic) ou « I don't want to complete here », pour les ‘indécis'.

Exemples des propositions classées dans la catégorie du domaine du développement personnel, ce légitimement ambitieux « I want to be successful in my life » qu'accompagne ce même bien qu'agrammatical « to be satisfying with my capacity in the coming days or years » (sic), ce plus modeste « I want to […] improve myself » et cet autre, étrangement liant personnalité et diplôme, « I hope for a better character with a better degree », ce sociologiquement intéressant « In our society it is important to have higher educational degrees more than skills » (sic) et enfin ce d'autant plus magnifique qu'il semble inatteignable « I have a dream […] to graduate from ‘Harvard or Princeton' and become a fashion magazine editor », pour les ‘restants'. Egalement classés dans ce domaine du développement personnel, l'expression d'une distance personnelle à prendre avec les études dans ce « I don't like to study more », peut-être exprimé autrement dans ce « other things to do in my life » qu'explicitent le grand nombre de références à « work » ou « I need to work » ou encore « work and family », pour finir sur la consommation d'une rupture avec l'université dans ce « I have dreams […] out of being here », pour les ‘partants'. Enfin, relevant de ce même domaine, ce très philosophique « I would like to get a master degree in life before having it in […] university » (sic), ce non moins sage « finding a job seems […] a better idea », cet expectatif bien que peu grammatical « If I'll find something better […] » (sic), ce résigné « interference of personal conditions », et enfin, rappelant nombre de propositions des partants', cette répétition de « work » qui alterne avec « job », pour les ‘indécis'.

Exemples enfin des propositions classées ‘autres' faute d'un terme générique approprié, cette allègre remise en question de la nomenclature des titres et diplômes algériens « because in our country licence does not exist »11 qu'exprime autrement ce « these 3 years are nothing if we don't have our master degry » (sic), ce calculateur « to avoid military service », et ce plein d'espoir « if I get a chance to study abroad it will be better », pour les ‘restants'. Egalement classé ‘autres' faute d'un terme générique approprié, ce fatigué « I just want my licence », ce, pris entre marteau et enclume, « family problems, but I'm really want it !! » (sic), ce désabusé « I don't have a good idea about master degree […] » (sic), et enfin ce tant pressé que peu grammatical « I havent' a time », pour les ‘partants'. Enfin, relevant de ce même classement, ce peu rassuré « I'm afraid […] because I'm not good as the other student » (sic), cet expectant « it depends on my average », ce, pris au dépourvu, « I didn't think about it », et enfin, du moins pour les dames, l'incontournable « husband » et sa bienveillance, pour les ‘indécis'.

Ainsi classées dans ces domaines, les propositions des étudiants quant à ce qui motive leur choix d'avenir immédiat sont résumées dans le tableau synoptique suivant :

(Tableau 5: voir version PDF)

Une première lecture de ce tableau montre que les ‘restants', avec 72,67%, et les ‘partants', avec 38,46%, privilégient des raisons d'ordre académique, plus marquées chez les premiers, pour motiver leurs choix d'avenir immédiat ; des choix pourtant opposés. Contradiction apparente seulement et qui, logiquement, trouve sa résolution dans le contenu des choix d'ordre académique proposés, positifs chez les premiers, négatifs et critiques chez les seconds. Aspect intéressant, le pourcentage le plus faible de recours au domaine du développement académique, 18,75%, chez les ‘indécis', pour expliquer leur choix d'avenir immédiat. De même, chez ces derniers, les raisons d'ordre de développement personnel, souvent évoquées non comme un choix individuel comme chez les ‘restants' ou chez les ‘partants' mais plus comme une contrainte extérieure inhibant la possibilité de ce choix, d'où l'indécision, sont plus nombreuses avec 25% de leurs propositions, alliées par ailleurs 16 fois, soit chez 33,33% des ‘indécis', subrepticement à l'idée qu'en vérité ils souhaiteraient rester. En outre, le plus haut pourcentage, dans la catégorie, qui échoit aux sans-réponse chez ces ‘indécis' est, peut-être ici encore comme pour les fois précédentes, un signe marquant et expliquant leur indécision. Enfin, 20% des ‘partants' ne proposent également aucune réponse, signe peut-être que dans leur tête ils sont déjà partis et que les raisons de leur départ, mentalement consommé, importent à leurs yeux à présent peu. Sisyphes comme nous, ils vont devoir affronter leur rocher. Comme pour Sisyphe, nous devront les imaginer (enfin) heureux12.

Demeure alors peut-être, parce qu'ils continueront de faire partie de –et de contribuer à– l'histoire de l'université, un ultime semblant d'analyse un peu plus fine des motivations, surtout académiques parce que les plus nombreuses, qui sous-tendent le choix d'avenir immédiat de ceux qui disent vouloir rester à l'université pour deux années supplémentaires, les ‘restants'.

Rempiler pour deux ans : un choix refuge ?

Chez les ‘restants', les raisons du choix de type de développement académique, le plus important avec 72,67% des réponses proposées, peuvent être à leur tour subdivisées en raisons académiques ‘efficaces externes', avec un objectif, un projet autre, souvent un emploi à venir à la clef ; et en raisons académiques ‘vertueuses', pour elles mêmes, sans autre objectif ni projet apparent.

Exemple des propositions classées dans la sous-catégorie ‘efficace externes', ce « to study more and to be able to […] find a job », précédemment cité, ou encore ce « to learn more things […] and to develop ourselves for the working life », ce déjà postulant « it's the road to doctorat (sic) and to becoming a teacher at university », ce factuel « because I can't be a teacher having this level », et ce plus général « in order to have the opportunity to have a good job in the future ».

Exemples des propositions classées dans la sous-catégorie ‘vertueuse', les « just to get a degree » et autre « learning is better than staying home » précédemment cités, tout comme cet agrammatical « I want to have much more better graduation » (sic), ce rêveur « it is my dream to be a master student », et ce au moins partiellement difficilement réalisable « I want to be a native speaker, I want to reach the top ».

La sous-catégorisation de ces raisons, chez ceux qui les expriment, propose le tableau synoptique suivant : (Tableau 6: voir version PDF)

Ainsi, si 40,17% des raisons de la motivation académique qui sous-tend le choix d'avenir immédiat des ‘restants' sont d'ordre ‘efficace externe', c'est-à-dire dictés par l'objectif d'une multiplication de chances d'un bon emploi dans le future –sorte d'investissement à moyen terme– ; 57,26% de ces raisons sont d'ordre ‘vertueux', c'est-à-dire sans véritable objectif ni projet à la clef. En d'autres termes ces raisons constituent un choix refuge, justement en l'absence de projet ; un choix qu'explicitent alors plus avant ces autres réponses proposées par ces mêmes ‘restants' et classées ici dans des domaines autres qu'académiques comme ce « I want to study English […] simply because I do not know where to go in life », dans le domaine du développement personnel, et cette foison de « much more learning profits », « I have nothing to do if I stop studying », et « I'm not thinking of something else apart from my studies », classés ‘autres' par manque d'un terme générique approprié. Est-ce alors ce choix refuge qui explique le souhait de rester pour les 40,99% des ‘restants' dont l'expérience universitaire globale est négative, les 62,73% d'entre eux qui ne sauraient se décrire comme ayant été globalement heureux durant leur séjour à l'université, et les 81, 98% d'entre eux aux attentes insatisfaites ? La question reste posée.

Enfin, elles sont assez esseulées pour mériter d'être citées à part, trois propositions de motivations d'ordre académique –« I want to study linguistics in details », « […] to learn about English literature », « […] I would choose Translation or Applied linguistics »–, c'est à dire un très maigre 02,56% d'entre les cent dix-sept (117) propositions recueillies, dénotent de ce format pour exprimer, sinon un réel projet, du moins un centre d'intérêt académique qui motive, chez ceux qui les proposent, le désir de rester pour un master, et qui pourrait s'avérer un point de départ pour un tel projet.

Ainsi sera vraisemblablement fait au département des lettres et langue anglaise, faculté des lettres et langues de l'Université des Frères Mentouri de Constantine, le master de demain.

En guise de conclusion

Si quelque exemplarité venait à être accordée à ces réponses d'un échantillon représentatif des étudiants de fin de cycle de licence du département des lettres et langue anglaise, faculté des lettres et langues de l'Université des Frères Mentouri de Constantine, avec cette majorité de raisons ‘vertueuses' qui feraient rempiler les étudiants pour un master et feraient ainsi majoritairement de ce choix d'avenir immédiat un choix refuge, quid alors du LMD et d'un de ces objectifs majeurs « d'orienter progressivement l'étudiant (sic), en fonction de son projet professionnel ou personnel […] »13, quand tout projet, professionnel ou personnel, sinon celui de rester à l'université justement par absence de tout autre projet, semble, pour cette majorité des étudiants qui souhaitent rester, absent ?

*Professeur au département des lettres et langue anglaise - Faculté des lettres et langues, université des Frères Mentouri de Constantine.

Note

9- Ibidem., pour un bref rappel de la méthodologie du traitement des réponses aux questions ouvertes, et une référence bibliographique.

10- Pour plus d'authenticité et afin de conserver un peu de leur saveur, l'ensemble des propositions, toutes catégories et tous domaines confondus, sont reproduites dans la langue utilisée par les étudiants.

11- Cette dépréciation du diplôme de licence apparaît 22 fois dans les motivations derrière leur choix d'avenir immédiat chez les ‘restants'.

12- L'image et l'idée derrière cette expression sont empruntées à A. Camus, Le Mythe de Sisyphe, Gallimard, Paris, 1942.

13- Le système LMD, in https://www.mesrs.dz/le-systeme-lmd.